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PoetósferaLa BibliotecaÉmile Faguet

Émile Faguet · Modernismo

Les Poésies d’Auguste Angellier

francés

Nos yeux seuls ont été les muets interprètes

Du sentiment caché qui croissait dans nos cœurs.

Les tiens m’ont révélé tes tristesses secrètes ;

J’ai su tes longs combats en devinant leurs pleurs,

Et compris ta tendresse aux clartés inquiètes

Dont se troublaient parfois leurs rêveuses douceurs ;

Et les miens t’ont redit les incertaines fêtes

Dont mon âme était ivre en voyant tes pâleurs.

Maintenant un amour grandissant se déroule

Entre nous, sans avoir d’autre langage qu’eux.

Quand nous nous rencontrons au milieu de la foule,

Nos regards, se croisant, échangent des aveux,

Comme à travers l’espace et par-dessus la houle,

Des phares éloignés se parlent par leurs feux.

Les caresses des yeux sont les plus adorables ;

Elles apportent l’âme aux limites de l’être ;

Et livrent des secrets autrement ineffables,

Dans lesquels seul le fond du cœur peut apparaître.

Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d’elles ;

Leur langage est plus fort que toutes les paroles ;

Rien n’exprime que lui les choses immortelles

Qui passent par instans dans nos êtres frivoles.

Lorsque l’âge a vieilli la bouche et le sourire,

Dont le pli lentement s’est comblé de tristesse,

Elles gardent encor leur limpide tendresse.

Faites pour consoler, enivrer et séduire,

Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes.

Et quelle autre caresse a traversé des larmes ?

Oui, ce pays est beau, de soleil surchargé ;

Une lumière riche et triomphante y brûle,

Dès que l’argent de l’aube au bord des flots ondule,

Jusqu’au soir brusquement dans la nuit submergé.

Et cependant mon cœur de regrets affligé,

Lassé d’azur, soupire après le crépuscule

Où le jour lentement au fond du ciel recule,

Comme un espoir pâli qui meurt découragé.

O la mélancolie immense de nos plaines,

Quand de grises vapeurs flottent sur les saulaies,

Que de pourpres clartés, tristes et incertaines,

Traînent sur les étangs parmi les oseraies ;

Et qu’entre des toits bas et des meules lointaines

Le mince croissant d’or se lève au ras des haies.

Je m’en suis venu seul revoir notre vallée.

Elle est déserte ; elle est muette, c’est l’hiver.

Dans ses bois dépouillés comme elle est désolée !

La crête des coteaux dans le brouillard se perd,

Les talus ont à peine un peu de gazon vert ;

La petite rivière au flot vif est gelée ;

La cascade est un bloc de glace amoncelée.

Sous son vieux pont de bois, de givre recouvert,

Les oiseaux sont blottis ; seul un martin-pêcheur,

Venu près du moulin chercher une eau courante

S’envole ; des corbeaux traversent le ciel froid.

Nul bruit, que le fusil éloigné d’un chasseur ;

Déjà le soir étreint de tristesse navrante

Le paysage nu qui semble plus étroit,

Ainsi nous resterons séparés dans la vie,

Et nos cœurs et nos corps s’appelleront en vain

Sans se joindre jamais en un instant divin

D’humaine passion d’elle-même assouvie.

Puis quand nous gagnerons le suprême sommeil,

Ils t’enseveliront loin de mon cimetière ;

Nous serons exilés l’un de l’autre en la terre

Après l’avoir été sous l’éclat du soleil.

Des marbres différens porteront sur leur lame

Nos noms, nos tristes noms à jamais désunis ;

Et le puissant amour qui brûle dans notre âme,

Laissant de soi bien moins que le moindre des nids,

Sans avoir allumé d’autre vie à sa flamme

Tombera dans l’horreur des néans infinis.

Sur le vieux pont verdi de mousse

Et tout rongé de lichen roux,

Deux amans parlaient à voix douce :

Et c’étaient nous.

Lui penché tendrement vers elle

Lui disait l’amour et la foi

Qu’il portait en son cœur fidèle ;

Et c’était moi.

Elle semblait pâle, incertaine,

Tremblante et pourtant sans effroi,

Écouter une voix lointaine :

Et c’était toi.

Sur le vieux pont, toujours le même,

Deux amans ont pris rendez-vous :

Il lui dit, elle croit qu’il l’aime.

Ce n’est plus nous !

L’habitude est une étrangère

Qui supplante en nous la raison ;

C’est une ancienne ménagère

Qui s’intronise en la maison…

La tranquille habitude aux mains silencieuses

Panse, de jour en jour, nos plus grandes blessures ;

Elle met sur nos cœurs ses bandelettes sûres

Et leur verse sans fin ses huiles oublieuses ;

Les plus nobles chagrins, qui voudraient se défendre,

Désireux de durer pour l’amour qu’ils contiennent,

Sentent le besoin cher et dont ils s’entretiennent,

Devenir, malgré eux, moins farouche et plus tendre.

