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Alphonse de Lamartine · Romanticismo

Le Tombeau de David à Jérusalem

francés

I

O harpe qui dors sur la tête

Immense du poëte-roi,

Veuve immortelle du prophète,

Un jour encore éveille-toi !

Quoi ! dans cette innombrable foule

Des races dont le pied te foule,

Il n’est plus une seule main

Qui te remue et qui t’accorde,

Et qui puisse un jour sur ta corde

Faire éclater l’esprit humain

?

Es-tu comme le large glaive

Dans les tombes de nos aïeux,

Qu’aucun bras vivant ne soulève

Et que Ton mesure des yeux ?

Harpe colossale, es-tu comme

Ces immenses ossements d’homme

Que le soc entraîne avec lui,

Grands débris d’une autre nature

Qui, pour animer leur stature,

Voudraient dix âmes d’aujourd’hui ?

Est-ce que l’haleine divine

Qui souffla mille ans sur ces bords

Ne soulève plus de poitrine

Assez mâle pour tes accords ?

Cordes muettes de Solyme,

Que faut-il pour qu’un Dieu ranime

Ces ferventes vibrations ?

Viens sur mon sein, harpe royale :

Écoute si ce cœur égale

Tes larges palpitations.

N’y sens-tu pas battre cette âme

Qui lutte avec des sens mortels,

Et qui jette au milieu du drame

Des cris qui fendent les autels ?

N’y sens-tu pas dans son cratère,

Comme des laves sous la terre,

Gronder les fibres de douleurs ?

N’entends-tu pas sous leurs racines,

Comme un Cédron sous ses ravines.

Filtrer le sourd torrent des pleurs ?

Faut-il avoir dans son enfance.

Gardien d’onagre et de brebis,

Brandi la fronde pour défense,

Porté leurs toisons pour habits ?

Faut-il avoir sur les collines,

Errant du rocher aux épines.

Déchiré ses pieds au buisson ?

La nuit, épiant solitaire

Les soupirs du cœur de la terre,

Monté son âme à l’unisson ?

Faut-il d’une pieuse femme,

A la mamelle de ta foi,

Avoir bu ce saint lait de l’âme

Où s’allume la soif de toi ?

Faut-il, enfant des sacrifices,

Avoir transvasé les prémices

Dans les corbeilles du saint lieu,

Et retenu ce doux bruit d’ailes

Que font les prières mortelles

En Rabattant aux pieds de Dieu ?

Faut-il avoir aimé son frère

Jusqu’à l’exil, jusqu’au trépas,

Et, persécuté par son père,

Versé son cœur sur Jonathas ?

Coupable d’amours insensées,

Faut-il avoir dans ses pensées

Retourné cent fois le remord,

Meurtri ses membres sur sa couche,

Et, déjà vieux, collé sa bouche

Aux pieds glacés de son fils mort ?

Sur l’abîme de ta justice,

Où toute raison se confond,

Comme du haut d’un précipice

Faut-il avoir plongé sans fond ?

Avec les ruisseaux de sa joue

Faut-il avoir pétri la boue

Dont fut formé l’insecte humain,

Et serré des deux bras la terre,

Comme le guerrier mort qui serre

L’herbe sanglante avec sa main ?

II

Tout cela je l’ai fait, ô funèbre génie

Qui mesure à nos pleurs tes torrents d’harmonie ï

Tout cela je l’ai bu dans la coupe où je bois,

Dans le sang de mon cœur, dans le lait de ma mère,

Dans l’argile où du sort l’eau n’est pas moins amère

Que les larmes des yeux des rois !

Crois-tu qu’en vieillissant sur ce globe des larmes,

Le mal ait émoussé la pointe de ses armes,

Que le cœur du sujet soit d’un autre élément,

Que la fibre royale ait une autre nature,

Et que notre humble chair sèche sous la torture

Sans rendre de gémissement ?

III

Non ! de tous ces grands cris j’ai parcouru la gamme.

De la plainte des sens jusqu’aux langueurs de l’Ame ;

Chaque fibre de l’homme au cœur m’a palpité,

Comme un clavier touché d’une main lourde et forte,

Dont la corde d’airain se tord, brisée et morte,

Et que le doigt emporte

Avec le cri jeté !

