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PoetósferaLa BibliotecaÉmile Deschamps

Émile Deschamps · Romanticismo

Livret de Roméo et Juliette

francés

D’anciennes haines endormies

Ont surgi, comme de l’enfer ;

Capulets, Montagus, deux maisons ennemies,

Dans Vérone ont croisé le fer.

Pourtant, de ces sanglans désordres

Le prince a réprimé le cours,

En menaçant de mort ceux qui, malgré ses ordres,

Aux justices du glaive auraient encor recours.

Dans ces instans de calme une fête est donnée

Par le vieux chef des Capulets.

Le jeune Roméo, plaignant sa destinée,

Vient tristement errer à l’entour du palais ;

Car il aime d’amour Juliette… la fille

Des ennemis de sa famille !…

Le bruit des instruments, les chants mélodieux

Partent des salons où l’or brille,

Excitant et la danse et les éclats joyeux. —

Poussé par un désir que nul péril n’arrête,

Roméo, sous le masque, ose entrer dans la fête,

Parler à Juliette… et voilà que du bal

Ils savourent tous deux l’enivrement fatal.

Tybalt, l’ardent neveu de Capulet, s’apprête

À frapper Roméo que tant d’amour trahit,

Quand le vieillard, touché de la grâce et de l’âge

Du jeune Montagu, s’oppose à cet outrage

Et désarme Tybalt, qui, farouche, obéit,

Et sort, en frémissant de rage,

Le front plus sombre que la nuit.

La fête est terminée, et quand tout bruit expire,

Sous les arcades on entend

Les danseurs fatigués s’éloigner en chantant ;

Hélas ! et Roméo soupire,

Car il a dû quitter Juliette ! — Soudain,

Pour respirer encor cet air qu’elle respire,

Il franchit les murs du jardin.

Déjà sur son balcon la blanche Juliette

Paraît… et, se croyant seule jusques au jour,

Confie à la nuit son amour.

Roméo palpitant d’une joie inquiète

Se découvre, — et ses feux éclatent à leur tour.

Premiers transports que nul n’oublie !

Premiers aveux, premiers sermens

De deux amans

Sous les étoiles d’Italie ;

Dans cet air chaud et sans zéphirs,

Que l’oranger au loin parfume,

Où se consume

Le rossignol en longs soupirs !

Quel art, dans sa langue choisie,

Rendrait vos célestes appas ?

Premier amour ! n’êtes-vous pas

Plus haut que toute poésie ?

Ou ne seriez vous point, dans notre exil mortel,

Cette poésie elle-même,

Dont Shakespeare lui seul eut le secret suprême

Et qu’il remporta dans le ciel !

Heureux enfans aux cœurs de flamme !

Liés d’amour par le hasard

D’un seul regard ;

Vivant tous deux d’une seule âme !

Cachez-le bien sous l’ombre en fleurs,

Ce feu divin qui vous embrase ;

Si pure extase

Que ses paroles sont des pleurs !

Quel roi de vos chastes délires

Croirait égaler les transports !

Heureux enfans !… et quels trésors

Pairaient un seul de vos sourires !

Ah ! savourez-la bien cette coupe de miel,

Plus suave que les calices

Où les anges de Dieu, jaloux de vos délices,

Puisent le bonheur dans le ciel !

Bientôt de Roméo la pâle rêverie

Met tous ses amis en gaîté :

« Mon cher, dit l’élégant Mercutio, je parie

Que la reine Mab t’aura visité. »

Mab, la messagère

Fluette et légère !…

Elle a pour char une coque de noix

Que l’écureuil a façonnée ;

Les doigts de l’araignée

Ont filé ses harnois.

Durant les nuits, la fée, en ce mince équipage,

Galoppe follement dans le cerveau d’un page

Qui rêve espiègle tour

Ou molle sérénade

Au clair de lune sous la tour.

