Je vais vous conter mon histoire :
Je suis un homme très heureux.
À dix ans, au Conservatoire,
Sur trois prix, j’en obtenais deux.
Mais bien plates étaient mes poches ;
Mon soulier bâillait du talon
Et je dînais… de triples croches !
Je comptais sur mon violon.
Mes camarades, pauvres hères,
Raclant les boyaux sur le bois,
Comme moi vivaient de chimères.
Que faire avec cent francs par mois ?
(Dans les théâtres de banlieue.
Nous n’avions pas plus). C’était long
D’aller là-bas. Plus d’une lieue,
En trimballant son violon.
Quoiqu’artiste, je suis pratique ;
Et dès ce moment, je me dis
Qu’avec la gamme chromatique
Je restais maigre en mon taudis.
— « Gagnons par une autre méthode
« De quoi m’assurer le bouillon :
« Quand j’aurai du bœuf à la mode
« Je reprendrai mon violon. »
J’avais une excellente armoire :
J’y mis mon instrument sous clé,
La clé dans la Seine, à nuit noire…
Sans quoi j’aurais encor raclé.
Mes amis, croupis dans la gêne,
Me traitaient de bourgeois félon.
Mais plus d’un est mort à la peine,
Ayant vendu son violon.
Je pris le taureau par les cornes ;
Je me fis garçon épicier.
Violon, au charme sans bornes,
J’y gagnai plus qu’à te scier !
Je mangeais de la soupe, en masse,
Du bon bifteck et du pain blond.
Cela fait la jambe plus grasse
Que de jouer du violon.
Oh ! j’ai peiné d’abord. Le sucre
Était petit ; et bien des fois
Je maugréais, cassant du sucre.
Je me cognais toujours les doigts ;
Mes doigts, qui jadis avec grâce,
Tenaient l’archet sûr et d’aplomb,
Je les trempais dans la mélasse !
Je regrettais mon violon.
Ah ! le commencement fut rude !
Un jour le patron m’a surpris
Dans une bizarre attitude.
(L’art vous poursuit tant à Paris !)
Distrait par un chant dans la rue,
Je tenais, d’un air d’Apollon,
Le petit bout d’une morue,
Comme un manche de violon !
Mais je me suis fait au commerce ;
Avec beaucoup d’honnêteté
Et de zèle, toujours on perce.
Je mettais même de côté.
Le patron, pour une échéance,
Ayant besoin de picaillon,
Je lui prêtai, de confiance,
Dix fois le prix d’un violon.
Mon patron avait une fille
Très forte en comptabilité,
Mais avec cela fort gentille.
J’étais jeune ; je fus tenté.
Pour réussir dans cette affaire
Mon prêt était un bon jalon.
Oh ! j’aurais su plus tôt lui plaire
Si j’avais eu mon violon.
Enfin, vous comprenez la suite :
(Le commerce exclut-il l’amour ?)
Je fus associé très vite,
Et le patron me dit un jour :
Voici que ma fortune est faite.
Je vais demeurer près d’Ablon.
Prends ma boutique et ma fillette
Ça vaut mieux que ton violon.
Alors la noce, et puis la lune
De miel ; voici de ça dix ans ;
Que je suis heureux ! Ma fortune
Est faite ; et puis, j’ai trois enfants.
L’aîné cependant me chagrine :
(Il chasse de race, l’aiglon !)
Je l’ai pris chez une voisine,
Ce soir, jouant du violon.
Je l’ai ramené par l’oreille.
(Il jouait très bien, le gaillard !)
C’est moi, maintenant, qui m’éveille,
J’appartiens désormais à l’art.
Aussi, je vais vous faire entendre
Mon meilleur morceau de salon ;
C’est du Rossini, vif et tendre.
Ô mon rêve ! ô mon violon !
(Il ouvre l’étui.)
Ré, la, ré, sol. Est-ce bien juste ?
Ce sol fait des bruits de frêlon
Un sol c’est pourtant bien robuste.
Il a pris froid, mon violon.
Oui ! je me souviens. L’ouverture
Commence par un trait en mi ;
Mais non, en fa. Quelle torture !
Il me semble avoir trop dormi.
Essayons d’abord une gamme,
Qui monte ainsi par échelon.
Mais c’est faux ! C’est affreux, infâme !
Je ne sais plus le violon !
(Il jette l’instrument dans l’étui.)