HEureux qui près du feu peut avoir des pincettes !
On ne peut pas toûjours discourir, raisonner,
Et même en raisonnant, on aime à tisonner,
Ne fut-ce que pour faire élever des bluettes.
On peut se passer de manchétes,
Mais de pincettes, non ; je prétends m’en donner ;
Et comme dans sa poche on porte des lunettes,
Aussi pour l’avenir je me fais une loy,
De porter partout avec moi
Des pincettes dans mes bougettes.
Va chez mon Serrurier, Picard, va promptement,
Commander de ma part des pincettes de poches.
Tu ris de ce commandement,
Il te surprend, mais viens, pauvre ignorant, approche,
Et pese mon raisonnement.
J’aime à tisonner, je l’avoüe,
C’est un plaisir innocent & permis,
Qu’on me le passe, ainsi qu’aux autres, je l’alloüe
Mais je ne veux point être à charge à mes amis,
J’en ai grand nombre, tous gens d’honneur, de mérite ;
Et qui tous, comme moi, tisonnent volontiers.
Or quand à tel d’entr’eux je vais rendre visite,
Tous deux auprés du feu les pincettes entieres,
Il s’en saisit d’abord, & plus il ne les quitte.
Irai-je à ton avis sur cela le plaider ?
Le preier de me les céder,
La Requête seroit incivile, illicite,
Jamais il n’y consentiroit ;
C’est sa passion favorite,
Et je suis entre nous, sûr qu’il me livreroit
Plûtost jusques à sa marmite.
Il me faut donc, Picard, dévorer le chagrin,
De lui voir tout le tems les pincettes en main.
Il s’en prévaut, il s’en escrime,
Et par bravade quelquefois,
Les fait claquer entre ses doigts,
Je ne dis pas que ce soit un grand crime.
Et même il en a droit, mais j’enrage pourtant,
De ne pouvoir en faire autant.
Pour sauver mon honneur du moins avec ma canne
Je remuë un chenet, ou je pousse un tison
Mais tout cela, pauvre chicane,
La pincette triomphe & toûjours a raison :
Une canne, en effet, même des plus brillantes,
Entre-t-elle en comparaison
Avec des pincettes mordantes,
Qui de tout le foyer dominent l’horison.
Reduit à me chauffer, il faut que je demeure
Les bras croisez, comme un homme perclus ;
Si bien qu’aprés moins d’un quart d’heure,
Je sors, n’en pouvant presque plus.
Dy Toi-même, rend moi justice.
N’ai-je pas doublement à souffrir en ce point,
Je le vois tisonner & ne tisonne point.
Ah, Picard, le cruel supplice !
Lui, cependant pour m’amuser,
Me tient force discours, me conte des sornettes ;
Mais je n’écoute point, je le laiße jaser,
Et je ne pense qu’aux pincettes ;
Je ne disconviens pas que le feu ne soit bon,
Mais je sens qu’il y manque encore quelque façon,
Je trepigne, & sur pied je séche de colere
De voir à mes yeux un tison,
Qui peut-être fait bien, mais qui pourroit mieux faire.
Tantost un des chenets paroist trop écarté
Ou la bûche n’est pas mise du bon côté ;
Le feu n’est pas dressé dans les bonnes methodes,
Il chauffe ici la plaque & là les Antipodes ;
Un peu trop ou trop peu de jour
Egalement nuit tour à tour.
Ce sont là des délicatesses,
D’accord & l’on se peut chauffer sans tant de soins,
J’ai tort d’y rechercher tant d’art & de fineßes,
Mais tel que je suis fait, on n’en souffre pas moins,
Et dequoi s’agit-il, pour m’ôter cette épine ?
D’avoir des pincettes à moi,
Oh, j’en aurai, je t’en donne ma foi.
Mais j’ai bien autre chose encore que j’imagine,
Et qui de tout le mal va couper la racine,
De pincettes, Picard, dans mon Appartement
Je n’ai, tu le sçais bien, jamais eu qu’une paire,
Et quand on vient me voir, sans autre compliment
Je m’en saisis pour l’ordinaire.
C’est mon droit, je ne puis même faire autrement,
Les Pincettes sont mon aymant :
Cependant je sens bien que tel tout bas en gronde,
Et dis entre ses dents : peste du tisonneur !
Je dis aussi tout bas : peste du raisonneur !
Mais il faut desormais contenter tout le monde,
Et pour cela voici mon plan,
Je veux qu’à mes amis, & ce soin doit leur plaire,
Comme on donne à chacun son siége & son écran,
De pincettes aussi l’on presente une paire ;
Que chacun indifferemment,
Et sans que l’on s’en formalise,
À droite, à gauche librement,
Puisse tisonner à sa guise,
Nous pouvons tenir six autour de mon foyer,
Figure-toi nous voir tous avec des pincettes,
Comme avec autant de raquettes
Sur les tisons nous égayer.
Souvent l’un défera tout ce qu’aura fait l’autre,
Et je ne pense pas que l’on s’en porte mieux ;
Vous poussez mon tison, moi je pouße le vôtre,
Ce que vous trouvez bien me blesse à moy les yeux.
Tien, Picard, ce seront des charmes,
De nous voir escrimer tous six autour du feu ;
Car nous serons là tous avec égales armes,
Les tisons danceront & tu verras beau jeu.
Et comme ce systême est excellent, je gage
Que par tout il sera bientôt mis en usage,
Mais j’en aurai l’honneur ; avant moy nul mortel
N’a jamais, que je sçache, inventé rien de tel.
Je veux que dans les cheminées,
Six pincettes du moins bien conditionnées,
Trois de chaque côté figurent en regard,
Chacune en son croißant à part.
L’utile se rencontre ici joint au commode…
Mais je t’arrête trop, va vîte de ce pas,
Cours chez mon Serrurier, car je ne voudrois pas
Que devant moi quelqu’autre en amenât la mode.
De pincettes dis lui qu’il faut,
Qu’il ait à me livrer six paires au plutost ;
Je dis six sans compter les pincettes de Ville,
Vois ce que c’est, Picard, que d’être habile.