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PoetósferaLa BibliotecaFrançois Coppée

François Coppée · Modernismo

Le Passant

francés

SILVIA, sur la terrasse, ZANETTO.

ZANETTO.

Vivent les nuits d’été pour faire un bon voyage !

Le soir, on a soupé dans quelque humble village,

Sous la treille, devant les splendeurs du couchant,

Et l’on part au lever de la lune. En m

archant,

On chante, & l’on oublie, en chantant, la fatigue.

Vivent les nuits d’été, quand le ciel est prodigue

De clartés & que l’astre au regard presque humain

Vous sourit à travers les arbres du chemin !

Vivent les nuits de juin, & vive l’espérance !

M’y voici. Dès demain je saurai si Florence

Aime toujours le luth & les chansons d’amour.

Mais nous sommes encor bien loin du petit jour ;

Et quand on est ainsi vêtu de vieille serge

Montrant sa guitare.

Et qu’on porte ceci sur l’épaule, l’auberge

Est sourde au poing qui frappe, & s’ouvre avec ennui.

Où pourrais-je donc bien me coucher aujourd’hui ?

Il aperçoit le banc.

Ce vieux banc ? Oui. C’est dur. Mais la nuit est si douce !

Et puis je les connais, les oreillers de mousse :

On y dort, & si l’on a froid dans son sommeil,

Le matin on se chauffe, en dansant, au soleil.

Il se dispose à dormir sur le banc.

C’est égal, on est mieux entre deux draps de toile.

Cette nuit, je te prends pour gîte, ô belle étoile,

Auberge du bon Dieu qui fait toujours crédit.

Il s’étend sur le banc, à demi caché dans son manteau, & ferme les yeux.

SILVIA, regardant du haut de la terrasse.

Pauvre enfant ! C’est qu’il va faire comme il le dit.

Et moi qui me plaignais que la nuit fût si belle !

Comme je suis méchante !

Elle descend rapidement la pente.

Il faut que je l’appelle,

Car je manque au devoir de l’hospitalité.

On est ainsi pourtant : on se plaint de l’été

Parce qu’on est en proie à la mélancolie ;

On voudrait que la nuit fût sombre, & l’on oublie

Tous ces pauvres errants que le sort négligea,

Et qui n’ont pas d’abri.

Regardant Zanetto endormi.

Mais c’est qu’il dort déjà !

Pauvre petit ! il a sans doute l’habitude.

Mais quoi donc ? Ce silence & cette solitude,

Cette nuit parfumée & cet enfant qui dort

Me troublent. On dirait que mon cœur bat plus fort

Et qu’une émotion nouvelle le soulève.

Ah ! je suis folle !

Regardant Zanetto de plus près.

Hélas ! il ressemble à mon rêve.

Lui prenant doucement la main.

Allons ! réveillez-vous. L’air du soir est mauvais.

ZANETTO, s’éveillant & regardant Silvia avec une admiration étonnée.

Une fée ! ― Ah ! c’était de vous que je rêvais,

Car mon sommeil était plein de visions blanches.

SILVIA.

Bah ! c’était un rayon d’étoile entre les branches.

ZANETTO

Non ! & c’est bien en vous mon rêve que je vois,

Car il me semble aussi connaître votre voix.

Quand on dort, on ne peut savoir, mais on devine ;

Et j’entendais un bruit de musique divine.

SILVIA.

Ce que vous avez pris sans doute pour des mots

Mélodieux, c’était, dans les sombres rameaux,

Le murmure que fait en s’envolant la brise.

ZANETTO.

Mais qui donc êtes-vous, alors ?

SILVIA.

Une s

urprise

Qui vient vous proposer repas & gîte, enfin,

Si vous avez sommeil & si vous avez faim.

ZANETTO, la regardant toujours.

Merci. J’ai soupé tard & je n’ai plus envie

De dormir.

SILVIA, à part.

Sois clémente, ô cruelle Silvie !

