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Victor de Laprade · Modernismo

Les Deux Muses (Laprade)

francés

.mw-parser-output .personnage{font-weight:bold;font-variant:small-caps}L’AVEUGLE

L’urne d’or reste close à mes mains engourdies ;

Et, par mes yeux éteints, mais non taris de pleurs,

La Muse ne fait plus sa moisson de couleurs.

Ce matin, l’air plus tiède, arrivant sous mon chaume,

Me guida vers ces prés où le zéphyr s’embaume ;

L’aveugle y vient encore, une dernière fois,

Respirer le printemps dans l’haleine des bois.

Chantez pour moi, bergers, ces beaux lieux qui vous plaisent ;

Ce n’est pas le printemps si les oiseaux se taisent.

Pour l’aveugle, chantez ! pour lui qui ne peut voir

Les cieux de rose ou d’or fleurir matin et soir.

Redonnez-moi l’aspect de la nature absente ;

Qu’aux clartés de vos vers mon âme encor la sente.

Ces bois si chers, ces prés de soleil éclatants,

Faites-les-moi revoir par vos yeux de vingt ans.

Dites-moi la nature et la saison nouvelle

Et le charme secret qui vous attire en elle.

Rendez-moi, tous les deux à ce hêtre adossés,

Ces combats si charmants, hélas ! et délaissés,

Ou les bergers, rivaux d’amour et de génie,

D’une double chanson mariaient l’harmonie.

La Muse aime les chants alternés ; les beaux vers

Sonnent mieux balancés sur deux modes divers.

Ouvrez la lutte, enfants ! pour prix de la victoire,

Je réserve au vainqueur une lyre d’ivoire,

Présent d’un dieu pasteur qui vécut parmi nous.

L’heureux vaincu prendra cette coupe de houx

Ciselée avec art, de vin vieux imprégnée ;

En un pareil combat, jadis, je l’ai gagnée.

ADMÈTE

Je m’y sens préservé de toute lassitude ;

J’aime avant tout chez toi l’absence des humains.

J’y dépose la vie et la charge commune ;

Tout vain désir s’y calme et cède à ton attrait ;

Devant tes doux tableaux toute image importune,

Tout fantôme d’amour s’efface et disparaît.

ADMÈTE

Mon âme en ces beaux lieux se retrouve elle-même,

Et grandit dans sa force en touchant au désert.

ADMÈTE

Belle et sans voile, ainsi qu’une jeune sirène,

J’ai vu Myrto tordant l’or de ses longs cheveux :

Des perles en tombaient et ridaient les flots bleus.

La blancheur de son corps par les rameaux couverte

Rend l’eau plus sombre autour et la feuille plus verte,

Et sur ses pieds de rose arrive en surnageant

Parmi l’or d’un fin sable une écume d’argent.

De ses yeux, de son sein et de ses tresses blondes

Un reflet émané flotte au-dessus des ondes ;

Et des ombres du bain sous le roc abrité

Cette molle lueur remplit l’obscurité.

Moi, je bénis tout bas l’invitante Naïade,

Et Pan qui me cacha sous cette ombreuse arcade,

Et les ardeurs de l’air -et la fraîcheur de l’eau,

Les saules sur le bain étendus en berceau,

Tous les dieux de l’été, ces conseillers propices,

Des larcins de l’amour joyeux d’être complices,

Et par qui, sans combats, des voiles trop discrets

La beauté se désarme à l’abri des forêts.

ERWYNN

Par cet attrait sans nom des parfums, ’des couleurs,

Par ce charme qui tient, malgré toute culture,

L’homme vers le soleil tourné comme les fleurs.

J’avais des vains plaisirs pris et laissé l’amorce,

Ayant usé de tout je croyais tout savoir ;

Docile au sens borné qui s’arrête à l’écorce,

Ivre de vains désirs, j’avais nié l’espoir.

Tout le néant du monde et de sa folle pompe

S’étalait dans son vide à mon œil ébloui ;

Sa sagesse qui ment et sa vertu qui trompe,

L’amour même, l’amour s’était évanoui !

Eh bien, je n’avais vu qu’un seul aspect des choses,

Avant de les sonder avec l’œil du rêveur ;

Je n’allais pas plus loin que le parfum des roses,

Je n’avais jugé rien des fruits que la saveur.

Mais quand les bois sacrés m’ouvrirent leurs arcades,

Quand sous les noirs sapins j’eus gravi les hauts lieux,

Sur les glaciers, au bruit des vents et des cascades,

L’invisible apparut et dessilla mes yeux.

