Mil cinq cens neuf moins plus non
Douze en septembre…
Mais pour les rebelles mener
Aspre justice est le baston ;
Au teict (toit) te les faut ramener
En parlant haut, ou le bas ton :
Autrement point ne les bat-on
De rapine ne tyrannie.
Dieu paradis aux tyrans nie…
Justice la bien ordonnée
Ne veult estre pour or donnée…
Combien que vous nommez villains
Ceulx qui vostre vie soustiennent.
Le bon homme n’est pas vil, ains
Ses faits en vertu se maintiennent ;
Ceux qui à bonté la main tiennent
Plus qu’aultres desservent louenge.
On ne peut faire d’un loup ange.
Les preux sont morts, Hector et Godeffroy,
Et tant d’autres, Lancelot et Geofroy
A la grant dent, qui ne sont rapassez;
Ceulx qui sont vifs, pape, empereur et roy,
Viendront aussi à ce piteux desroy.
Aprés beau temps vient la pluye et tempeste ;
Plains, pleurs, souspirs, viennent après grant feste,
Car le partir desplaisance tresgriefve ;
Après esté profitable et honneste,
Yver hideux froidure nous apreste ;
Si nous avons liesse, elle est bien briefve ;
Aprés temps coy, le bien grant vent se lieve ;
Guerres, debatz, viennent aprés la triefve ;
Aprés santé vient mal en corps et teste ;
Quant l’ung descent, tantost l’autre se lieve ;
Pouvres sommes se Dieu ne nous relieve,
Car à tout mal nostre nature est preste.
Boire, menger et dormir nous convient.
Nos jours passent, jamais ung n’en revient ;
Nostre doulx est tout confit en amer ;
Contre ung plaisir ou ung seul bien qui vient
Le plus heureux cent foys triste devient.
Ce n’est pas sens le monde trop aimer,
Et qui son cueur y met fait à blasmer :
Périlleux est à la terre et à mer.
Mais à bien peu à présent en souvient ;
Il paist le corps, et, pour l’ame affamer,
Bien le devons pour ennemy clamer.
Car qui le sert à double mort parvient.
Du temps passé peu nous esjouissons
Et du présent en dangier jouissons.
Las ! au futur avons petit esgart.
Tant que povons à la mort fuissons,
Jeux et esbatz voulentiers ouyssons,
Mais à l’ame n’avons jamais regard,
Ne aux meschiefs venons, dont Dieu nous gard.
Au corps servir employons tout nostre art.
Trop chèrement l’aymons et nourrissons.
Si nous souvient de Dieu, c’est sur le tart ;
Point n’avisons nostre piteux départ,
Et comme aprés en terre pourrissons.
O misérable et tresdolente vie
Qui en nul temps ne peult estre assouvye
De biens mondains dont n’avons que l’usaige,
Car, quant aulcun de nous meurt ou desvie
(Prenons qu’il ayt louenge desservie
Et bien gardé richesses davantaige),
Il laisse tout quant ce vient au passaige,
Riens n’emporte : pource n’est-il pas saige
Qui en Dieu n’a sa pensée ravye ;
Sans luy sommes de mort le vray ymaige,
Et l’ennemy de tout humain lignaige
Par chascun jour en enfer nous convie.
O gens aveugles, gens sours, mutz, insensibles,
Gens sans amours, à nous mesmes nuisibles.
Qui ne tendons fors à dampnation,
Gens orgueilleux plus que lyons terribles,
Ha! tant nos faictz damnables sont visibles
A ceux qui ont ymagination ;
Douloureuse, meschante nation.
Qui sommes plains d’habomination
Et de toutes corruptions possibles,
Peu demourans en domination ;
Et quant se vient l’exanimation,
La mort nous rend trespuans et orribles.
C’est assez mal pour yssir hors du sens,
Car j’apperçoy clerement, voy et sens
Tous les plus grans, les moyens et menus
Que chascun jour y voire à milliers et cens,
Mort tire à soy violentement, sans
En avoir eu oncques pitié de nulz,
Veu que mesmes au monde venons nudz
Et que trop peu y sommes retenuz,
Huy nous voyans presens, demain absens,
Et si n’en est gueres de devenuz
Jusques au temps d’estre vieilz et chanus !
A cestuy cas pas bien je ne m’assens.
Se ma langue d’en parler trop s’avance.
Pardonnez moy, pour Dieu, ma nonsçavance.
Car desplaisir me contraint de le faire.
Par tresgriefve et dure appercevance
De ceste mort qui pas d’huy ne commence
A nature suffoquer et défaire.
Las ! nous voyons que c’est tout son affaire
De destruire ce que jamais refaire
Ne peut nulluy, pour aucune sçavance
Qu’il ayt de Dieu, lequel peut tout parfaire :
Dont je ne puis le joyeulx contrefaire,
Considérant tant piteuse grevance.
Et s’il estoit à quelcun homme advis
Que follement je feisse telz devis,
Et que je n’aye de me plaindre bon droit,
Je luy supplie qu’il vienne vis à vis :
Il congnoistra que je fauldroye envis
De luy respondre à ce cas et endroit
À mon advis ainsi qu’appartiendroit,
Cause pourquoy ma raison soustiendroit
Que mil hommes autrefois ay veu vifz,
Saintz, gentz, joyeulz, jeunes, et qu’orendroit
Pour nulle rien ung d’eulx n’en reviendroit.
Las ! celle mort trop fait piteux convis.
La guerre avons, mortalité, famine ;
Le froit, lechault, le jour, la nuit nous myne ;
Quoy que façons, toujours nostre temps court ;
Pulces, cyrons et tant d’aultre vermine
Nous guerroyent ; brief, misere domine
Nos meschans corps, dont le vivre est trescourt.
Ung grant mondain ou bien homme de court
Remply d’orgueil sur un beau cheval court,
Qui a jeunesse et d’or toute une myne ;
Diroit tantost que mort n’a sur luy court ;
Croy que si a, et que bien tost accourt,
Dont trompé est si son cas n’examine.
Davantaige fortune nous court sure,
Dont maintes fois le peuple en vain labeure,
Car ce qu’ilz ont à grant peine amassé
Par si long temps se pert en bien peu d’heure,
Et tant souvent que rien ne leur demeure,
Soit en avoir, en argent, ou en blé :
Ils perdent l’ung, l’autre leur est emblé ;
Aucunes fois à plusieurs a semblé
Que Dieu leur nuyst et point ne les sequeure ;
Les ungs de froit ont maintes fois tremblé,
Aultres par fain ont les mors ressemblé.
Voyant cecy, ay je tort se je pleure?
Les grans pillent leurs moyens et plus bas,
Les moyens font aux moindres maintz cabas,
Et les petits s’entre veulent destruire ;
Telz qui n’ont pas vaillans deux meschans bas
Voit-on souvent avoir mille debatz,
Aulcunes fois se navrer et occire.
Ainsi par l'ung l'autre souvent mal tire,
Et d'eulx mesmes se procurent martyre.
Il fut assez d'aultres plus beaulx esbatz.
O Dieu, qui es nostre vray pere et sire,
Nostre fait va huy mal et demain pire,
Quant de telles afflictions nous batz.
Tant d’autres cas nous procurent ennuys,
Et la moytié de nostre temps en nuitz
Est employé, dont je meurs, ou bien prés ;
En y pensant, je me tourmente et nuys ;
Pour en yssir ne trouve porte ne huys ;
Ung seul plaisir m’est plus cher que cyprés ;
Et quant je voy et considere aprés
Que celle mort nous poursuit de si prés,
Pensez l’ennuy et le mal où je suys ;
Je vays plourant par chemins, boys et prés,
Et me convient dire par motz exprés :
J’ay beau plourer, aultre chose n’y puis.
Quant bien au fait d’Alexandre je pense,
Si grant seigneur et de telle despence,
Qui du monde fut gouverneur unicque,
C’est à bon droit se ma joye suspence ;
Mon mestier est que je pense et despence,
Chargé de dueil comme homme fantastique.
O roy David, prophéte pacifique,
Sanson le fort, qui tant fus autenticque,
N’avez vous sceu faire à mort recompense ?
O Salomon, saige dit en publicque,
Puisque la mort contre telz gens s’applicque,
Que vaudroit-il en demander dispense ?
Et en noz jours ce prince de saigesse,
Le bon duc Jehan, nompareil en largesse,
Ne le print mort par son cruel oultraige ?
Certes si fist, dont amere destresse
A longuement esté nostre maistresse ;
L’avoir perdu nous fut haultain dommaige ;
Fier fut aux fiers, aux bons doulx en couraige,
Prudent en faitz et begnin en langaige ;
Autant valloit qu’ung scelle sa promesse,
Oncques ne fist ung deshonneste ouvraige ;
Des benoistz cieulx lui doint Dieu l’heritaige,
Car à son temps pere estoit de noblesse.
Ainsi ung jour noz meschiefz advisoye,
Et à par moy en y pensant visoye
Que tous tirent à ce piteux trespas ;
És cronicques anciennes lisoye
Par lesquelles maintz hommes devisoye,
Haultz et puissans, qui ont passé le pas,
Et nous mesmes trop plustost que le pas
Allons aprés, de ce ne doubtons pas.
Pourquoy mon cueur de douleur ravysoye
Et luy donnay ung tant piteux repas
Que je perdy de raison le compas,
Tant que ne sceu que je fis ou disoye.
En ce penser et oultre tout cecy,
Pour augmenter mon douloureux soucy,
Continuant le dolent desconfort
Qui durement m’avoit le cueur noircy,
Vint une voix qui me dist tout ainsi :
« Mort de nouveau a fait bien grand effort,
Le duc Françoys et conte de Montfort,
Et Richemont qui tant fut bel et fort,
Est decedé, Dieu le prent à mercy. »
Mais je croy bien que le sçavez au fort,
Pource vous pry d’avoir bon reconfort :
Aultres que vous y ont perdu aussi.
Des plus dolens dessoubz la lune l’un
De ce grant cas qui est à tous commun
Que celle mort nostre bon maistre a prins,
Ce jour je vy nobles clercs et commun
Tant fort pleurer qu’il sembla que chascun
N’eust oncquesmais aultre mestier aprins ;
Si fus de dueil tellement entreprins
Que mon ennuy ne peut estre comprins.
Las ! ce me fut ung trespiteux destin.
Mort, tu as mys grant chose à petit pris,
En jeunesse as nostre prince sourprins ;
Mais tes faitz sont de n’espargner aulcun.
DES PRINCES III
Mais intime
Vertu en tresgrant estime ;
Paix redime,
S’aulcuns la veulent enfraindre.
Tout homme vers force tende
Et entende
Qu’il convient, quoy qu’on atende,
Que Dieu rende
Aux pécheurs punition,
Et que justice descende
Qui les fende,
Sans ce qu’aulcun les deffende
Ne pretende
Donner contradiction.
Qui aura failli s’amende
Et descende
D^orgueil, que mal n’en despende,
Mais despende
Ses jours en perfection ;
Affin qu’en enfer ne pende.
Dieu n’offende,
Mais à bien faire s’entende ;
Ses biens vende.
S’il doibt restitution.