Seule.
Rome, il ne manque plus, pour combler ta misère,
Que d’y tracer le nom de mon malheureux père,
Qu’on peut sans t’offenser nommer aussi le tien ;
Hélas ! après les dieux il est ton seul soutien.
À la statue de César.
Que cherchez-vous ici, généreux Clodomir ?
Clodomir
N’accablez point, Tullie, une âme au désespoir ;
Si ma douleur n’a rien qui vous puisse émouvoir
Écoutez-moi du moins en ce moment funeste :
De ce père si cher, le seul bien qui vous reste,
L’implacable Fulvie a juré le trépas,
Vous la verrez bientôt l’arracher de vos bras,
Et couvrir de son sang cette auguste retraite
Qui n’est pour Cicéron ni sûre ni secrète ;
Octave a découvert qu’il était en ces lieux,
Rien n’échappe aux regards de cet ambitieux ;
Dangereux et prudent, plus adroit que sincère,
Il ne s’attachera qu’à tromper votre père ;
Mécène est avec lui. Ce sage courtisan
Peu digne du malheur de servir un tyran
Vient flatter Cicéron d’une faveur ouverte,
Sans savoir que peut-être, il travaille à sa perte.
Octave vous adore, et prétend à son tour
Que votre père et vous couronniez son amour.
Et moi qui vous aimais plus qu’on n’aime la vie,
Je vous perds avec elle, adorable Tullie ;
Votre hymen mettra fin à leur division,
Et c’est mon sang qui va sceller leur union.
Tullie
De celui-ci mon coeur n’aurait osé se plaindre ;
Si ce coeur pénétré de vos soins généreux
N’avait cru vous devoir de si tendres aveux.
C’en est fait, Clodomir, la fortune inhumaine
Vient de briser les noeuds d’une innocente chaîne ;
Plaignez-moi, plaignez-vous, mais respectez mon coeur,
Ses regrets, son devoir, sa gloire et sa candeur.
Un rival... À ces mots, ne craignez rien d’Octave,
Un tyran à mes yeux ne vaut pas un esclave ;
Un rival plus heureux va causer nos malheurs
Et ne n’oserai plus vous donner que des pleurs.
Pour la dernière fois, écoutez leur langage,
Votre amour n’en doit pas exiger davantage.
Le fils du grand Pompée, hélas ! que n’est-ce vous,
Que j’eusse avec plaisir accepté mon époux !
C’est vous en dire assez, et j’en dis trop peut-être ;
Adieu. Bientôt Sextus en ces lieux va paraître,
Consultez mon devoir... Ah ! fuyez, Clodomir,
Quelqu’un vient, et je crois que c’est un triumvir :
Mon père vous attend.
Vertueuse Tullie,
Arrêtez un moment, c’est moi qui vous en prie ;
Confondez-vous Lépide avec des furieux,
Opprobres à la fois des hommes et des dieux ?
Triumvir malgré moi, tyran sans barbarie,
Je venais avec vous pleurer sur la patrie
Et dire à votre père un éternel adieu ;
Ma vertu souffre trop en ce funeste lieu,
Dont je ne puis chasser mes collègues impies,
Monstres dans les Enfers nourris par les Furies,
Et le Sénat en proie à ces deux inhumains,
Me charge des forfaits réservés à leurs mains.
Tandis que nos malheurs sont leur unique ouvrage,
La haine et le mépris vont être mon partage ;
Sur un honteux soupçon et si peu mérité,
Du coeur de Cicéron j’attends plus d’équité ;
Mais de ces lieux cruels il faut que je m’exile
Dans l’Espagne, où j’ai su me choisir un asile,
Je vais chercher, Madame, un ciel moins corrompu
Pour sauver mon honneur, mon nom, et ma vertu.
Tullie
Prêt de voir consommer mon destin déplorable
Et parer de mon nom cette odieuse table,
Tableau des proscrits.
