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Auguste Brizeux · Romanticismo

Les Pêcheurs — 03

francés

Pour finir ce récit, mon âme, encor des vers,

Mais éclos dans les blés, près des feuillages verts.

La poitrine en sueur et toute haletante,

Ils sont là vingt batteurs sous la chaleur ardente,

Avançant, reculant sans fin, jeunes et vieux :

Sous les feux du soleil le blé s’égrène mieux.

Voyez les lourds fléaux, dans cette noble lutte,

Se lever, retomber douze fois par minute !

L’enfant cherche à montrer sa première vigueur,

Et le vieillard blanchi ce qui lui reste au cœur.

Chez les filles aussi, quel feu ! quelle prestesse !

Les épis sentent bien leur force et leur adresse ;

Puis de longs cris de joie au départ, mais d’abord

Pour se bien délasser on danse à tomber mort.

La ferme est entourée, au couchant, de grands ormes,

Reste des temps passés, et de chênes énormes,

Et d’ajoncs fleurissant l’hiver comme l’été ;

Partout c’est le bon air, le travail, la santé, —

Lorsque des étrangers arrivent de la grève,

Pareils aux spectres blancs qu’on n’aperçoit qu’en rêve,

(C’étaient les naufragés, c’étaient les Colombans) ;

Derrière eux s’en venaient des femmes, des enfans ;

Le front et les pieds nus, au mur de l’aire à battre

Les pâles naufragés s’avancèrent tous quatre ;

Et quand le métayer eut dit : « Vers mon courtil,

Pauvres gens, un malheur, hélas ! vous conduit-il ? »

Le barde mendiant qui leur servait d’escorte

Baisa son chapelet et chanta de la sorte :

i.

Hélas ! c’est une épreuve dure !

Mais, au mal résigné, tout bon chrétien l’endure.

ii.

Au chant harmonieux et triste

Quel est le cœur breton et croyant qui résiste ? »

— « Ah ! reprit le fermier déjà plein de pitié,

De ces gerbes de seigle acceptez la moitié.

Oui, glanez ce qu’ici nous donne la culture,

Puisque pour vous la mer n’a plus de nourriture.

Ce chêne dont les bras recouvrent le talus,

Mes aïeux l’ont planté voilà cent ans et plus ;

Qu’il tombe ! Façonnez dans le tronc et les branches,

Pour un autre bateau, des membrures, des planches.

Bien rare est notre argent ; mais de l’autre saison

Il reste encor du lin, du chanvre à la maison ;

Nos doigts savent filer : pour refaire les voiles,

Allez donc retenir les bons tisseurs de toiles.

Enfin, pour que chez vous fleurisse encor l’espoir,

Nous prîrons le matin et nous prîrons le soir.

Vous l’avez dit : au chant harmonieux et triste

Il n’est cœur de Breton, de croyant qui résiste. »

Et comme les pêcheurs, des larmes dans les yeux,

Aux longs remercimens ajoutaient leurs adieux,

Les prenant par la main, le maître de la ferme,

Un homme aux longs cheveux, à la voix grave et ferme,

Dit : « Pourquoi nous quitter ? C’est l’heure du repos,

D’échanger entre amis quelques joyeux propos ;

Voyez autour de vous : les fléaux et les gerbes

Se taisent ; midi sonne, et sur les nappes d’herbes

On dresse le repas, espoir des travailleurs ;

De si rudes efforts par ces grandes chaleurs

Epuisent l’homme : il faut réparer la nature :

Double besogne a droit à double nourriture.

Oh ! sentez-vous fumer et la soupe et le lard ?

Quel cidre frais et clair ! Prenez-en votre part.

Près de moi les enfans ! Ici les bonnes mères !

Pour l’heure, mes amis, trêve aux choses amères. »

Et dans le vert courtil égayé par le ciel

Le banquet s’accomplit, le banquet fraternel.

Ô fermier, pour cette œuvre hospitalière et bonne,

Que de chanvre et de blé votre logis foisonne !…

Encor ! — Six mois venus, de rechef attablés,

Les sillonneurs de mer et les batteurs de blés

Dans un ample repas gaîment vidaient leurs verres.

Cette fois la maison qui recevait les frères

S’ouvrait devant le port où, comme un alcyon,

Un bateau neuf flottait avec son pavillon.

Le nom de Colomba brillait sur la chaloupe,

Et des fleurs l’entouraient de l’avant à la poupe :

Le recteur, invité comme un père, arriva

Présider au festin ; puis, quand tout s’acheva,

Il marcha vers le port en long surplis de neige :

Leurs cierges allumés, tous lui faisaient cortège ;

La femme du vieux Coulm venait au dernier rang,

Les mains jointes, les yeux attendris et pleurant,

Et chacun, à la voir passer si radieuse,

Disait avec amour : Oh ! la religieuse !

La peuplade d’Enn-Tell encombrait le chantier ;

Le mousse fièrement portait le bénitier :

L’encensoir au novice ; enfin, selon le rite,

On fit brûler l’encens, on jeta l’eau bénite,

Et cent voix appelaient la divine bonté

Sur la barque de chêne, œuvre de charité.

Aussitôt les pêcheurs quittèrent le rivage,

Criant aux campagnards qui leur disaient : courage !

« Amis, laissez demain ouvertes vos maisons,

Car nous voulons couvrir vos tables de poissons. »

Et les rames en main, oubliant leur souffrance,

Ils entonnaient encor la chanson d’espérance :

Jésus nous conduira sur l’eau,

Va sans peur, mon petit bateau.

Cantique doux et fort, qui les menez sur l’onde,

Accompagnez partout les voyageurs du monde !

Faites leur esprit fier, leur cœur simple et léger !

Qu’ils regardent le but plutôt que le danger !

Heureux l’humble de cœur, honneur au magnanime

Qui, les voiles au vent, va chantant sur l’abîme !

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Autor
Auguste Brizeux
Título
Les Pêcheurs — 03
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-les-pecheurs-03--auguste-brizeux-8fa1db
Cita recomendada
Auguste Brizeux, «Les Pêcheurs — 03», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-les-pecheurs-03--auguste-brizeux-8fa1db.html

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