En poursuivant sa promenade

La petite reine s’abat

Sur le col bronzé d’un soldat…

Il rêve canonnades

Et vives estocades…

Le tambour !… la trompette !… il s’éveille, et d’abord

Jure, et prie en jurant toujours, puis se rendort

Et ronfle avec ses camarades. —

C’est Mab qui faisait tout ce bacchanal !

C’est elle encor qui, dans un rêve, habille

La jeune fille

Et la ramène au bal.

Mais le coq chante, le jour brille,

Mab fuit comme un éclair

Dans l’air.

Tels sont d’abord, tels sont les tableaux et les scènes

Que devant vous, cherchant des routes incertaines.

L’orchestre va tenter de traduire en accords.

Puisse votre intérêt soutenir nos efforts !

Plus de bal maintenant, — plus de scènes d’amour !

La fête de la mort commence.

Chez le vieux Capulet, le deuil règne à son tour.

Juliette !… elle est morte ! — Et la foule en démence

S’interroge. — Écoutez ! — Ses sœurs, en ce moment,

Blanches, à travers les ténèbres,

En murmurant des cantiques funèbres,

S’en vont déposer saintement

La jeune trépassée en son froid monument.

Roméo que personne encore

Dans l’exil n’a pu prévenir,

Croit morte celle qu’il adore ;

Rien ne peut plus le retenir :

Il vole à Vérone, il pénètre

Dans le sombre tombeau qui dévora son cœur,

Et, sur le sein glacé dont vivait tout son être,

Il boit la mortelle liqueur !…

Juliette s’éveille !

Elle parle !… ô merveille !

Oublieux de sa propre mort,

Roméo, comme dans un rêve,

Pousse un cri délirant, cri d’extase d’abord,

Qu’aussitôt l’agonie achève !!…

Et Juliette au cœur se frappe sans remord.

Un bruit vague et fatal remplit la ville entière.

La foule accourt au cimetière,

Appelant : Juliette ! appelant : Roméo !

Les deux familles ennemies,

Dans les mêmes fureurs si longtemps affermies,

D’un saint moine, devant ce lugubre tableau,

Entendent la parole austère,

Et sur les corps, objets d’amour et de douleurs,

Abjurent, en ses mains, la haine héréditaire

Qui fit verser, hélas ! tant de sang et de pleurs.

Des fleurs ! jetez des fleurs sur la vierge expirée !…

Suivez jusqu’au tombeau notre sœur adorée !…

Je vais dévoiler le mystère :

Ce cadavre, c’était l’époux

De Juliette ! — Voyez-vous

Ce corps étendu sur la terre ?

C’était la femme hélas ! de Roméo ! — C’est moi

Qui les ai mariés !

Qui les ai mariés !Mariés !

Qui les ai mariés ! Mariés !Oui, je dois

L’avouer. — J’y voyais le gage salutaire

D’une amitié future entre vos deux maisons…

Mais vous avez repris la guerre de famille !…

Le jour où cet hymen en secret fut béni

Vit Tybalt expirant et Roméo banni.

(Au vieux Capulet.)

C’était Roméo seul que pleurait votre fille ;

Et dans l’aveuglement qui frappait vos esprits,

Vous la forciez, malheureux père,

D’épouser le comte Pâris !

C’est alors qu’elle vint me trouver : « Je n’espère

» Qu’en vous, me cria-t-elle, il me faut un moyen

» De fuir cet autre hymen… ou bien

Je me tue à vos pieds ! » — Dans ce péril extrême,

Je lui fis prendre, afin de conjurer le sort.

Un breuvage qui, le soir même,

Lui prêta la pâleur et le froid de la mort.

J’écrivis aussitôt à son époux fidèle

De rompre son exil pour venir là, près d’elle,

À l’heure où renaîtrait sa vie avec l’amour,

Et l’arracher, tremblante, à sa tombe d’un jour.