Ah ! de leur cruauté loin que je sois complice,
Il n’est point de moments où mon coeur n’en gémisse.
Cicéron
Ne se rendra jamais qu’on ne l’ait fait mourir,
Et l’on n’apaisera la haine de Fulvie
Que de tout votre sang on ne l’ait assouvie ;
Il est vrai que contre eux Octave vous défend,
Mais de ses intérêts son amitié dépend ;
La seule ambition gouverna sa jeunesse,
Et le gouvernera jusques dans sa vieillesse ;
Ainsi n’attendez rien de ce volage appui
Que vous perdrez demain, si ce n’est aujourd’hui :
J’ai fixé mon séjour sur les rives du Tage,
C’est sur ces bords heureux devenus mon partage,
D’un pouvoir usurpé restes injurieux,
Que je veux transporter Cicéron et mes dieux ;
Venez y partager l’empire et ma fortune,
Qu’une tendre amitié doit nous rendre commune.
Cicéron
Voilà les sentiments qu’a dû vous inspirer
Cette gloire où vous seul avez droit d’aspirer ;
Mais laissez-moi le soin d’une tête si chère,
Daignez me confier et la fille et le père,
Que je puisse, en sauvant des jours si précieux,
Me flatter avec vous d’un retour en ces lieux ;
Conservons au Sénat un ami si fidèle,
À Rome, un magistrat qui fût si digne d’elle,
Dans notre exil commun venez me consoler,
Voulez-vous qu’à mes yeux je vous voie immoler ?
D’Octave prévenant redoutez les finesses,
Mais craignez encor moins son art que ses promesses ;
Je vais guider vos pas en des lieux écartés
Où l’on ne peut jamais vous découvrir.
Cicéron
prendre,
Je sais tout, j’ai tout vu, cessez de vous défendre ;
J’ai trop aimé Pompée et trop connu ses fils
Pour croire qu’à Sextus mes yeux se soient mépris ;
Je viens de l’entrevoir.
Cicéron
défie,
Ne connaît pas encor tout le coeur de Tullie ;
Non, ne lui laissons plus ignorer un secret
Que ma tendre amitié lui cachait à regret ;
Clodomir devenu le fils du grand Pompée
Ne pourra me blâmer de l’avoir détrompée ;
Unissons-les, donnons à César un rival
Dont le nom seul pourra lui devenir fatal ;
Essayons cependant de fléchir un barbare
Pour suspendre les coups que sa main nous prépare ;
Mais s’il veut s’emparer du pouvoir souverain,
À son ambition nous pourrons mettre un frein.
Dieu puissant des Romains, indomptable génie,
Aujourd’hui dieu du meurtre et de la tyrannie,
Si je ne puis changer tes décrets immortels,
Fais-moi du moins mourir aux pieds de tes autels.
Oui, Mécène, je sais qu’une ardente vengeance
A souvent confondu le crime et l’innocence,
Qu’à des yeux prévenus le mal paraît un bien,
Que la haine est injuste et n’examine rien ;
Mais je sais encor mieux qu’une aveugle clémence
Loin d’arrêter le crime en nourrit la licence ;
Plus on doit épargner les hommes vertueux,
Plus il faut des méchants faire un exemple affreux ;
Quel que soit mon courroux, il est si légitime
Qu’il ne me permet pas le choix d’une victime :
Le seul infortuné digne de mes regrets,
Dont la mort flétrirait à jamais nos décrets
C’est l’orateur fameux pour qui Rome m’implore,
Et qu’un funeste amour me rend plus cher encore,
Le divin Cicéron, dont le nom glorieux
Triomphera toujours dans ces augustes lieux :
Je veux le rendre aux pleurs de l’aimable Tullie
Et le sauver des coups de l’indigne Fulvie ;
Tu l’as vu cette nuit ; conçois-tu quelque espoir
Qu’il veuille en ma faveur employer son pouvoir ?
Il est bon qu’en public il prenne ma défense
Pour disposer le peuple à plus d’obéissance,
Et que par ses amis il inspire au Sénat
De réunir en moi tout le triumvirat.
