I.
Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,
Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plaines
Où les ours et les daims confondaient leurs haleines,
Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis.
Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.
La prière semblait à la clarté mêlée ;
Et sur cette nature encore immaculée,
Qui du verbe éternel avait gardé l’accent,
Sur ce monde céleste, angélique, innocent,
Le matin, murmurant une sainte parole.
Souriait, et l’aurore était une auréole.
Tout avait la figure intègre du bonheur;
Pas de bouche d’où vînt un souffle empoisonneur;
Pas un être qui n’eût sa majesté première.
Tout ce que l’infini peut jeter de lumière
Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs.
Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairs
Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées;
L’enfer balbutiait quelques vagues huées
Qui s’évanouissaient dans le grand cri joyeux
Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux.
Les vents et les rayons semaient de tels délires.
Que les forêts vibraient comme de grandes lyres;
De l’ombre à la clarté, de la base au sommet.
Une fraternité vénérable germait;
L’astre était sans orgueil et le ver sans envie;
On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie;
Une harmonie égale à la clarté, versant
Une extase divine au globe adolescent.
Semblait sortir du cœur mystérieux du monde;
L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde.
Et même le rocher qui songe et qui se tait;
L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait;
Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’où tombe la rosée.
Recevait une perle et donnait un parfum;
L’être resplendissait, un dans tout, tout dans un;
Le paradis brillait sous les sombres ramures
De la vie ivre d’ombre et pleine de murmures.
Et la lumière était faite de vérité;
Et tout avait la grâce, ayant la pureté;
Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,
Tant ces immenses jours avaient une aube immense!
II.
Et qui, pour y pouvoir poser l’ange azuré,
Fait croître jusqu’aux cieux l’Éden démesuré!
Jours inouïs! le bien, le beau, le vrai, le juste,
Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l’arbuste;
L’aquilon louait Dieu de sagesse vêtu;
L’arbre était bon; la fleur était une vertu;
C’est trop peu d’être blanc, le lis était candide;
Rien n’avait de souillure et rien n’avait de ride;
Jours purs! rien ne saignait sous l’ongle et sous la dent;
La bête heureuse était l’innocence rôdant;
Le mal n’avait encor rien mis de son mystère
Dans le serpent, dans l’aigle altier, dans la panthère;
Le précipice ouvert dans l’animal sacré
N’avait pas d’ombre, étant jusqu’au fond éclairé;
La montagne était jeune et la vague était vierge;
Le globe, hors des mers dont le flot le submerge,
Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant.
Et rien n’était petit quoique tout fût enfant;
La terre avait, parmi ses hymnes d’innocence,
Un étourdissement de sève et de croissance;
L’instinct fécond faisait rêver l’instinct vivant;
Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent.
L’amour épars flottait comme un parfum s’exhale;
La nature riait, naïve et colossale;
L’espace vagissait ainsi qu’un nouveau-né.
L’aube était le regard du soleil étonné.
III.
Étaient assis, les pieds effleurés par la lame,
Le premier homme auprès de la première femme.
L’époux priait, ayant l’épouse à son côté.
IV.
La nature sans fond, sous ses millions d’yeux,
A travers les rochers, les rameaux, l’onde et l’herbe,
Couvait, avec amour pour le couple superbe,
Avec plus de respect pour l’homme, être complet,
Eve qui regardait, Adam qui contemplait.
Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu’entr’ouvre
L’infini sous les plis du voile qui le couvre.
S’attachaient sur l’épouse et non pas sur l’époux.
Comme si, dans ce jour religieux et doux,
Béni parmi les jours et parmi les aurores.
Aux nids ailés perdus sous les branches sonores.
Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnans essaims,
Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints
Que de mots ténébreux la terre aujourd’hui nomme,
La femme eut apparu plus auguste que l’homme!
VI.
LE MARIAGE DE ROLAND.
Au moment du départ, l’archevêque de Vienne
A béni son cimier de prince féodal.
Roland a son habit de fer, et Durandal.
Ils luttent de si près avec de sourds murmures,
Que leur souffle âpre et chaud s’empreint sur leurs armures;
Le pied presse le pied; l’île à leurs noirs assauts
Tressaille au loin; l’acier mord le fer; des morceaux
De heaume et de haubert, sans que pas un s’émeuve,
Sautent à chaque instant dans l’herbe et dans le fleuve.
Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang
Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.
Soudain, sire Olivier, qu’un coup affreux démasque,
Voit tomber à la fois son épée et son casque.
