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PoetósferaLa BibliotecaAndré Lemoyne

André Lemoyne · Modernismo

Lemoyne André

francés

Le soleil s’est levé rouge comme une sorbe

Sur un étang des bois ; — il arrondit son orbe

Dans le ciel embrumé, comme un astre qui dort ;

Mais le voilà qui monte en éclairant la brume,

Et le premier rayon qui brusquement s’allume

Jette aux feuilles de hêtre un pétillement d’or.

Et sur les verts tapis de la grande clairière,

Ferme dans ses sabots, marche en pleine lumière

Une petite fille (elle a sept ou huit ans).

Avec un brin d’osier menant sa vache rousse,

Elle connaît déjà l’herbe fine qui pousse

Vive et drue, à l’automne, au bord frais des étangs.

Oubliant de brouter, parfois la grosse bête,

L’herbe aux dents, réfléchit et détourne la tête,

Et ses grands yeux naïfs, rayonnants de bonté,

Ont comme des lueurs d’intelligence humaine.

Elle aime à regarder cette enfant qui la mène,

Belle petite brune ignorant sa beauté.

Et, rencontrant la vache et la petite fille,

Un rouge-gorge en fête à plein cœur s’égosille ;

Et ce doux rossignol de l’arrière-saison,

Ébloui des effets sans connaître les causes,

Est tout surpris de voir aux églantiers des roses

Pour la seconde fois donnant leur floraison.

Beethoven et Rembrandt, tous deux nés sur le Rhin,

Dans leur mystérieuse et profonde harmonie,

Vibrent d’accord. — Un sombre et lumineux Génie

Leur a touché le front de son doigt souverain.

Ces deux prédestinés ont des similitudes :

Quelque chose de fier, de sauvage et de grand,

Marque pour l’avenir Beethoven et Rembrandt,

Ennemis naturels des hautes servitudes.

De leur temps, ils passaient pour des hallucinés :

L’un voyant tout en or dans une chambre noire,

L’autre écoutant des voix au fond de sa mémoire,

Comme les Enchanteurs et les Illuminés.

Mais qu’importe ! — Chez eux rien qui se mésallie. —

Ils ont aimé toujours leur grand art d’amour pur.

S’ils n’ont rien modulé sur un ton bleu d’azur,

C’est qu’ils n’ont pas connu la Grèce ou l’Italie.

Rembrandt peignait de fiers et sombres cavaliers

Sous feutre à larges bords ou toque à riche plume,

A l’aise dans un ample et merveilleux costume,

Sans raideur, à la fois graves et familiers ;

Bourgmestres et syndics, honnêtes personnages

Dont la barbe caresse un grand col rabattu,

Des gens de haute mine et d’austère vertu,

Trouvant la poésie au fond de leurs ménages ;

Ou marins revenus d’un voyage au long cours,

Des tempêtes du Cap, des îles de la Sonde,

Dans leur pays de brume, au bout de l’Ancien Monde,

Rejoignant au foyer de sérieux amours.

Aux magiques lueurs de sa chaude lumière,

Les pauvres, les souffrants, les humbles, les petits,

Miraculeusement des ténèbres sortis,

Vivaient transfigurés dans leur beauté première.

II

III

Nous avons le secret de ses larmes fécondes :

Sa joie et sa douleur sont deux sources profondes

Où s’abreuvent sans fin tous les cœurs altérés…

Ses plus riches éclairs jaillissent des ténèbres,

Comme un Alléluia sorti des chants funèbres,

Jetant son cri de gloire aux plus désespérés.

Là-bas, vers l’horizon du frais pays herbeux

Où la rivière, lente et comme désœuvrée,

Laisse boire à son gué de longs troupeaux de bœufs,

Une grande bataille autrefois fut livrée.

C’était, comme aujourd’hui, par un ciel de printemps.

Dans ce jour désastreux, plus d’une fleur sauvage,

Qui s’épanouissait, flétrie en peu d’instants,

Noya tous ses parfums dans le sang du rivage.

La bataille dura de l’aube jusqu’au soir ;

Et, surpris dans leur vol, de riches scarabées,

De larges papillons jaunes striés de noir

Se traînèrent mourants parmi les fleurs tombées.

La rivière était rouge : elle roulait du sang.

Le bleu martin-pêcheur en souilla son plumage ;

Et le saule penché, le bouleau frémissant,

Essayèrent en vain d’y trouver leur image.

Le biez du Moulin-Neuf en resta noir longtemps.

Le sol fut piétiné ; des ornières creusées ;

Et l’on vit des bourbiers sinistres, miroitants,

Où les troupes s’étaient hardiment écrasées.

Épars confusément, chevaux et cavaliers

Dont les yeux grands ouverts n’avaient plus de pensées.

On enterra les morts au hasard… et depuis,

Les étoiles du ciel, ces paisibles veilleuses,

Sur le champ du combat passèrent bien des nuits,

Baignant les gazons verts de leurs clartés pieuses ;

Et les petits bergers, durant bien des saisons,

En côtoyant la plaine où sommeillaient les braves,

Dans leur gosier d’oiseau retenant leurs chansons,

Suivirent tout songeurs les grands bœufs aux pas graves.

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Autor
André Lemoyne
Título
Lemoyne André
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-lemoyne-andre--andre-lemoyne-4b0916
Cita recomendada
André Lemoyne, «Lemoyne André», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-lemoyne-andre--andre-lemoyne-4b0916.html

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