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PoetósferaLa BibliotecaAuguste Brizeux

Auguste Brizeux · Romanticismo

Les Deux Proscrits

francés

I.

La trace de leurs pas vit encor sur la grève,

Le toit qui les couvrait sous les ornes s’élève,

Leurs nobles souvenirs ne sont pas effacés,

Leurs pensers font germer et grandir les pensers.

Liberté, quand ton vol descendit sur la terre,

L’homme en son cœur enfant te reçut, vierge austère,

Et toi, de ses instincts lui remettant le choix,

Tu brillas dans ses yeux, tu parlas dans sa voix.

Dès lors, noble au-dessus de toute créature,

Souverain de lui-même et roi de la nature,

Il inventa les arts, il bâtit la cité,

Et s’imposa des lois, filles de l’équité.

Si l’injuste est plus fort, brisant toutes ses chaînes,

Sur les rocs nuageux ombragés par les chênes,

Déesse, tu conduis tes chers indépendans ;

Le fusil sur l’épaule et le poignard aux dents,

Pour leur Dieu, leur foyer, pour leurs landes natales,

Ils mourront, ils tûront, rendant balles pour balles,

Et si la terre manque à leur pied libre et lier,

Solitude sans borne, il leur reste la mer,

Leurs flottantes maisons que recouvrent les voiles ;

Aux murmures des vents, aux lueurs des étoiles,

Là, tu suivras encor tes croyans, tes héros :

Dans l’orage le fort sait trouver le repos.

II

Ce temple des martyrs où les enfans du Tibre,

Par Dieu régénérés, trouvaient une âme libre.

Ici, c’est en plein air que l’autel est dressé,

Par la houle et les vents incessamment bercé :

Beau temple universel élevé par Dieu même,

Que seul il peut orner, lui, l’artiste suprême,

De nuages flottans, voiles d’un jour trop pur,

Ou de mille flambeaux dans une nuit d’azur.

Le prêtre a revêtu l’aube sainte, il déploie

Ses ornemens, tissus de fils d’or et de soie ;

Le plus jeune pêcheur, au blond saint Jean pareil,

Sur sa base maintient le calice vermeil

Où la lune descend dans un rayon d’opale ;

L’encens fume, et ce chant des vingt barques s’exhale :

« Etoile de la mer, salut, Vierge ! » Et la mer,

Orgue immense, accompagne et fait monter dans l’air

Le cantique d’amour, sublimes harmonies

Qu’échangent lentement les plaines infinies.

Le mystère accompli sur l’onde et sous le ciel,

Ceux que devait nourrir le pain spirituel

S’en vinrent en ramant chercher le saint ciboire :

Sous les cheveux pendans et sous la mante noire,

Les lèvres s’avançaient, et tous, les yeux baissés,

Repartaient en chantant par d’autres remplacés…

Mais voici (du matin les blancheurs et les flammes

Conseillaient le départ et de hâter les rames)

Qu’une femme, au vieux prêtre offrant son nouveau-né,

Dit : « Faites-le chrétien ! » Et le prêtre incliné

Bénit l’onde salée, et de sa main ondoie

L’enfant que les parens regardent avec joie…

Ainsi, — vous l’attestez, foi du pays natal,

Grands souvenirs ! — le bien peut échapper au mal !

Le fer devient acier par l’onde et par la flamme !

Le corps se fortifie à la lutte, ainsi l’âme !

Sur le doute expirant revit la piété !

Sous le glaive ton front se dresse, ô liberté !

IV

Partagent le travail du bon fermier, leur hôte.

Le saint vieillard instruit les pâtres, les enfans ;

Toi, versant le trésor de tes livres savans,

Tu dis les arts nouveaux, la nouvelle culture,

Et ta leçon paîra la sobre nourriture.

Qu’un mal à soulager vous appelle au dehors,

Vous voilà, médecins et de l’âme et du corps,

Déguisés tous les deux sous un habit rustique,

De partir ; mais un bloc de roche granitique,

Une plante marine, un insecte inconnu,

Souvent fixent tes yeux. Le vieillard ingénu,

Disciple en cheveux blancs, apprend, belle âme pure,

Par amour de son Dieu, l’amour de la nature.

Toi-même avec bonheur, comme un doux écolier,

Tu forces ton esprit superbe à se plier ;

Tempérant ta raison, loin du monde sensible,

Tu suis l’inspirateur aux champs de l’invisible,

Dans ce qu’il faut comprendre avec le cœur et voir.

O fraternel accord de l’âme et du savoir !

Toi, proscrit du forum, et lui, de son église,

Le niveau du malheur tous deux vous égalise ;

Vous avez su trouver, sous un chaume écarté,

La science pieuse avec la liberté ;

Tous deux, quand vous passez, la paix sur le visage,

Le sage a l’air d’un prêtre et le prêtre d’un sage.

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Autor
Auguste Brizeux
Título
Les Deux Proscrits
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-les-deux-proscrits--auguste-brizeux-e65e92
Cita recomendada
Auguste Brizeux, «Les Deux Proscrits», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-les-deux-proscrits--auguste-brizeux-e65e92.html

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