Aujourd’hui souviens-toi que tout te le défend,

Que ton amour fait mal & que c’est un enfant.

Haut.

Et n’ai-je pas le droit de chercher à connaître

Celui qui prétendait dormir sous ma fenêtre ?

ZANETTO.

Si fait. Je ne veux pas garder l’incognito.

Je suis musicien & j’ai nom Zanetto.

Depuis l’enfance, étant d’un naturel nomade,

Je voyage. Ma vie est une promenade.

Je crois n’avoir jamais dormi trois jours entiers

Sous un toit, & je vis de vingt petits métiers

Dont on n’a pas besoin. Mais, pour être sincère,

L’inutile, ici-bas, c’est le plus nécessaire.

Je sais faire glisser un bateau sur le lac,

Et, pour placer la courbe exquise d’u

n hamac,

Choisir dans le jardin les branches les plus souples ;

Je sais conduire aussi les lévriers par couples

Et dompter un cheval rétif. Je sais encor

Jongler dans un sonnet avec les rimes d’or,

Et suis de plus, mérite assurément très rare,

Éleveur de faucons & maître de guitare.

SILVIA, souriant.

Toutes professions à dîner rarement,

N’est-ce pas ?

ZANETTO.

Oh ! bien moins qu’on ne croirait vraiment.

Pourtant, c’est vrai, je suis un être peu pratique.

L’heure de mes repas est très problématique,

Et je suis quelquefois forcé de l’oublier

Alors que le pays m’est inhospitalier.

Souvent, loin des maisons banales où vous êtes,

Assis au fond des bois, j’ai dîné de noisettes ;

Mais cela m’a donné l’âme d’un écureuil.

Et puis, presque partout on me fait bon accueil :

Je tiens si peu de place & veux si peu de chose !

J’entre dans les châteaux, le soir, & je propose

De dire une chanson pendant qu’on va souper.

Tout en chantant, je vois le maître découper

Le quartier de chevreuil & la volaille

grasse ;

Et ma voix en a plus de moelleux & de grâce.

Je lance aux plats fumants de longs regards amis ;

On comprend, & voilà que mon couvert est mis.

SILVIA.

J’entends ; & vous allez à Florence sans doute ?

ZANETTO.

Sans doute ? Non. Je vais par là ; mais, si la route

Se croise de chemins qui me semblent meilleurs,

Eh bien ! je prends le plus charmant & je vais ailleurs.

J’ai mon caprice pour seul guide, & je voyage

Comme la feuille morte & comme le nuage.

Je suis vraiment celui qui vient on ne sait d’où

Et qui n’a pas de but, le poète, le fou,

Avide seulement d’horizon & d’espace,

Celui qui suit au ciel les oiseaux, & qui passe.

On n’entend qu’une fois mes refrains familiers.

Je m’arrête un instant pour cueillir aux halliers

Des lianes en fleurs dont j’orne ma guitare,

Puis je repars. Je suis le voyageur bizarre

Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans,

Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants.

Quand il pleut, je me mets sous l’épaisse feuillée,

Et je sors, ruisselant, de la forêt

mouillée

Pour courir du côté riant de l’arc-en-ciel.

Ne la cherchant jamais, je trouve naturel

De n’avoir pas encor rencontré la fortune.

Je suis le pèlerin qui marche sous la lune,

Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué,

Va toujours & n’est pas encore fatigué.

SILVIA.

Et n’avez-vous songé jamais à faire halte ?

Dans cette folle course, où votre esprit s’exalte

À rêver le douteux espoir du lendemain,

N’avez-vous donc jamais, au tournant du chemin,

Aperçu la maison calme, toute petite

Et blanche sous le pampre & sous la clématite,

Avec son bon vieux chien qui dort près du portail

Et sa fenêtre, dont s’entr’ouvre le vitrail

Pour montrer le profil pur & le fin corsage

D’une enfant qui vous donne un bonjour au passage ?

