Le Comte a fait ouvrir la chambre
La plus belle de son manoir ;
Il y répand des parfums d’ambre ;
Le Comte attend quelqu’un, ce soir.
Mais quelqu’un qui vient en cachette,
Car au manoir de Kersauzon
Tout dort, et seule une chouette
Vole aux abords de la maison.
Le Comte vient d’ouvrir la porte ;
J’entends qu’on se parle tout bas…
C’est vous, Yvonne, presque morte,
C’est vous qui tombez dans ses bras.
La chambre rose qu’il éclaire,
C’est pour vous, Yvonne aux yeux doux ;
Tous ces parfums, c’est pour vous plaire,
Ce feu qu’il allume est pour vous.
C’est pour vous que monsieur le Comte
Mit ce soir ses plus beaux habits !
Yvonne, vous n’avez pas honte,
Vous, la mangeuse de pain bis !
Yvonne qui gardiez les oies
Par les landes, Yvonne Ann Dû,
Qu’on vous fasse ici tant de joies.
Non, cela ne vous est pas dû.
Ces habits sont trop beaux, fillette,
Et ce feu qui flambe est trop clair ;
Ce parfum si doux m’inquiète,
Et j’entends des propos dans l’air.
Vous entrez à la nuit venue,
Seule, sans bague et sans bouquet ;
Quand vous traversiez l’avenue,
Le vieux Kemener se moquait.
Vous êtes belle, blonde fille ;
La chambre s’ouvre aux yeux d’azur,
Mais pour vous ouvrir sa famille,
Le beau Comte a le sang trop pur.
Dans l’alcôve aux rideaux de moire
Où l’amour vous a fait un nid,
Au pied d’un Crucifix d’ivoire
S’accrochait un rameau bénit ;
Je ne vois plus rien qui rappelle
La foi de Jésus en ce lieu !
L’amour n’est pas heureux, ma belle,
Quand il craint le regard de Dieu.
Où court Yvonne Ann Dû si vite ?
Il fait froid, il est encor nuit…
Ne dirait-on pas qu’elle évite
Le vieux Kemener qui la suit ?
Vous partez bien vite, coquette !
Est-ce prudence ou repentir ?
Ne niez pas, le tailleur guette ;
Il vous vit entrer et sortir.
Là-haut brille encor la lumière ;
On vous prit au piège tendu,
Et vous n’êtes pas la première
Ni la dernière, Yvonne Ann Dû.
Y’vonne Ann Dû, tant pis pour celles
Qui se mirent aux beaux habits
Et vont faire les demoiselles
Dans la chambre haute ! Tant pis !
Si votre mère est morte, Yvonne,
Vous avez un père, une sœur,
Et vous ne tromperez personne,
Pas même votre confesseur.
Que dira-t-on dans la contrée ?
Tout se sait, et cela se doit ;
Vous y serez partout montrée,
Yvonne Ann Dû, montrée au doigt.
Jeanne Madec au même leurre,
L’an passé, se prit comme vous,
Et Jeanne Madec à cette heure
Berce un enfant sur ses genoux.
Ne passez pas par la rivière,
Le meunier Le Goff est malin,
Et, si vous voulez rester fière,
Évitez les gens du moulin.
Écoutez, Yvonne la folle !
Écoutez… Appels superflus !
La jupe court, la coiffe vole !
Vieux père, on ne t’écoute plus !
Yvonne, écoutez ! Sainte Vierge,
Où court-elle ainsi de ce pas ?
La voilà qui descend la berge,
Et la voilà qui roule en bas.
Alors le vieux Kemener crie :
— Meunier, meunier, prends ton bateau !
Je crains un malheur, je t’en prie !
Yvonne Ann Dû se jette à l’eau !
Et Le Goff ouvre la fenêtre…
— Allons, meunier de Pratannor,
Descends, il en est temps peut-être ;
On pourrait la sauver encor…
— Non, tailleur, le courant l’emporte !
Va dire au Comte en sa maison
D’aller, ce soir, pêcher la morte
Dans son étang de Kersauzon.
I
Et contre l’étranger pas un duc, pas un comte
N’ose lever la tête et crier : Hors d’ici !
Bertrand, l’humble seigneur, le chétif capitaine,
Sans argent, sans soldats, de sa morgue hautaine
Éclabousse l’orgueil du maître et du vainqueur ;
Mais s’il parle de délivrance et de victoire,
Son rêve est insulté par un rire moqueur !…
L’âme de du Guesclin pleure dans l’Aigle Noire !
II