César, pour rétablir l’État en décadence,
Crut devoir s’emparer de la toute-puissance ;
Il sentit, et j’ai dû le sentir comme lui,
Qu’il ne faut aux Romains qu’un seul maître aujourd’hui.
Mécène
À votre nom célèbre on doit trop de respect
Pour croire que le mien vous puisse être suspect ;
Quoique des triumvirs il ait lieu de se plaindre
Cicéron
près de moi sait qu’il n’a rien à craindre ;
Comme il s’agit de Rome, à ce nom si chéri
Je suis sûr de trouver votre coeur attendri,
Et que vous me verrez ici sans répugnance.
Cicéron
Pour les coeurs vertueux fut toujours un forfait,
Mais les Républicains ne se font pas un crime
D’immoler un tyran même digne d’estime ;
Ils ne regardent point leur tyran comme un roi
Qu’élève au-dessus d’eux la naissance ou la loi,
Et sans avoir pour lui les lois ni la naissance
César osa des rois s’arroger la puissance ;
Non que des conjurés j’approuve la fureur :
Je déteste leur crime, encor plus son vengeur ;
Car vous multipliez à tel point les supplices,
À Brutus, vous cherchez tant de nouveaux complices,
Qu’il semble que César renaisse chaque jour
Et que chacun de nous l’assassine à son tour.
Contre un peuple à genoux armer la tyrannie,
De l’univers entier détruire l’harmonie,
Et de ses ennemis se défaire à son choix,
Rendre le glaive seul l’interprète des lois,
Employer pour venger le meurtre de son père
Des flammes ou du fer l’odieux ministère,
Donner à ses proscrits pour juges ses soldats,
Du neveu de César voilà les magistrats.
Qui vous a confié l’autorité suprême ?
Octave
Le nom de République, une autre illusion,
Dont il faut rejeter l’orgueilleuse chimère,
Source de trop de maux pour vous être encor chère.
Qu’espérez-vous enfin quand tout est renversé,
Quand le Sénat n’est plus qu’un troupeau dispersé ?
Où sont vos légions pour soutenir la gloire
De ce corps, dont sans vous on perdrait la mémoire ?
En vain vous prétendez affranchir les Romains
Du joug qu’ils imposaient au reste des humains ;
L’univers nous demande une forme nouvelle,
Et Rome un empereur qui commande avec elle ;
Trop heureux les Romains, si pour ce haut emploi,
Ils n’avaient désormais à redouter que moi ;
Mon collègue insolent vous fait assez connaître
Que d’un emploi si noble il se rendrait le maître,
Si vous pouviez souffrir qu’il osât s’en saisir ;
Mais vous me choisirez, si vous savez choisir.
Le cruel triumvir demande votre tête,
Son crédit l’obtiendra, si le mien ne l’arrête ;
Un intérêt si cher doit nous concilier,
Pour mieux détruire Antoine il nous faut allier :
Vos vertus, vos malheurs, mon amour pour Tullie,
Mon honneur, tout m’engage à vous sauver la vie.
Vous fûtes autrefois mon premier protecteur,
Votre bouche longtemps s’ouvrit en ma faveur,
Je vous dois mes grandeurs, une amitié sincère :
Aimez-moi, Cicéron, et devenez mon père.
Cicéron
M’éclaire et d’un complot me le fait soupçonner ;
C’est lui qui doit trembler, et c’est lui qui menace ?
Sans Brutus ou Sextus il aurait moins d’audace.
Tandis que pour lui seul je venais en ces lieux,
Cicéron tout à coup disparaît à mes yeux ;
Je n’en ai pas moins vu qu’une peine mortelle,
Accablait son grand coeur d’une douleur nouvelle.
Se peut-il qu’un objet si digne de pitié,
Ne puisse triompher de votre inimitié ?
Languissant, malheureux, sans amis, sans défense,
Aurait-il de César essuyé quelque offense ?