ZANETTO.

Quelquefois. Mais j’ai cru toujours que mes chansons

Feraient, comme en jetant des pierres aux buissons

On en fait s’échapper tout un nid de vipères,

Sortir de ces logis les tuteurs & les pères.

Or, avec cet aspect de franc bohémien,

Je suis peu de leur goût, comme ils sont peu du mien,

Et j’aime autant laisser tranquilles les familles.

SILVIA.

Quoi ! vous ne rêviez pas lorsque les jeunes filles

Vous lançaient en riant les fleurs de leurs corsets ?

ZANETTO.

À quoi bon ? J’envoyais un baiser, & passais.

Et puis, je vous dirai, ma liberté m’est chère.

Si j’aimais, je perdrais cette marche légère ;

Et, tant que je pourrai, je n’aurai pour fardeaux

Que ma plume au bonnet & ma guitare au dos.

Un amour dans le cœur, c’est un si lourd bagage !

SILVIA.

Vous êtes un oiseau qu’on ne peut mettre en cage ?

ZANETTO.

Jamais.

SILVIA.

Et qui, pourtant, fera son nid un jour,

N’est-il pas vrai ?

ZANETTO.

Non, non ! J’ai trop peur de

l’amour.

Ah ! vous ne savez pas. C’est une douce chose

De s’arrêter ainsi qu’un papillon se pose,

D’aller, de revenir, si l’on veut, sur ses pas,

Et puis de repartir ensuite.

SILVIA.

Ce n’est pas

Le bonheur. Ainsi donc, vous venez à Florence,

Mais vous n’êtes guidé par aucune espérance ?

Vous venez, le hasard vous tenant par la main,

Parce que vous avez trouvé doux le chemin,

Ou que, dans l’air du soir, à votre loi fidèle,

Vois suivîtes de loin le vol d’une hirondelle,

Ou que la brise hier de ce côté souffla ?

ZANETTO.

À peu près.

SILVIA.

Ce n’est donc pas tout à fait cela ?

Auriez-vous un projet ?

ZANETTO.

Si vague !

SILVIA.

Mais e

ncore ?

ZANETTO.

Ce que demain, pour moi, doit être, je l’ignore.

SILVIA.

Si je puis vous aider ?

ZANETTO.

Il n’en est pas besoin.

Et peut-être, après tout, n’irai-je pas plus loin.

Écoutez. Il me vient en tête une chimère.

Les êtres comme moi n’ont ni père ni mère :

Suis-je le fils d’un rustre, ou le fils d’un marquis ?

Je ne sais. Mais, bien sûr, le jour où je naquis

Dut être un beau matin de la saison nouvelle ;

Car le joyeux rayon qui loge en ma cervelle

M’empêche de songer que je suis orphelin.

Jusqu’ici, j’ai couru comme un jeune poulain,

Libre, sans désirer d’existence meilleure.

Mais, je dois l’avouer, madame, tout à l’heure,

Tandis que vous parliez avec tant de douceur,

Tout à coup j’ai rêvé vaguement d’une sœur ;

Et lorsque vous m’avez fait comprendre l’asile

Où l’intime bonheur loin des regards s’exile,

La petite maison que voilent les lilas,

Pour la première fois je me suis sen

tis las.

Eh bien ! à votre doux conseil je m’abandonne.

Alors qu’on est si belle on doit être si bonne !

Voulez-vous essayer, madame, s’il vous plaît,

De garder près de vous le petit roitelet

Et de le transformer en oiseau de volière ?

Tenez ! je quitterais ma vie irrégulière

Et je vivrais ici, n’ayant d’autre dessein

Que de passer le jour assis sur un coussin,

À vos pieds, vous faisant trouver les heures brèves

Et berçant de chansons fugitives vos rêves.

SILVIA.

Vous êtes un enfant !

À part.

