J’étais bien jeune encor, quand ma rustique Lyre
Pour la première fois soupira mon délire.
Ma voix mal assurée essaya quelques sons,
Mais l’amour connut seul mes naïves chansons.
Car je chantais alors comme on chante au village
Et j’en avais les mœurs ainsi que le langage.
Quelques livres tombés dans mes mains, par hasard,
Sont venus n’éclairer, et je soupçonnai l’art.
Ce fut toi le premier, ô maître, ô Lafontaine,
Qui réglas les accords de ma Muse incertaine ;
Longtemps mon seul ami, tu m’étais suffisant…
Tu sus former mon goût, m’instruire en m’amusant.
J’appris en te lisant, homme simple et sublime,
À cadencer les mots pour y joindre une rime.
J’obéissais alors à mon puissant vainqueur :
Je chantais mon amour, il débordait mon cœur.
L’amour me rendait fier, il élevait mon àme,
Il me semblait qu’en vers je peindrais mieux ma flamme
Ma belle me comprit, avec peine pourtant,
Je sus l’intéresser, aussi je l’aimais tant !
Elle distinguait bien un œillet d’une rose,
Mais ne démêlait point les vers d’avec la prose
Amis, n’en riez pas, on ignore au hameau
L’art qu’enseignait Horace et qu’on lit dans Boileau.
Elle ne connaissait que son dé, ses aiguilles
Mais cela dura peu, l’esprit vient vite aux filles,
Bientôt elle daigna me donner des avis
Elle m’en donne encor, qui sont parfois suivis.
Une fois marié, ma Lyre suspendue
Resta pour quelque temps muelle et détendue.
Un travail obstiné dévorait tout mon temps.
Un enfant sans manquer l’arrivait tous les ans.
On sait qu’à l’indigent cette aubaine est commune.
Il ne s’en plaint jamais, bien loin, c’est sa fortune !
Économe, assidu, réglé dans ses besoins,
C’est de tous les revers celui qu’il craint le moins.
Sa famille s’accroît, il n’en est pas plus triste,
Il veille un peu plus tard et le bon Dieu l’assiste !
Oh ! combien de courage et de philosophie
IIl faut pour supporter les maux de cette vie !
Tout prouve qu’ici-bas plaisir, bonheur, repos,
Rien n’est sûr, si ce n’est la mort et les impôts.
Cours devant moi, ma petite navette.
Passe, passe rapidement.
C’est toi qui nourris le poète,
Aussi t’aime-t-il tendrement.
Confiant dans maintes promesses.
Eh quoi ! j’ai pu te négliger ?
Va, je te rendrai mes caresses,
Tu ne me verras plus changer.
Il le faut, je suspens ma Lyre
À la barre de mon métier.
La raison succède au délire :
Je reviens à toi tout entier.
Quel plaisir l’étude nous donne !
Que ne puis-je suivre mes goûts ?
Mes livres… je vous abandonne.
Ln temps fuit trop vite avec vous !
Assis sur la tendre verdure.
Quand revient la belle saison,
J’aimerais chanter la nature…
Mais puis-je quitter ma prison ?
La nature ! livre sublime.
Le sage y puise le bonheur.
L’ame s’y retrempe et s’anime
Kn s’élevant vers son auteur.
À l’astre qui l’ait tout renaître,
Il faut que je renonce encor :
Jamais à ma triste fenêtre
N’arrivent ses beaux rayons d’or.
Dans mon réduit tranquille et sombre,
Dans mon humide et froid caveau.
Je me résigne comme une ombre
Qui ne peut quitter son tombeau.
Qui m’y soutient ? ― c’est l’espérance,
C’est Dieu, je crois en sa bonté.
Tout fier de mon indépendance,
J’y retrouve encor la gaîté !
Non, je ne maudis pas la vie,
Il peut venir des temps meilleurs.
Quelque peu de philosophie
M’en fait supporter les rigueurs.
Je me soumets à mon étoile.
Après l’orage, le beau temps, !
Ces vers, que j’écris sur la toile,
M’ont délassé quelques instants.
Mais vite, reprenons courage.
L’heure s’enfuit d’un vol léger…
Allons, j’ai promis d’être sage :
Aux vers il ne faut plus songer.
Cours devant moi, ma petite navette,
Passe, passe rapidement.
C’est toi qui nourris le poète,
Aussi t’aime-t-il tendrement !
J’ai lu que Dieu créa la terre
Pour les hommes qu’il fit égaux.
C’était bien agir en bon père
Si pour tous il eût fait des lots.
J’arrive, mais on me repousse.
Ma place est prise… enfin je voi
Que je n’en aurai pas un pouce.
Le bon Dieu s’est moqué de moi !
On me vante la providence.
partout d’abondantes moissons
Cuuvrent le soi de notre France,
Dont je suis l’un des nourrissons.
Auprès il faut que je me couche.
J’ai pourtant bien faim… mais la loi,
La prison m’attend si j’y touche…
Le bon Dieu s’est moqué de moi !
Ma pauvre femme, qu’autrefois
J’appelais ma belle Cousine,
Oh ! qu’alors ton joli minois.
Tes yeux bleus et ta taille fine
Me rendaient heureux de mon choix…
Il n’était qu’une Catherine !
Mais hélas ! nous devenons vieux.
Nous marchons vers la soixantaine,
Et puis le travail et la peine
Ont plissé ton front gracieux,
Terni l’éclat de tes beaux yeux.
Même blanchi ces beaux cheveux
Dont la beauté te rendait vaine !
Oue veux-tu ? l’inflexible temps
À tes appas livre bataille,
Et de plus tes quatorze enfanls
T’ont tant soit peu gâté la taille !.mw-parser-output .ws-pge{position:absolute;z-index:2;bottom:0;right:0;text-indent:0}.mw-parser-output .ws-pds-dots{position:relative;z-index:2;background-repeat:repeat-x}