J’ai vu que tout en pleurs il s’éloignait de vous,
Et vos yeux sont encor enflammés de courroux.
Octave
Encor, si vous aviez abdiqué la puissance,
Ou plutôt d’un tyran abdiqué l’arrogance,
Vous pourriez à vos voeux permettre quelque espoir.
Octave
César, qui jusqu’au ciel vit élever sa gloire,
Immortel ornement du temple de mémoire,
César, indignement traîné dans le Sénat,
N’est point encor vengé d’un si noir attentat ;
Et si je veux vous plaire, il faut que je l’oublie ;
Que je laisse un champ libre au père de Tullie,
Qui veut que de César les lâches meurtriers,
Rentrent dans le Sénat couronnés de lauriers ;
Et que sacrifiant à Brutus son idole,
J’aille de son poignard orner le Capitole.
Tullie
Que ne peut ma mort seule en relever le prix,
Et sauver de vos coups tant d’illustres proscrits ?
Octave
Je vous cherchais, Madame ;
Quel trouble à mon aspect s’empare de votre âme ?
Quoi, vous levez au ciel vos yeux baignés de pleurs !
N’ai-je donc pas assez éprouvé de malheurs ?
Les premiers n’ont que trop exercé ma constance ;
Ah ! Tullie, autrefois ma plus chère espérance,
Pardonnez à mon coeur quelques transports jaloux :
L’heureux César va-t-il devenir votre époux ?
Tullie
Hélas, qu’en ce souhait mon âme s’est trompée !
À peine mon amour voit combler ce désir,
Que je perds à la fois Sextus et Clodomir :
Pourquoi de votre nom m’a-t-on fait un mystère ?
Sextus
Héritier des vertus du plus grand des Romains,
Si digne de mémoire et des honneurs divins,
Adoré dans la paix, redouté dans la guerre,
Qui vit parer son char du globe de la terre,
Fils de Pompée enfin, à cet auguste nom,
Vous daignez allier celui de Cicéron :
Je ne vous ceindrai point le front d’un diadème ;
Je n’ai plus de trésors que cet autre moi-même ;
Ô mon fils, puisse-t-il faire votre bonheur,
Et vous être aussi cher qu’il le fut à mon coeur ;
Et vous, unique bien, que le destin me laisse,
Délices de ma vie, espoir de ma vieillesse,
Qui n’avez plus pour dot que mon âme et mes pleurs,
Puissiez-vous n’hériter jamais de mes malheurs.
Je veux avant ma mort que ma main vous unisse ;
J’ai promis à Sextus ce tendre sacrifice,
Mais après cet hymen qui va combler vos voeux,
Fuyez, éloignez-vous d’un père malheureux :
Je ne veux plus vous voir dans une triste ville,
Où les morts même ont peine à trouver un asile.
Approchez, mes enfants, venez, embrassez-moi,
Jurez-vous dans mon sein une constante foi,
De nos derniers adieux scellons une alliance
Que nous désirions tous avec impatience.
Que vois-je ? On se refuse à mes embrassements.
Tullie
Me faites malgré moi douter de votre amour.
Quoi ! ce père, l’objet de toute ma tendresse,
Qui me cherchait encor quoiqu’il me vît sans cesse,
Ce père qui semblait ne vivre que pour moi,
Ne pourra désormais me voir qu’avec effroi ?
Quel transport imprévu de votre âme s’empare ?
Apprenez-vous d’Octave à devenir barbare ?
La flotte de Sextus nous attend tous au port,
Faites-vous sur vous-même un généreux effort.
C’est votre fille en pleurs, cette même Tullie,
Du père le plus tendre, autrefois si chérie,
Qui, la mort dans le sein, vous demande à genoux,
De ne lui point ravir ce qu’elle tient de vous.