Dès lors à ce soleil sans nuage et sans tache,

Mon âme voit des champs plus touffus et plus verts ;

Sous les flots et les fleurs sentant ce qui se cache,

Pour son hôte inconnu j’aime cet univers.

ADMÈTE

C’est lui qui te dérobe et doit suivre ta loi ;

Il n’est beau qu’en portant imprimé sur sa face

Un peu de l’infini qui rayonne de toi.

ADMÈTE

Il chante avec la feuille et voit à travers l’onde ;

Partout présent, cet hôte échappe à tous les yeux.

Mais, si profond qu’il soit dans, sa vaste demeure,

Quoique baissés toujours ses voiles sont légers ;

A nos cœurs par les sens il s’adresse à toute heure,

Il communique à nous par mille messagers.

Les bois, les vents, les flots sont pleins d’esprits sonores ;

De vivantes odeurs voltigent sur lès prés,

L’âme luit à travers les yeux des météores.

Je sens, je vois, j’entends ces envoyés sacrés.

Un souffle, des forêts agitant les grands dômes,

Verse en moi des accords le fécondant essaim.

Dans l’or dé ce rayon des tourbillons d’atomes,

Avec l’air respires, viennent vivre en mon sein.

Au penchant du coteau, des mains aériennes

Effeuillent mon bouquet et mêlent mes cheveux,

Écrivent leur pensée ou dessinent les miennes

Sur les horizons d’or où je lis quand je veux.

A ces pouvoirs de l’air sitôt que je me livre,

Sans rien faire souvent que respirer et voir,

Je sens mes bras plus forte, mon cœur prêt à revivre,

Comme un arbre arrosé des pleurs secrets du soir.

De quelques noms divers que la langue les nomme,

Ces esprits d’une autre âme émanent chaque jour ;

Venus de l’invisible et se montrant à l’homme,

Tous me parlent ainsi d’un mystère d’amour.

Tous semblent me pousser sur une même route,

D’où le vulgaire impur s’est lui-même banni,

Sur ces échelons d’or, renversés par le doute,

Qui vont du globe à Dieu, du cœur à l’infini.

ADMÈTE

Plus doux que les raisins dont tu bois la liqueur,

Un breuvage, émané des rayons et des feuilles,

Sans passer par ma lèvre enivre aussi mon cœur.

L’oiseau n’a pas de chants, dans sa voix printanière.

Divins comme les bruits du silence écouté.

Les clartés que je vois en fermant la paupière

De l’aube orientale effacent la clarté.

ADMÈTE

ERWYNN

Tu n’as pas de soupçons, pas de haine à souffler ;

L’âme en te respirant se console et s’épure ;

Tes pleurs sur notre front tombent sans le brûler.

D’un lien éternel quoique tu nous enchaînes,

Jamais l’injuste ennui n’en alourdit le poids :

Amour doux à porter comme l’ombre des chênes

Dans ces chères-prisons que je demande aux bois !

ADMÈTE

ERWYNN

Amenez-moi Myrto, sentiers qu’elle connaît,

Champs où comme les fleurs l’amour germe et renaît ;

Par votre charme il faut qu’en mes bras elle vienne,

Brûlante d’une ardeur vive comme la mienne.

0 vents, semez près d’elle, en allant y gémir,

Ces parfums qu’on ne peut respirer sans frémir !

Qu’au plus secret du bois elle coure éperdue,

M’implorant et craignant parfois d’être entendue,

Et qu’au premier abord sentant ma main brûler,

Pâle, elle me sourie et ne puisse parler !

ERWYNN

L’AVEUGLE

Partage-lui tes fleurs ainsi que tes caresses ;

Son bois gardera mieux les roses que tu tresses

Que le front de Myrto prête, hélas ! dès demain,

A s’orner d’un bouquet reçu d’une autre main.

Dans cette coupe, alors, près de quelque autre belle

Va boire un vin plus vieux à ton amour nouvelle,

J’aime aussi ta chanson ! j’entendais autrefois

Les flûtes des bergers la dire autour des bois ;

C’est d’un tel souvenir que coule cette larme.

Mais, d’un dieu je subis sans doute ici le charme,

Pour un autre est le prix, puisque autres sont les temps.

Je te l’aurais donné si j’avais eu vingt ans !

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Por su autor
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Autor
Victor de Laprade
Título
Les Deux Muses (Laprade)
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-les-deux-muses-laprade--victor-de-laprade-48b4cb
Cita recomendada
Victor de Laprade, «Les Deux Muses (Laprade)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-les-deux-muses-laprade--victor-de-laprade-48b4cb.html

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