Oh ! pourquoi cet émoi

Et pourquoi cette peur ? L’avoir là, près de moi,

Toujours ! L’environner de soins & de tendresse !

L’entendre me donner le nom de sa maîtresse !

Voir se réaliser le plus cher de mes vœux !...

ZANETTO.

Vous m’avez entendu. Voulez-vous ?

SILVIA, à part.

Si je veux ?

Oh ! jamais ! Et pourtant, c’est lui qui le

demande.

ZANETTO.

Madame, je sais bien que la faveur est grande.

Mais... voulez-vous ?

SILVIA, à part.

Demain, il saurait qui je suis.

ZANETTO.

Une dernière fois, voulez-vous ?

SILVIA.

Je ne puis.

ZANETTO.

Vous ne pouvez ! Pourquoi ?

SILVIA.

Je ne suis pas la femme

Que vous croyez. Il faut être une grande dame

Pour traiter dignement chez soi, comme les siens,

Les poètes errants & les musiciens.

Je suis pauvre & n’ai point un si grand équipage.

ZANETTO.

Quoi ! pas un écuyer ?

SILVIA.

Non.

ZANETTO.

Pas même de page ?

SILVIA

Non.

ZANETTO.

Je dîne d’un fruit & dors en un fauteuil.

SILVIA.

Je ne puis.

ZANETTO.

Mais...

SILVIA.

Je suis veuve, je suis en deuil

Et vis très seule.

ZANETTO.

Hélas ! madame, je n’exige

Qu’une place à vos pieds.

SILVIA.

Impossible, vous dis-je.

ZANETTO.

Adieu donc, ô doux sort que mon cœur envia !

Je serai plus heureux demain chez Silvia,

Pe

ut-être.

SILVIA, à part.

Que dit-il ?

ZANETTO.

Puisqu’il n’est pas possible

De vivre près de vous l’existence paisible

Que tout à l’heure, en vous écoutant, j’entrevis,

Voulez-vous me donner du moins un bon avis ?

L’autre jour, on m’a dit qu’à Florence il existe

Une femme à laquelle aucun cœur ne résiste

Et dont le seul regard fait tomber à genoux.

On la dépeint royale & pâle comme vous.

Vous connaissez son nom sans doute, la Silvie ?

On ajoute de plus qu’elle mène une vie

Somptueuse & que tous viennent des environs,

Heureux de se mêler à ses décamérons.

Comme elle doit goûter la musique câline

Qui, sous un doigt savant, sort d’une mandoline,

À vrai dire, c’était chez elle que j’allais.

SILVIA, à part.

Mon Dieu !

ZANETTO.

Je puis trouver place dans son palais

Entre son négrillon & son valet d

e meute.

Mais j’entends murmurer en moi la sourde émeute

De tous mes sentiments d’orgueil & de fierté.

Et puis on dit qu’elle est d’une étrange beauté,

Qu’on respire, en vivant près d’elle, une atmosphère

Funeste. Enfin j’ai peur. Dites, que dois-je faire ?

Madame, je me fie à vous en ce moment.

Vous m’avez repoussé, c’est vrai, mais doucement ;

Vous ne vous êtes pas sans peine décidée ;

Et, je ne sais pourquoi, je garde cette idée

Que pour moi votre cœur est maternel & doux,

Que je vous intéresse, & qu’un conseil de vous

Me portera bonheur, & pour toute la vie.

J’attends votre ordre. ― Dois-je aller chez la Silvie ?

SILVIA, à part.

J’ai bien compris. Demain, il serait revenu.

Ce passant qui s’appelle Amour, cet inconnu

Dont la vue a rempli mon âme de tendresse,

C’est à moi, bien à moi, que le destin l’adresse.

C’est le bonheur qui passe, & je le chasserais !

Non. C’est trop étouffer mes sentiments secrets,

Et je veux...

ZANETTO.

Êtes-vous donc si peu mon amie

Que vous vous taisez ?

SILVIA, à part.

