Ne cherche, dans aucun cas,
À charmer un imbécile :
C’est presque aussi difficile
Que de plaire aux délicats.
Nié poète, c’est ton lot ;
Tous les temps ont mêmes allures :
On a pris pour des gravelures
Ces vignettes de Gravelot.
Par le sourire et le baiser
Grandis ton rôle de poète,
Et qu’en un ciel clair se reflète
Ta devise : ne pas raser.
Dans les Trianons bocagers
Feuilletez-moi d’un doigt paisible,
Plutôt que de lire la Bible
À l’ombrage des Bérengers.
Cet hommage m’eût été doux :
Je voulais par humeur badine
Vous offrir ces quatrains, Claudine ;
Mais ils sont bien fades pour vous.
Ma muse n’est pas refroidie,
Elle s’échauffe même un peu.
Buvons, Champagne et Normandie,
Et vive le trou du milieu !
J’eus peur d’avoir suivi la trace
Des poètes licencieux :
Le suffrage m’est précieux
D’un homme d’esprit et de race.
C’est moi qui prends en défaut,
Ô critique, vos sornettes :
Pour regarder des vignettes
Vous n’avez pas l’œil qu’il faut.
Ne prenez pas, Monsieur, ces mines de bégueule ;
Le talon rouge est ma chaussure, tous mes mots
Sont choisis, même quand je m’adresse à des sots
Ne me contraigniez pas à vous dire… ta bouche !
Le poète des chats, vous l’êtes, et j’envie
Cette appellation qui plait aux délicats.
Heureux si je parus, un instant dans ma vie,
Être, autrement que vous, le poète des chats.
Ami cocu, je te dédie
Ce frivole onzième quatrain ;
Tu demeures le boute-en-train
De notre humaine comédie.
Cet hommage, je vous le dois,
Mais ce sont des feuilles légères ;
Elles vous seraient étrangères :
Vous êtes un homme de poids.
Certains vers me font aboyer,
J’excepte les miens et les vôtres…
Tout est là : ne pas ennuyer,
Ne pas faire aboyer les autres.
Les lilas tardent à fleurir,
Nous n’avons que des fleurs de givre ;
L’air sourit en ce petit livre :
Permettez-moi de vous l’offrir.
Ma muse a l’air d’être endormie,
Elle veille tout en dormant :
J’ai fait ces vers évidemment
Pour être de l’Académie.
Puissiez-vous, vous plaisant à l’art
Des petits livres d’étagères,
Trouver dans ces feuilles légères
Une esquisse de Fragonard !
Les vers ennuyeux, c’est la pluie :
On a beau paraître endurant.
Il pleut déjà six mois durant !
Que ce petit livre t’essuie !
Mon ami, qui m’avez donné
Le joli titre de ces pages,
Souriez à leurs badinages
Sur un sopha capitonné.
Un joli siècle qui fut grand
Aima ces légères escrimes…
Votre esprit m’est un sûr garant
Que vous vous plairez à ces rimes.
En ce temps d’ennui souverain
Où si peu de France surnage,
Sois clément à plus d’un quatrain
Que j’écrivis par badinage.
À vous qui comprîtes ce jeu,
J’offre ces quatrains à Madame ;
Entre l’hommage et l’épigramme
Ils gardent un juste milieu.
Vers qu’on peut lire
Sans ennuis longs ;
Pièces à dire
Dans les salons.
Certes, la chair ne vaut pas cher,
Mais ne dis pas qu’elle est infâme.
Sais-tu même où serait ton âme
Sans la guenille de ta chair ?
Cherchant les vieux amis, pas tous,
Demeurés indulgents pour elle,
Par une pente naturelle
Ma pensée est allée à vous.
À ce blâme je me résigne
Si vous trouvez, mon cher ami,
Que ce livre est chaste à demi,
Vous mettrez la feuille de vigne.
Docteur, je vais être jaloux :
(Je pense aux œillets de Marcelle) ;
Ma muse, sans être pucelle,
N’ose rester seule avec vous.
À ce petit livre il fallait
Une toilette bien plus fine.
Caressez-le malgré sa mine :
Il est joli, bien qu’il soit laid.
Tout en allant et venant,
Trouvez à ces vers frivoles
Des oreilles bénévoles :
« Pas un mot inconvenant ! »
Sans que s’offense d’un autre art
La majesté de votre ancêtre,
En lisant ces vers, veuillez être
Mademoiselle Fragonard.
Bien qu’on puisse avec quelque honneur
Me recevoir dans les familles,
Ce livre n’a pas ce bonheur
D’être écrit pour les jeunes filles.
Où sont les petites Mousmés,
La fleur d’ambre de leur haleine,
Et leurs lèvres de porcelaine
Aux coins roses et parfumés ?
Jadis, férus du même amour,
Nous allâmes en Italie :
À Trianon que l’on oublie
Venez avec moi faire un tour.
De grâce, n’allez-pas, mon cher, grossir le chœur.
À jeu léger main lourde ou sotte, c’est tout comme ;
Vous savez ce qui dort dans le cœur de tout homme :
N’éveillez pas celui qui dort en votre cœur.
La vie atroce serait pire
Si l’on ne souriait un peu ;
J’accepte que le ciel soit bleu,
Et je m’efforce de sourire.
Soyez mes anges tutélaires,
Les autres ne me sont pas doux ;
Je crains de manquer d’exemplaires :
Dites-moi, combien êtes-vous ?
Ils sont trop ! qu’es-tu malheureux
Contre ces flots intarissables ?
Ô tous les grains de tous les sables,
Vous n’êtes pas aussi nombreux.