Ma vie est dans vos mains et ne tient qu’à la vôtre,
Daignez en ce moment nous suivre l’un et l’autre :
Ce lieu n’est point encor entouré de soldats
Qui puissent observer ou retenir vos pas ;
Nous pouvons en secret gagner les bords du Tibre.
Mon père, suivez-nous, puisque vous êtes libre,
Et que vous n’êtes pas au nombre des proscrits.
Cicéron
Allumer le flambeau d’une guerre civile ?
Sextus
C’est-à-dire, Seigneur, que pour vous imiter,
Il faut mourir ensemble et ne nous point quitter ?
Cicéron
Je cherchais Cicéron, je veux encor le voir,
Quoique sa dureté me laisse peu d’espoir ;
Mais que fait près de vous ce Gaulois dont l’audace
Semble vouloir ici me disputer la place ?
Tullie
Pour croire qu’à tout autre, il serait défendu ?
Octave
Je sais qu’il a sauvé Messala, Metellus,
Lucilius, Pison, les fils de Lentulus ;
Mais malgré son orgueil, je lui ferai connaître
Que je puis à mes lois l’immoler comme un traître.
Sextus
Sextus, qu’avez-vous fait ?
Sextus
effet.
Tout César n’est ici qu’un objet de colère,
Héritier de l’ingrat qui détruisit mon père ;
Octave n’est pour moi qu’un rival odieux
Dont l’orgueilleux mépris m’a rendu furieux,
Tenté plus d’une fois d’en punir l’insolence...
Qu’il rende de ses jours grâce à votre présence.
Tullie
Approche, digne chef des infâmes humains,
Que César entretient pour ses lâches desseins.
Philippe
Lève-toi.
Philippe
L’assassinat, Philippe, est indigne de nous ;
Avant que d’éclater, tu pouvais l’entreprendre ;
Mais instruit du projet, je dois te le défendre :
Je m’en ferais un crime, après l’avoir appris,
Et l’on t’eût pardonné de l’avoir entrepris.
Philippe
Seul.
Malgré les soins divers dont vous étiez la proie,
Je lis dans vos regards une secrète joie,
Qui dissipe ma crainte et flatte mon espoir ;
César l’augmente encor dès qu’il veut vous revoir.
Ah ! Cicéron, souffrez que je vous concilie,
Pour triompher d’Antoine, et pour braver Fulvie,
Accordez votre fille aux soins officieux
D’un ami qui voudrait pouvoir l’unir aux dieux ;
Renoncez à l’orgueil de ces vertus austères,
Qu’en des temps moins cruels se prescrivaient nos pères.
Ce n’est qu’en se pliant à la nécessité,
Que l’on peut des tyrans tromper l’autorité ;
Un torrent n’a jamais causé plus de ravage,
Que lorsqu’à son courant on ferme le passage ;
Laissez-le s’écouler, et nous donnez la paix,
Couronnez par ce don tous vos autres bienfaits.
Cicéron
Mais non, je reconnais la main du téméraire,
Qui seul aura tracé cet horrible décret :
Eh, quel autre qu’Antoine eût commis ce forfait ?
César, jusqu’à ce point, eût-il flétri sa gloire ?
Si je l’en soupçonnais, ou si j’osais le croire,
Loin de tenter encor de le justifier,
Je serais le premier à le sacrifier ;
S’il est vrai que César ait voulu vous proscrire,
Sur ce même tableau je vais me faire inscrire.
Adieu, si je ne puis vous sauver de ses coups,
Vous me verrez combattre et mourir avec vous.
Cicéron
Cicéron, en ces lieux, n’a-t-il point vu Mécène ?
Cicéron
Hélas, de tes fureurs, victimes lamentables,
Leurs mères ne sont pas pour toi plus redoutables,
Et cependant tu veux les priver de leurs biens,
César leur eût plutôt prodigué tous les siens.
C’était par des bienfaits qu’il vengeait une injure,
Son fils, pour se venger, détruirait la nature :
Est-ce ainsi que tu veux succéder à César,
Ce héros, qui traînait tous les coeurs à son char ?