Ah ! si c’est une infamie,

Je pourrai dire au moins que le sort s’en mêla.

Haut.

Vous le voulez ? Eh bien !...

ZANETTO.

Eh bien ?

SILVIA, après un silence & avec un violent effort.

N’allez pas là.

Croyez-moi. N’allez pas, ami, chez cette infâme.

Ah ! vous ne savez pas ces choses-là. Votre âme

Est innocente au point d’ignorer le danger.

Mais moi qui ne peux rien, rien, pour vous protéger,

Hélas ! & qui vous dus refuser la première

Ce qu’on vous a toujours donné dans la chaumière,

Un asile, je puis vous sauver à présent.

Quoi ! vous l’enfant des bois, qui passez, amusant

Les échos & luttant dans votre libre course

Avec le passereau, le nuage & la source,

Vous qui n’avez au cœur rien d’artificiel,

Vous qui chantez ainsi que les oiseaux du ciel,

Vous franchiriez, la joue humide de rosée,

Le seuil de la maison funeste & mé

prisée ;

Vous entreriez avec le soleil du matin

Dans la salle où finit à peine le festin ;

Et votre lèvre pure, enfant, serait rougie

À la coupe banale où s’abreuve l’orgie ;

On vous en offrirait les infâmes débris,

Et vous prostitueriez à ces regards flétris

Par la veille, & que la débauche décolore,

Vos grands yeux pleins d’azur & vos cheveux d’aurore !

Aller chez Silvia ? Vous ne le pouvez pas.

Payer d’une chanson son gîte & son repas,

Rien de mieux ; mais il faut connaître davantage,

Voyez-vous ! le logis & le pain qu’on partage.

Pardon ! Je parle presque avec sévérité,

À vous, tout d’innocence & tout de pureté,

Quand seule j’ai besoin d’indulgence moi-même.

Mais, si je suis émue, ah ! c’est que je vous aime...

Comme un enfant qu’on veut arracher du péril.

Non. Zanetto, restez le doux coureur d’avril.

Que toujours, à travers les campagnes vermeilles,

Bourdonne votre luth comme un essaim d’abeilles !

Et, quand le ciel sera trop noir, allez-vous en

Chez le vieux châtelain ou le bon paysan,

Et reprenez après votre éternel voyage.

Enfin, si, traversant la place d’un village,

Par un riant matin de la jeune saison,

Vous voyez, travaillant au seuil de la maison,

Une humble & pure enfant aux yeux de fiancée,

C’est là qu’il faut borner la route commencée :

Vivez-y les longs jours calmes d’un moissonneur,

Et vous verrez, ami, que c’est là le bonheur.

ZANETTO.

Je vous obéirai. Mais pourtant cette femme,

La Silvie, il se peut aussi qu’on la diffame.

Ceux qui m’avaient parlé d’elle m’avaient fait voir

Son palais comme un lieu moins terrible & moins noir ;

Et je n’y serais pas allé, je vous assure,

Si j’avais su...

Remarquant un geste douloureux de Silvia.

Pardon ! Je touche une blessure.

Je devine. Tantôt, en m’arrêtant au seuil,

Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez en deuil ?

En deuil ! On l’est surtout d’une amitié ravie.

Un frère, un fiancé, pris par cette Silvie,

N’est-ce pas ? Ah ! soyez bonne, & pardonnez-moi

De comprendre si tard, devant un tel émoi,

Que ce n’est pas mon seul intérêt qu’il épouse,

Que vous souffrez, enfin que vous êtes jalouse.

SILVIA, très sombre.

Ami, votre soupçon vous trompe étrangement.

Je ne regrette pas de frère ni d’amant,

Et mon émotion est bien plus naturelle.

Je connais la Silvie & j’éprouve pour elle

De la pitié, sachant qu’elle est, en vérité,

Capable d’un moment de générosité

Envers celui que son innocence protège ;

Mais au cruel désir de marcher sur la neige

Pourrait-elle longtemps résister ? C’est moins sûr,

Car, au fond, elle hait le naïf & le pur.