Quelque hasard retint mon message en sa route,

Et je venais, tout seul, ici la secourir…

Mais Roméo, trompé par mille bruits sans doute,

M’avait devancé pour mourir

Sur le corps de sa bien-aimée ;

Et, presque à son réveil, Juliette informée

De cette mort qu’il porte en son sein dévasté,

Du fer de Roméo s’était contre elle armée

Et passait dans l’éternité

Quand j’ai paru ! — Voilà toute la vérité.

Mariés ! ! !

Pauvres enfans que je pleure,

Tombés ensemble avant l’heure ;

Sur votre sombre demeure

Viendra pleurer l’avenir !

Grande par vous dans l’histoire,

Vérone un jour sans y croire,

Aura sa peine et sa gloire

Dans votre seul souvenir !

Où sont-ils maintenant ces ennemis farouches ?

Capulets ! Montagus ! venez, voyez, touchez…

La haine dans vos cœurs, l’injure dans vos bouches,

De ces pâles amans, barbares, approchez !

Dieu vous punit dans vos tendresses,

Ses châtimens, ses foudres vengeresses

Ont le secret de nos terreurs !

Entendez-vous sa voix qui tonne :

« Pour que là haut ma vengeance pardonne

» Oubliez vos propres fureurs. »

Mais notre sang rougit leur glaive !

Le nôtre aussi contre eux s’élève !

Ils ont tué Tybalt…

Ils ont tué Tybalt… Qui tua Mercutio ?

Et Pâris donc ?

Et Pâris donc ? Et Benvolio ?

Perfides ! point de paix !

Perfides ! point de paix ! Non, lâches, point de trêve !

Silence ! malheureux ! pouvez-vous sans remords,

Devant un tel amour étaler tant de haine !

Faut-il que votre rage en ces lieux se déchaîne,

Rallumée aux flambeaux des morts !

Avec une force croissante :

Grand Dieu, qui vois au fond de l’ame,

Tu sais si mes vœux étaient purs !

Grand Dieu, d’un rayon de ta flamme,

Touche ces cœurs sombres et durs !

Et que ton souffle tutélaire,

À ma voix sur eux se levant,

Chasse et dissipe leur colère,

Comme la paille au gré du vent !

Dieu ! quel prodige étrange !

Plus d’horreur ! plus de fiel !

Mais… des larmes du ciel !

Toute notre ame change !

Jurez donc, par l’auguste symbole,

Sur le corps de la fille et sur le corps du fils,

Par ce bois douloureux qui console ;

Jurez tous, jurez tous par le saint crucifix,

De sceller entre vous une chaîne éternelle

De tendre charité, d’amitié fraternelle ;

Et Dieu, qui tient en main le futur jugement,

Au livre du pardon inscrira ce serment !

Nous jurons, par l’auguste symbole,

Sur le corps de la fille et sur le corps du fils,

Par ce bois douloureux qui console ;

Nous jurons, nous jurons par le saint crucifix,

De sceller entre nous une chaîne éternelle

De tendre charité, d’amitié fraternelle ;

Et Dieu, qui tient en main le futur jugement

Au livre du pardon inscrira ce serment !

Et nous voulons par notre hommage,

Vous rendre Juliette encor :

Nous élèverons son image.

Toute brillante d’or !

Ah ! que son Roméo fidèle,

Dans l’or aussi revive aux yeux ;

Rayonnant toujours auprès d’elle,

Comme il rayonne aux cieux.

Allons ! frères !

Fêtons leurs noces funéraires !

Sur la tombe où vivront leurs amours,

Jurons-nous d’être amis pour toujours !

Amis !…

Amis !… Le ciel attend !

Amis !…

Amis !… Dieu vous entend !

Amis pour toujours ! ! !

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Émile Deschamps
Título
Livret de Roméo et Juliette
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-livret-de-romeo-et-juliette--emile-deschamps-edb224
Cita recomendada
Émile Deschamps, «Livret de Roméo et Juliette», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-livret-de-romeo-et-juliette--emile-deschamps-edb224.html

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