Imite sa bonté, crois-moi, fais-nous connaître,
Que tu peux l’égaler, le surpasser peut-être.
Octave
J’attendais encor plus de ton adolescence :
Tu m’as trompé. Les coeurs remplis d’ambition,
Sont sans foi, sans honneur, et sans affection.
Occupés seulement de l’objet qui les guide,
Ils n’ont de l’amitié que le masque perfide ;
Prodigues de serments, avares des effets,
Le poison est caché même sous leurs bienfaits.
La gloire d’un grand homme est pour eux un supplice,
Et pour lui, tôt ou tard, devient un précipice :
Je n’espère plus rien et je crains encor moins,
Garde pour tes amis tes bontés et tes soins :
Pour en être, il faudrait aimer la tyrannie.
Octave
Je ne suis pas venu pour me faire juger :
Pour la dernière fois je demande Tullie.
Cicéron
Ou si c’est un forfait que d’aimer les Romains,
Implacable tyran, détruis tous les humains.
C’est dans la cruauté que brille ton courage.
Octave
Mais je vois mes enfants ; chers témoins de ma joie,
C’est pour la partager que le ciel vous envoie ;
Le destin va bientôt terminer mes malheurs,
Et mon sort est trop beau pour mériter des pleurs.
Viens, ma fille, jouis des honneurs de ton père ;
Vois, lis sur ce tableau la fin de ma misère ;
Sextus, vous m’avez vu le front humilié,
Que parmi ces grands noms, le mien fut oublié,
Je me plaignais à tort des mépris d’un barbare,
Pardonnons-lui tous deux un affront qu’il répare.
Tullie
Eh comment, sans rougir d’un si cruel transport,
Pouvez-vous avec joie annoncer votre mort ?
Changerez-vous toujours d’avis et de conduite ?
Un grand coeur doit avoir plus d’ordre et plus de suite ;
À peine vous formez un généreux dessein,
Qu’à l’instant même il est banni de votre sein.
À l’amour paternel un faux honneur succède,
Et plus le mal est grand plus on fuit le remède ;
César ne vous a point encore abandonné,
Si nous mourons, c’est vous qui l’aurez ordonné ;
Vous le savez, la mort n’a rien qui m’épouvante :
Des coeurs infortunés, c’est la plus douce attente ;
Ce qui me fait gémir, c’est de voir votre coeur
S’honorer d’un trépas qui n’est qu’un déshonneur.
Mais de ce même fer dont l’amour de Tullie
S’est armé pour défendre une si belle vie,
Si vous vous obstinez à rester en ces lieux,
Je saurai malgré vous m’immoler à vos yeux.
Cicéron
Lorsqu’on ne peut plus vivre, il faut savoir mourir,
Et se rendre quand rien ne peut nous secourir.
À quoi me servira votre valeur suprême,
Plus terrible cent fois pour moi que la mort même ?
Tullie est un héros au-dessus du trépas,
Qui viendra se lancer à travers les soldats.
Voulez-vous qu’à mes yeux on égorge ma fille,
Et l’héritier qui peut relever ma famille ?
Et comment osez-vous hasarder vos amis,
Dès que le moindre espoir ne nous est plus permis ?
Dans l’ardeur de tenter une vaine défense,
Les ferez-vous périr pour toute récompense ?
Sextus
Vos amis assemblés sous diverses cohortes,
Pour vous accompagner, sont déjà loin des portes.
À Tullie.
A cru, pour ébranler votre âme trop constante,
Devoir ranger son nom au nombre des proscrits ;
Mais, malgré le courroux dont son coeur est épris,
Il ne peut consentir à livrer votre père :
Ainsi ne craignez rien de sa feinte colère.
À Cicéron.
Seul.
Nous le verrons bientôt disputer avec nous
Un fardeau dont le poids ne paraît que trop doux ;
Mais je saurai bientôt prévenir son attente ;
Immolons à la fois Sextus et son amante.
