Pour estimer le monde, il faut lui dire adieu :
Se séparer de lui, c’est s’approcher de Dieu.
Le vain savoir de l’homme aux cités tient école ;
Mais c’est dans le désert, que Dieu prend la parole.
On y devient plus juste auprès d’un tel témoin,
Car en voyant de haut, on voit aussi plus loin.
Le désert nourricier alimente l’étude :
Tout ce qu’on voit de grand sort de la solitude ;
Et ce Numa, qui marche à la tête des rois,
S’absentait des Romains, pour leur donner des lois.
Ainsi pensait jadis, loin du bruit retirée,
D’un Lycurgue inconnu la sagesse ignorée.
Proscrit par les humains, quand il veillait pour eux,
Il voulait se venger, en-les rendant heureux.
Maintenant qu’il est mort, parlons de ses ouvrages !
Pour étudier l’homme exhumant tous les âges,
Coutume par coutume il en suivait le cours.
Frappé du désaccord ,qu’il remarquait toujours,
Entre un mal à guérir et son remède même,
L’univers social lui parut un problème,
Qu’on avait cru résoudre, en s’en débarrassant,
Et que l’on n’expliquait encor qu’avec du sang.
Las bientôt d’explorer, conduit par sa mémoire,
Le dédale uniforme, ou circule l’histoire,
Son œil mâle et perçant cessa d’y voyager :
Et l’interrogateur s’arrêta pour juger.
I
Et comment espérer que l’homme s y dérobe.
Quand on le voit partout, pour mieux s’en prémunir,
L’installer dans les lois, qui doivent le punir :
Quand on le voit partout, de ses bourreaux complice,
D’une loque de pourpre habiller la justice ?
Si c’est là que le monde arrive, en s’éclairant,
Mieux vaudrait, en troupeaux, dansles forêts errant,
Au lieu de redresser un front noble et superbe,
Le pencher vers le sol, en y broutant son herbe.
Jean-Jacque a, je le crains, dit vrai pour l’avenir !
Ce n’est pas que Je veuille avec lui maintenir,
Que l’on est dépravé par cela seul qu’on pense :
Ce serait avilir un don que Dieu dispense ;
Mais j’ai peur qu’il n’ait eu raison de l’avancer :
C’est en se dépravant, qu’on apprend à penser.
Le crime et le malheur, qu’à sa suite il amène,
Sont du même âge, hélas ! que la pensée humaine.
II
Il n’usa de ce don, que pour s’en attrister.
Du pacte social prompt à se dégoûter,
Il s’aperçut bientôt, dans sa raison sauvage,
Qu’il venait de forger son collier d’esclavage,
Et voulut, par les lois, retourner, pas à pas,
Vers ces temps primitifs, où l’on n’en avait pas.
Que l’homme vers ce but s’est bien trompé de route !
Au lieu de consulter la sagesse du doute,
Il a marché toujours, sans se rien demander,
Toujours les yeux ouverts, pour ne rien regarder.
Quelquechemin qu’il prenne, on le voit, dans sa rage,
Y dresser de ses dieux l’autel anthropophage,
Et, mettant une hache aux mains de l’équité,
Contrefaire le crime avec sécurité.
III
Il est des murs pieux, où la Divinité,
Au chevet du délire, assied la charité :
Où la religion, surveillant la folie,
Relève à la pensée une tête qui plie :
Et celui, dont le crime a troublé la raison.
Vous n’avez que du fer pour toute guérison !
IV.
V.
VI.
Dormir ensanglantés, un monstre sur le seuil ?
Sentinelle et laquais de votre métropole,
Qui garde vos maisons, son couteau sur l’épaule,
Qui vous a conseillé d’inventer le Bourreau,
Cet assassin légal, qui vous sert de manteau,
Protecteur qui répugne à celui qu’il protège,
Et que protège seul l’opprobre qui l’assiège :
Un être de rebut, nommeë par son métier,
Qu’on ne peut pas comprendre, et qu’on ose payer :
Des ulcères du monde effrayant exutoire,
Qui, sans guérir vos maux, en gangrène l’histoire ?
Vous, qui l’avez créé, ne le reniez pas.
Si la mort des méchants fait la paix des états,
Pourquoi couvrir d’honneur le juge qui l’ordonne,
De boue et de mépris le vassal qui la donne ?
Pourquoi, s’il est du peuple un des plus sûrs soutiens,
Lui refuser sa place au corps des citoyens ?
Vous aiguisez le fer, vous voulez que l’on tue,
Et quand on obéit, vous détournez la vue !
Egorgez donc vous-même, ou cessez d’égorger.
Quelque brigand de moins semble vous alléger :
Son pays, quand il meurt, se croit plus sûr de vivre :
Et de ce grand péril celui qui vous délivre,
Plus utile que vous, n’est pas au même rang !
Pourquoi se contredire : est-il si différent
De faire ou d’ordonner une œuvre meurtrière ?
C’est se mettre plusieurs, pour frapper par derrière ;
Quand le poignard est prêt, c’est venir le pousser :
Vous craignez seulement de vous éclabousser.
VIII
Tâchez jusqu’au pardon d’élever l’équité :
La pitié même au ciel n’est pas l’impunité.
Pardonnez : et vos mœurs vont dater d’une autre êre,
Et vieil enfant, sevré de son lait funéraire,
L’homme, qui rampe encor, pourra bientôt bondir,
Sans glisser dans le sang, qu’il a bu pour grandir.
IX.
Ces cris d’amour, cesfleurs, qu’on Jette sur ses pas,
Décorent son forfait, et ne le cachent pas.
Tranchez, ou couronnez, sa tête fratricide,
En est-il moins Caïn ? Et n’est-il pas stupide,
Quand on se leve en corps contre l’assassinat,
De le prendre à sa solde, en l’appelant soldat ?
N’est-ce pas à vos yeux le comble du délire,
D’applaudir aux forfaits qu’on prétend interdire ;
Et quand on fait des lois, pour s’en débarrasser,
D’en destiner une autre à le récompenser ?
X.