Partez donc, & croyez que seul ici mon zèle

Me fait vous conseiller de n’aller pas chez elle.

En vous le prescrivant, j’accomplis un devoir.

Éloignez-vous. Partez.

Avec une douleur contenue.

Vous ne pouvez savoir

Combien il m’est pénible & combien il me coûte,

Enfant, de détourner vos pas de cette route.

Vous ne pouvez comprendre, & je le veux ainsi ;

Mais je mérite bien qu’on me dise merci.

À part

C’est fini. Mais hélas ! s’il m’avait devinée !

ZANETTO.

Je n’irai pas. C’est vous qui l’avez condamnée.

Je partirai, trouvant peut-être moins heureux

Aujourd’hui qu’autrefois mon sort aventureux ;

Car ici j’ai compris tout le charme indicible

D’un repos qui pour moi sans doute est impossible.

Mais j’emporte pourtant comme un bonheur confus ;

Quelque chose de tendre était dans vos refus.

N’emporterai-je rien de plus qui me rappelle

Que, si vous dûtes être à mon souhait rebelle,

Vous en aviez au cœur quelque chagrin secret

Et que vous avez dit le doux mot de regret ?

SILVIA, vivement & lui offrant une de ses bagues.

Oh ! certes, & gardez, pour qu’il vous en souvienne,

Cet anneau...

ZANETTO, avec un geste de refus.

Non, madame. Il est de forme ancienne

Et rare, en or massif, orné d’un diamant

Énorme. Je ne puis accepter. Non, vraiment.

Merci ! ― N’êtes-vous pas, madame, pauvre & veuve ?

SILVIA, à part.

M’aurait-il reconnue, & serait-ce une épreuve ?

Saurait-il d’où je tiens ces bijoux odieux ?

Il se tait. Son regard me fait baisser les yeux.

Haut.

Et que voulez-vous donc enfin que je vous donne ?

ZANETTO.

Je veux un souvenir, & non pas une aumône,

Un rien, mais qui soit bien à vous. ― Tenez ! Je veux

La triste fleur qui meurt dans vos sombres cheveux.

SILVIA, lui donnant la fleur.

Hélas ! prenez. Avant que vienne la journée,

Cette rose sera, dans votre main, fanée ;

Mais je veux que sa mort vous rappelle ma loi,

Et, quand elle sera flétrie, oubliez-moi.

Adieu !

ZANETTO, s’élançant vers Silvia qui s’éloigne.

Madame, un mot encore ! Car je tremble

De reprendre ma route éternelle. Il me semble

Qu’il n’est plus par ici de sentier conduisant

Au bonheur, & j’ai peur de choisir à présent.

Choisissez donc pour moi. Soyez d’intelligence,

Dans cette occasion, avec ma bonne chance.

Je pars, mais je prendrai, pour me mettre en

chemin,

Le côté vers lequel vous étendrez la main.

Choisissez.

SILVIA, qui a déjà remonté à demi la rampe de la terrasse, indique à Zanetto le côté opposé à la ville.

Allez donc du côté de l’aurore.

Zanetto fait encore quelques pas vers Silvia ; mais celle-ci l’arrête d’un geste ; &, après avoir fait un mouvement plein de désespoir, il sort brusquement.

SILVIA, seule.

Elle reste un moment sur la terrasse, accoudée & regardant s’éloigner Zanetto. Puis, tout a coup, elle se cache la tête dans les mains & fond en larmes.

Que l’amour soit béni ! Je puis pleurer encore !

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Por su autor
François Coppée · 27 piezas más en la casa
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La Biblioteca

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Autor
François Coppée
Título
Le Passant
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-le-passant--francois-coppee-d6813d
Cita recomendada
François Coppée, «Le Passant», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-le-passant--francois-coppee-d6813d.html

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