Pourquoi donc sous mon souffle et sous mes doigts rebelles,

O harpe, languis-tu comme un aiglon sans ailes ?

Tandis qu’un seul accord du barde d’Israël

Fait après deux mille ans dans les chœurs de nos fêtes

Ondoyer tout un peuple aux accents des prophètes.

Flamboyer les tempêtes,

Et se fendre le ciel ?

Ah ! c’est que la douleur et son brûlant délire

N’est pas le feu du temple et la clef de la lyre !

C’est que de tout foyer ton amour est le feu ;

C’est qu’il t’aimait, Seigneur, sans mesure et sans doute.

Que son âme à tes pieds s’épanchait goutte â goutte,

Et qu’on ne sait, quand on l’écoute,

S’il parle à son égal ou s’il chante à son Dieu !

Jamais l’amour divin, qui soulève le monde

Comme l’astre des nuits des mers soulève l’o

nde.

Ne permit au limon où son image a lui

De s’approcher plus près pour contempler sa face.

Et de combler jamais d’une plus sainte audace

L’immensurable espace

De la poussière à lui !

IV

Louanges, élans, prières,

Confidences familières.

Battements d’un cœur de feu ;

Tout ce qu’amour à peine ose,

Pieds qu’il presse et qu’il arrose,

Front renversé qui repose

Couché sur le sein de Dieu ;

Soupirs qui fendent les roches,

Colères, tendres reproches

Sur un ingrat abandon ;

Retours de l’âme égarée,

Et qui revient altérée

Baiser la main retirée.

Sûre du divin pardon ;

Larmes que Dieu même essuie.

Ruisselant comme une pluie

Sur qui son courroux s’abat ;

Bruyant assaut de pensé

es,

Apostrophes plus pressées

Que mille flèches lancées

Par une armée au combat ;

Toutes les tendres images

Des plus amoureux langages

Trop tièdes pour tant d’ardeurs ;

De toute chose animée

Sur ses collines semée,

La terre entière exprimée

Pour faire un faisceau d’odeurs :

Le lis noyé de rosée,

La perle des nuits posée

Sur les roses de Serons ;

L’ombre du jour sous la grotte,

L’eau qui filtre et qui sanglote,

La splendeur du ciel qui flotte

Sur l’aile des moucherons ;

L’oiseau que la flèche frappe,

Qui vient becqueter la grappe

Dans les vignes d’Engaddi ;

La cigale infatigable,

De l’homme émiettant la table.

Hymne vivant que le sable

Darde au rayon du midi ;

Toutes les langueurs de l’âme :

Le cerf altéré qui brame

Pour l’eau que le désert boit,

L’agneau broutant les épines.

Le chameau sur les collines,

Le lézard dans les ruines,

Le passereau sur le toit ;

La mendiante hirondelle,

Dont le vautour plume l’aile.

Brisée aux pieds de sa tour :

Sont la note tendre et triste

De la harpe du Psalmiste,

Par qui notre oreille assiste

A ces mystères d’amour.

V

Aussi tu le comblais de tes miséricordes :

Ton nom, ô Jéhova, sanctifiait ses cordes,

Sa prière à ta droite arrachait don sur don.

Il pouvait s’endormir dans d’impures mollesses :

Tu poursuivais son cœur, au fond de ses faiblesses,

De ton impatient pardon !

Fautes, langueurs, oubli, défaillances, blasphème.

Adultères sanglants, trahisons, forfaits même.

Ta grâce couvrait tout du flux de tes bontés ;

Et, comme l’Océan dévore son écume,

Son âme, engloutissant le mal qui la consume.

Dévorait ses iniquité

s.

Quel crime n’eût lavé cette larme sonore

Qui tomba sur la lyre et qui résonne encore ?

Tes pieds divins, Seigneur, en gardent la senteur :

Tu défendis aux vents d’en sécher nos visages,

Et tu dis aux vivants : « Roulez-la dans les âges !

Humectez tous vos yeux, mouillez toutes vos pages

Des larmes de mon serviteur ! »

Et la terre entendit l’ordre de Jéhova,

Et cette eau fut un fleuve où tout cœur se lava.