Heureusement Tullie est encor dans nos mains,
Et de Rome, son père a repris les chemins ;
Bientôt Herennius qui devait l’y conduire,
De son sort, quel qu’il soit, aura soin de m’instruire ;
Mais Mécène paraît.
Cher ami, que mon coeur
Avait besoin de toi pour calmer ma douleur !
Philippe m’a trahi : cet esclave infidèle,
Que je croyais si sûr et si rempli de zèle,
Par ses fausses vertus abusant mes esprits,
Était d’intelligence avec tous les proscrits ;
C’est lui qui les a tous sauvés de ma poursuite,
Et qui seul de Sextus a préparé la fuite.
Mécène
Tandis que c’est lui seul qui détruit, persécute,
Aux pleurs qu’il fait verser c’est moi qui suis en butte.
Vos soldats rebutés de servir d’assassins,
M’ont déjà reproché vos ordres inhumains.
On dirait qu’en effet votre coeur sanguinaire,
Fait du sang des mortels sa substance ordinaire,
Qu’il ne voit qu’à regret des hommes innocents ;
Car vous les croyez tous criminels ou méchants,
Et bientôt à vos yeux dans son sein déplorable,
Rome n’offrira plus qu’un gouffre abominable,
Que vous achèverez de combler de forfaits ;
Mais comme je suis las d’en supporter le faix,
Adieu.
Octave
ivers,
Dont le génie heureux éclairait l’univers ;
Il n’est plus... Son salut vous eût couvert de gloire,
Et de vos cruautés effacé la mémoire.
Qu’ai-je besoin encor de vous dire son nom ?
Ah ! laissez-moi vous fuir et pleurer Cicéron.
Octave
Nous ne l’entendrons plus du feu de son génie,
Répandre dans nos coeurs le charme et l’harmonie ;
Fulvie a déchiré de ses indignes mains,
Cet objet précieux, l’oracle des humains.
Mais on ne m’a point dit après ce coup funeste,
Ce que sa barbarie a pu faire du reste.
Octave
Pour Sextus, entraîné par ses propres soldats ?
La dignité des moeurs, la vertu la plus pure,
Ne sont pas les seuls dons que lui fit la nature.
Tullie en a reçu la valeur de Sextus,
Les charmes de son sexe et le coeur d’un Brutus.
Et vous la renverrez si vous daignez m’en croire ;
Tant d’amour convient-il avec autant de gloire ?
Qu’espérez-vous d’un coeur épris d’un autre amant ?
Faites-en à Sextus un généreux présent.
Octave
Pourquoi me fuyez-vous, César ? Je suis vaincue.
Les soldats de Sextus l’ont soustrait à ma vue.
Vous avez triomphé de moi comme de lui.
Hélas ! dans mes malheurs où trouver un appui ?
Ne redoutez plus rien de la fière Tullie :
Il n’est point de fierté que le sort n’humilie.
Loin de vous refuser à mes tristes regards,
Faites revivre en vous la bonté des Césars.
Si j’ai porté trop loin les mépris et l’audace,
Elle lui montre la statue de César.
Le ciel ne le fit point pour être mon égal,
Il n’est pas même fait pour être mon rival.
Tullie
Ah, César ! vos détours sont trop ingénieux :
Plus sincère que vous, je m’expliquerai mieux.
De Sextus, il est vrai, je dois être l’épouse ;
Loin de vouloir tromper votre flamme jalouse,
J’avouerai sans rougir que nous avons tous deux,
Malgré tant de malheurs brûlé des mêmes feux.
Mais quel que soit l’amour qu’il inspire à Tullie,
Si vous m’aimez encor, je vous le sacrifie ;
Vous pouvez d’un seul mot rendre mon sort heureux.
Parlez, me voilà prête à contenter vos voeux,
Un si grand sacrifice est le prix de mon père,
Rendez à ma douleur une tête si chère,
Apprenez-moi du moins ce qu’il est devenu.
Octave