Main vide et tête nue, et Roland l’œil en feu!
L’enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.
Durandal sur son front brille. Plus d’espérance!
« Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,
Je dois me comporter en franc neveu de roi.
Quand j’ai mon ennemi désarmé devant moi.
Je m’arrête. Va donc chercher une autre épée,
Et tâche cette fois qu’elle soit bien trempée.
Tu feras apporter à boire en même temps,
Car j’ai soif.
— Fils, merci, dit Olivier,
— J’attends,
Dit Roland, hâte-toi. »
Sire Olivier appelle
Un batelier caché derrière une chapelle :
« Cours à la ville, et dis à mon père qu’il faut
Une autre épée à l’un de nous, et qu’il fait chaud. »
Cependant les héros, assis dans les broussailles.
S’aident à délacer leurs capuchons de mailles,
Se lavent le visage et causent un moment.
Le batelier revient; il a fait promptement;
L’homme a vu le vieux comte; il rapporte une épée
Et du vin, de ce vin qu’aimait le grand Pompée
Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.
L’épée est cette illustre et fière Closamont
Que d’autres quelquefois appellent Haute-Claire.
L’homme a fui. Les héros achèvent sans colère
Ce qu’ils disaient; le ciel rayonne au-dessus d’eux;
Olivier verse à boire à Roland; puis tous deux
Marchent droit l’un vers l’autre, et le duel recommence.
Voilà que par degrés de sa sombre démence
Le combat les enivre; il leur revient au cœur
Ce je ne sais quel dieu qui veut qu’on soit vainqueur,
Et qui, s’exaspérant aux armures frappées,
Mêle l’éclair des yeux aux lueurs des épées.
Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.
Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil
Baisse vers l’horizon. La nuit vient.
« Camarade,
Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade.
Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu
De repos.
— Je prétends, avec l’aide de Dieu,
Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,
Vous vaincre par l’épée et non point par la fièvre.
Dormez sur l’herbe verte, et cette nuit, Roland,
Je vous éventerai de mon panache blanc.
Couchez-vous, et dormez.
— Vassal, ton âme est neuve,
Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve.
Sans m’arrêter et sans me reposer, je puis
Combattre quatre jours encore, et quatre nuits. »
Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle.
Durandal heurte et suit Closamont; l’étincelle
Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.
L’ombre autour d’eux s’emplit de sinistres clartés.
Ils frappent; le brouillard du fleuve monte et fume;
Le voyageur s’effraie et croit voir dans la brume
D’étranges bûcherons qui travaillent la nuit.
Le jour naît, le combat continue à grand bruit;
La pâle nuit revient, ils combattent; l’aurore
Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.
Nul repos. Seulement, vers le troisième soir.
Sous un arbre, en causant, ils sont allés s’asseoir;
Puis ont recommencé.
Le vieux Gérard dans Vienne
Attend depuis trois jours que son enfant revienne.
Il envoie un devin regarder sur les tours.
Le devin dit : « Seigneur, ils combattent toujours. »
Quatre jours sont passés, et l’île et le rivage
Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.
Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés.
Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,
Et passent, au milieu des ronces remuées.
Comme deux tourbillons et comme deux nuées.
chocs affreux ! terreur! tumulte étincelant!
Mais, enfin, Olivier saisit au corps Roland
Qui de son propre sang en combattant s’abreuve,
Et jette d’un revers Durandal dans le fleuve.
« C’est mon tour maintenant, et je vais envoyer
Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier;
Le sabre du géant Sinnagog est à tienne:
C’est, après Durandal, le seul qui vous convienne.
Mon père le lui prit alors qu’il le défit.
Acceptez-le. »
Roland sourit. « Il me suffit
De ce bâton. » Il dit, et déracine un chêne.
Sire Olivier arrache un orme dans la plaine
Et jette son épée, et Roland, plein d’ennui.
L’attaque. Il n’aimait pas qu’on vînt faire après lui
Les générosités qu’il avait déjà faites.
Plus d’épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes,
Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béans,
A grands coups de troncs d’arbre, ainsi que des géans.
Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.
Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe,
S’arrête, et dit :
« Roland, nous n’en finirons point.
Tant qu’il nous restera quelque tronçon au poing,
Nous lutterons ainsi que lions et panthères.
Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères?
Écoute, j’ai ma sœur, la belle Aude au bras blanc,
Épouse-la.
— Pardieu! je veux bien, dit Roland.
Et maintenant buvons, car l’affaire était chaude. »
C’est ainsi que Roland épousa la belle Aude.