VI

J’ai vu blanchir sur les collines

Les brèches du temple écroulé,

Comme une aire d’aigle en ruines

D’où l’aigle au ciel s’est envolé ;

J’ai vu sa ville devenue

Un blanc monceau de cendre nue

Qui volait sous un vent de feu.

Et le guide des caravanes

Attacher le pied de ses ânes

Sur les traces du pied de Dieu.

Le chameau, las, baissant la tête

Pour s’abriter des deux brûlants.

Dans le royaume du Prophète

N’avait que l’ombre de ses flancs :

Siloé qui le désaltère

N’était qu’une sueur de te

rre

Suant sa malédiction,

Et l’Arabe, en sa main grossière

Ramassant un peu de poussière,

Se disait : « C’est donc là Sion !… »

Des fondements de l’ancien temple

Un nouveau temple était sorti,

Que sous sa coupole plus ample

Un troisième avait englouti.

Trois dieux avaient vieilli ; leur culte,

S’écroulant sur ce sol inculte.

S’était renouvelé trois fois,

Comme un tronc qui toujours végète

Brise son écorce et projette

De jeunes rameaux du vieux bois.

Le passereau, sous la muraille

Dont le temps blanchit le granit.

Cherchait en vain le brin de paille

Pour bâtir seulement sou nid :

On ne voyait que des colombes

Voler sur les turbans des tombes,

Et, se cachant sous ses débris,

Quelques âmes contemplatives

Sortir leurs figures craintives

Par les l’entes de leurs abris.

Sous les pas cette solitude

N’avait que des bruits creux et sourds ;

Le désert avait l’attitude

Qu’il aura le dernier des jours.

Traînant les pieds, baissant la tête,

Je cherchais ta tombe, ô prophète,

Sous les ronces de ton palais,

Et je ne voyais que trois pierres,

Qu’un soleil dur à mes paupières

Incendiait de ses reflets.

Tout à coup, au tocsin des heures

Qui sonnent l’adoration,

Sortit de ces mornes demeures

Ta voix souterraine, ô Sion !

Des hommes de tous les visages,

Des langues de tous les langages,

Venus des quatre vents du ciel,

Multipliant l’écho des psaumes,

Convoquèrent tous les royaumes

A la prière d’Israël.

Les tombes ouvrirent leur porte

Aux accents du barde des rois,

Le vent roula vers la mer Morte

L’écho triomphant de sa voix ;

Le palmier secoua sa poudre ;

Le ciel serein de foudre en foudre

Jeta le nom d’Adonaï :

L’aigle effrayé lâcha sa proie.

Et l’on vit palpiter de joie

Deux ailes sur le Sinaï.

VII

Est-ce là mourir, ô prophète ?

Quoi ! pendant une éternité

Sentir le souffle qu’on lui prête

Respirer dans l’humanité !

Quoi ! donner le vent de son âme

V toute chose qui s’enflamme !

Être le feu de cet encens !

Et, partout où le jour se couche,

Avoir son cri sur toute bouche.

Son accent dans tous les accents !

Est-ce là mourir ? Non ! c’est vivre.

Plus vivant dans le verbe écrit ;

Par chaque œil qui s’ouvre au saint livre.

C’est multiplier son esprit :

C’est imprimer sa sainte trace

Sur chaque parcelle d’espace

Où peuvent prier deux genoux :

Et nous, bardes au vain délire.

Dont les doigts sèchent sur la lyre.

Dites-moi, pourquoi mourrons-nous ?

Ah ! c’est que ta haute pensée.

Pur vase de dilection,

N’était qu’une langue élancée

D’un foyer d’inspiration :

C’est que l’amour sous son extase

Donnait aux parfums de ce vase

Leur sainte volatilité,

Et que, partout où Dieu se pose,

Il laisse à l’homme quelque chose

De sa propre immortalité !

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Autor
Alphonse de Lamartine (1790–1869) · Wikidata Q188697
Título
Le Tombeau de David à Jérusalem
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-le-tombeau-de-david-a-jerusalem--alphonse-de-lamartine-514f4e
Cita recomendada
Alphonse de Lamartine, «Le Tombeau de David à Jérusalem», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-le-tombeau-de-david-a-jerusalem--alphonse-de-lamartine-514f4e.html

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