Mère Bastien, pourquoi sans cesse
De Lise blamer les amours ?
Lorsque le printemps la caresse,
Laissez-la jouir des beaux jours,
Les traits que Cupidon lui lance
S’émousseront avec le temps ;
Mère Bastien, de l’indulgence :
Rappelez-vous de vos vingt ans !
Quand Erigone à nos cerveaux
.mw-parser-output .ws-mpom-strophe{display:inline-block;page-break-inside:avoid;break-inside:avoid}Inspirait son délire,
Nous remettions à nos chapeaux
Les couleurs de l’Empire,
Puis ou Kremlin
Gérôme enfin
Nous charbonnait le dôme.
Ah ! que j’ai bu
De vin du cru
Chez le père Gérôme !
Joyeux lurons,
Jeunes tendrons,
De l’allégresse
Et vive la jeunesse !
Formez des ronds
Et ma vieillesse
Du temps qui presse
Oublira les affronts.
Loin de me craindre, on me chante et l’on m’aime ;
Chaque flacon se vide à ma santé.
Si mon printemps connut le diadème
Mes cheveux blancs connaîtront la gaîté.
« Je ne sais pas ramper devant un maître ;
« Gardez vos dieux, vos plaisirs et vos fers. »
Vous qui cueillez les palmes du martyre,
Républicains, comptez-moi dans vos rangs.
Si j’ai chanté les fastes de l’Empire,
Je ne suis pas l’esclave des tyrans.
Des grands je hais la bonté dérisoire ;
Accueillez-moi malgré ma pauvreté ;
Si mon printemps applaudit à la gloire,
Pour mes vieux ans j’attends la liberté !
Un jour, quand j’étais tout petit,
Que je pleurais à perdre haleine.
Ma grand-mère à bas de son lit
Sauta, malgré sa soixantaine :
Puis me prenant entre ses bras
Pour m’apaiser me dit tout bas :
Dodo, mon petiot.
Tu n’es pas au bout de ta peine.
Dodo, mon petiot.
Garde tes larmes pour tantôt.
Ton père, mon pauvre chéri.
Qui maintenant t’aime, t’embrasse,
Quand tu poussas ton premier cri
Fit une piteuse grimace :
Il avait raison, sur ma foi !
On se serait passé de toi.
Dodo, mon petiot.
Dieu n’a rien mis dans ta besace,
Dodo, mon petiot.
Garde tes larmes pour tantôt.
Hier, d’un fléau destructeur
La violence fut extrême :
Tout est grêlé… le percepteur
Assure qu’on paiera quand même.
De par le ciel, de par l’impôt,
Rien dans la huche et rien au pot !
Dodo, mon petiot,
Nous allons faire un long carême.
Dodo, mon petiot,
Garde tes larmes pour tantôt.
Tu jeûneras plus d’une fois…
Lorsque tu reçus l’existence
Tes cinq aînés, qui sont au bois,
Avaient déjà maigre pitance.
Un eût suffit, mais six… hélas !
Guillot, le riche, n’en a pas.
Dodo, mon petiot,
Ta mère en a fait pénitence.
Dodo, mon petiot,
Garde tes larmes pour tantôt.
Hâte-toi de grandir pourtant.
Ton appétit fait du ravage !
Une bêche est là qui t’attend,
Pour apprivoiser ton courage.
L’école !… il n’y faut pas songer.
Avant de lire il faut manger.
Dodo, mon petiot,
Pas de hochets pour ton jeune âge,
Dodo, mon petiot,
Garde tes larmes pour tantôt.
Le bon Dieu qu’il faut adorer,
Bien que parfois sa foudre gronde,
Créa le soleil pour dorer
Les grains que la terre féconde :
De grands mangeurs, pour leurs sillons,
Ont accaparé ses rayons.
Dodo mon petiot.
Il ne luit pas pour tout le monde.
Dodo mon petiot.
Garde tes larmes pour tantôt.
Plus maltraité que la fourmi
Qui, l’hiver, se repaît au gîte,
Le pauvre, par l’âge blêmi,
N’est plus qu’une plante maudite.
L’arbre sans fruit qu’on met à bas
Meurt, mais du moins ne languit pas.
Dodo mon petiot.
Les malheureux vieillissent vite,
Dodo mon petiot.
Garde tes larmes pour tantôt.
Quand tu seras père à ton tour,
Au lieu d’écouter ta colère :
Lorsque du fruit de ton amour
La plainte sera trop amère :
À sa clameur pour mettre un frein.
Rappelle-toi de mon refrain :
Dodo mon petiot.
Je le tiens de feu mon grand-père :
Dodo mon petiot.
Garde tes larmes pour tantôt.
Soixante hivers ont affaibli ma vue.
Soixante hivers ont énervé mon bras.
Ah ! c’en est fait, ma vieillesse éperdue
N’espère plus en des maîtres ingrats.
Du vert coteau qui me servait de couche
Les vents du Nord ont flétri le gazon.
Gens du pouvoir si le malheur vous touche,
Accordez-moi le pain de la prison.
J’ai vu là-bas le clocher de Bicêtre ;
Hier vers lui je crus prendre l’essor.
D’un fol espoir j’aimais à me repaître :
Quoique bien vieux, je suis trop jeune encor.
En attendant que vos lois bienveillantes
D’un ciel plus doux me montrent l’horizon,
Pour ranimer mes forces défaillantes,
Accordez-moi le pain de la prison.
Sur ma sueur d’opulentes familles
Impudemment ont levé leur butin.
Par mon travail j’ai vu doter leurs filles,
Et des garçons j’ai payé le latin.
J’ai vu briller mainte ignoble maîtresse,
De faux plaisirs j’ai fourni le poison.
Je ne puis plus engraisser la paresse :
Accordez-moi le pain de la prison.
J’avais un fils ; il était à l’armée
Quand vers le Rhône, en des jours de terreur.
Des ouvriers la cohorte affamée
De leurs patrons provoqua la fureur.
Contre le plomb, le fer et le salpêtre
Le pauvre agneau défendait sa toison.
Mon fils est mort en protégeant le maître :
Accordez-moi le pain de la prison.
Que n’ai-je, hélas ! sans honte et sans courage,
D’un grand seigneur augmenté le bétail !
Oui, j’aurais pu me soustraire au naufrage
En préférant la livrée au travail.
D’un plat valet le langage servile
Peut obtenir des secours du blason.
Il sait ramper… Je ne sus qu’être utile :
Accordez-moi le pain de la prison.
Mais, dites-vous, votre faible nature
Aux temps heureux n’a pas prévu la faim ?
— Est-ce en trouvant à peine sa pâture
Que la fourmi se crée un lendemain ?
Vous le savez, l’abeille en sa sagesse
N’admit jamais l’oisif à sa moisson.
Moi j’ai donné mon suc à la mollesse :
Accordez-moi le pain de la prison.