Et, chaque jour, les mains endormeuses et douces,

Les insensibles mains de la lente habitude,

Resserrent un peu plus l’étrange quiétude

Où le mal assoupi se soumet et s’émousse.

A chaque heure apaisant la souffrance amollie,

Otant de leur éclat aux voluptés perdues,

Elle rapproche ainsi, de ses mains assidues,

Le passé du présent et les réconcilie.

La douleur s’amoindrit pour de moindres délices ;

La blessure adoucie et calme se referme ;

Et les hauts désespoirs, qui se voulaient sans terme,

Se sentent lentement changés en cicatrices.

Et celui qui chérit sa sombre inquiétude,

Qui verserait des pleurs sur sa douleur dissoute

Plus que tous les tourmens et les cris vous redoute,

Silencieuses mains de la douce habitude.

Ainsi donc tu t’en es allée,

Tu suivis, sans te retourner,

La pâle et jaunissante allée

Qu’octobre allait découronner.

Tu marchais, la tête penchée,

Le regret, peut-être, un instant,

De notre tendresse arrachée

Ralentit ton pas hésitant ;

Et peut-être même une larme

Tremblait-elle en tes chers yeux bleus

Au moment où mourait le charme

Dont nous aurions pu vivre heureux.

Ah ! peut-être un regard rapide,

Un seul, t’eût remise en mes bras,

Et rendue à mon cœur avide ;

Mais tu ne te détournais pas.

Tu marchais, la tête penchée

Sur le jaune et fauve tapis,

Dont l’avenue était jonchée

Sous les grands ormes assoupis ;

Je t’ai jusqu’au bout regardée

Dans la brume et dans le lointain,

Voyant ta forme dégradée

Flotter dans l’air plus incertain,

Jusqu’à l’âpre minute obscure,

Où, dernier adieu des adieux,

Le point d’or de ta chevelure

Mourut dans les pleurs de mes yeux.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes.

Les rosiers sont morts, et les diadèmes

Des derniers « soleils »

Tombent, en pliant leurs tiges séchées,

Dans l’herbe où les fleurs sont déjà couchées

Pour les longs sommeils.

Les géraniums, les phlox, les colchiques,

Les lourds dahlias et les véroniques

Et les verges d’or,

Gisent dans l’humus sous les feuilles mortes,

En proie au hideux peuple des cloportes,

Ouvriers de mort.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes !

Mais l’année a mis ses grâces suprêmes

Dans ces pâles fleurs ;

Leur seule rosée est la fine pluie ;

Parfois un rayon, presque froid, essuie

Leur visage en pleurs.

Leur blancheur de cire a des teintes mauves ;

Les rideaux fanés des vieilles alcôves

Ont leur incarnat ;

Leur plus tendre rose est teint d’améthyste,

Et même leur or le plus clair est triste,

Et n’a point d’éclat.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes !

Quel chagrin pensif, en leurs roseurs blêmes,

De leurs froids destins !

Quel délicat rêve en leur blancheur chaste !

Quels nobles et fiers ennuis dans le faste

De leurs ors éteints !

Elles ont grandi……..

Elles ont grandi sans pouvoir connaître

L’ivresse d’un or qui flotte et pénètre

Leurs sœurs de l’été,

Quand vibre partout le vol des insectes ;

Douloureuses fleurs calmes et correctes

Dans l’air déserté.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes.

Allons en cueillir puisque tu les aimes

A l’égal des lis,

Des amaryllis de larmes trempées,

Et des sombres cœurs entourés d’épées

De tes chers iris.

Nous rapporterons en tremblantes gerbes

Leurs troublantes fleurs, humbles ou superbes :

Nous en remplirons

Le verdâtre et vieux vase de la Chine

Où s’enfuit sans cesse et se dissémine

Un vol de hérons.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes.

Nous devinerons les profonds problèmes

D’obscure douleur,

Qui vivent au fond de ces douces âmes,

Dont l’effort d’aimer éclate en des flammes

Qui sont sans chaleur.

Quand le soir hâtif emplira la chambre,

Nous regarderons ces fleurs de novembre

Ces fleurs de souci,

Ces fleurs sans espoir, comme des emblèmes.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes ;

Et nos cœurs aussi.

Nos yeux seuls ont été les muets interprètes

Du sentiment caché qui naissait dans nos cœurs.

LES TIENS m’ont révélé les tristesses secrètes,

J’ai su tes longs combats en devinant leurs pleurs,

Et compris ta tendresse aux clartés inquiètes

Dont se troublaient parfois leurs rêveuses douceurs,

ET LES MIENS t’ont redit les incertaines fêtes

Dont mon âme était ivre en voyant les pâleurs.

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Por su autor
Émile Faguet
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Autor
Émile Faguet
Título
Les Poésies d’Auguste Angellier
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
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Cita recomendada
Émile Faguet, «Les Poésies d’Auguste Angellier», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-les-poesies-dauguste-angellier--emile-faguet-8b124c.html

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