Étaient-ils malheureux, Esprits qui le savez !
Dans les trois derniers jours qu’ils s’étaient réservés ?
Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave,
L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant,
Comme à l’autel un vase attaché mollement,
Balancée, en marchant, sur sa flexible épaule,
Comme la harpe juive à la branche du saule,
Riant, les yeux en l’air, et la main dans sa main,
Elle allait, en comptant les arbres du chemin,
Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,
Puis revenait à lui, courant dans la poussière ;
L’arrêtait par l’habit pour l’embrasser ; posait
Un œillet sur sa tête, et chantait et jasait
Sur les passans nombreux, sur la riche vallée,
Comme un large tapis à ses pieds étalée ;
Beau tapis de velours chatoyant et changeant,
Semé de clochers d’or et de maisons d’argent,
Tous pareils aux jouets qu’aux enfans on achète,
Et qu’au hasard, pour eux, par la chambre l’on jette :
Ainsi pour lui complaire, on avait sous ses pieds
Répandu des bijoux brillans, multipliés
En forme de troupeaux, de village aux toits roses
Ou bleus, d’arbres rangés, de fleurs sous l’onde écloses
De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts
Et de chênes tordus par la poitrine ouverts,
Elle voyait ainsi tout préparé pour elle :
Enfant elle jouait en marchant, toute belle,
Toute blonde, amoureuse et fière, et c’est ainsi
Qu’ils allèrent à pied jusqu’à Montmorency.
II.
Troublés, ils chancelaient, et, le troisième soir,
Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir
Que les feux mutuels de leurs yeux. La nature
Étalait vainement sa confuse peinture
Autour du front aimé, derrière les cheveux
Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.
Ils tombèrent assis, sous des arbres, peut-être
Ils ne le savaient pas, le soleil allait naître
Ou s’éteindre… Ils voyaient seulement que le jour
Était pâle et l’air doux, et le monde en amour…
Un bourdonnement faible emplissait leur oreille
D’une musique vague, au bruit des mers pareille,
Et formant des propos tendres, légers, confus
Que tous deux entendaient et qu’on n’entendra plus.
Le vent léger disait de la voix la plus douce :
« Quand l’amour m’a troublé, je gémis sous la mousse. »
Les mélèzes touffus s’agitaient en disant :
« Secouons dans les airs le parfum séduisant
« Du soir, car le parfum est le secret langage
« Que l’amour enflammé fait sortir du feuillage. »
Le soleil incliné sur les monts dit encore :
« Par mes flots de lumière et par mes gerbes d’or,
« Je réponds en élans aux élans de votre âme,
« Pour exprimer l’amour mon langage est la flamme. »
Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs,
Autant que les rayons de suaves ardeurs ;
Et l’on eût dit des voix timides et flûtées
Qui sortaient à-la-fois des feuilles veloutées ;
Et comme un seul accord d’accens harmonieux,
Tout semblait s’élever en chœur jusques aux cieux,
Et ces voix s’éloignaient en rasant les campagnes
Dans les enfoncemens magiques des montagnes ;
Et la terre, sous eux, palpitait mollement,
Comme le flot des mers ou le cœur d’un amant,
Et tout ce qui vivait par un hymne suprême
Accompagnait leurs voix qui se disaient : Je t’aime.
III.
Demande sans réponse ; énigme inextricable ;
Question sur la mort — trois noms sur une table,
Profondément gravés au couteau. — C’était d’eux
Tout ce qui demeurait. — Et le récit joyeux
D’une fille au bras rouge : — « Ils n’avaient, disait-elle,
Rien oublié. » La bonne eut quelque bagatelle
Qu’elle montre aux passants en contant le trépas.
— Et Dieu ? — Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas.