Se fuselaient en orgue sur le ciel,
Ces soirs de juin, aux voix sans nombre.
Le pays était plantureux et riche en vins,
Gai du soleil qui dans la mer se mire,
Et le port
Était vivant le matin et soir,
De la foule bigarrée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il partait des vaisseaux vers tous les cieux
— Avec leurs voiles claires, comme en riant…
Yeldis accueillait, dès le seuil,
Parfois,
Et parfois nous attendions haletants
Assis au porche ombré de deuil,
À l’écouter chanter, comme un printemps.
Et le vieillard, son père ou son époux,
Tendait ses mains de bon accueil
Vers tous ceux qu’elle éclairait d’un sourire…
Le vieillard vint pour échanger des ors étrangers,
Quelque matin ;
Nous le connûmes de la sorte…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il marchait calme dans le tumulte des quais
Houlants, au cri de la vigie au guet
Vers les jetées.
Et comme il nous dit sa demeure,
Hors de la ville, au coteau des chênaies,
Nous fûmes lui porter de plus jeunes monnaies…
Ainsi qu’on meurt au point du jour,
Comme en rêve (dit-on) avec des mots d’amour…
Philarque me dit, ce soir-là — seul, ce soir —
Philarque me dit : « Je l’aime » et je lui dis :
« Philarque, nous l’aimons tous » et, ce disant, souris,
Et lui regardait devant lui, sans voir,
Nous sûmes qu’elle partait ce soir…
Lieue après lieue et pas à pas,
Par fausse route et route vraie,
Jusqu’au trépas…
Martial voulut parler, mais Luc, l’adroit,
Avant qu’il n’eût parlé, dit : « Me voici ».
— « Et moi ! » dit Claude ; et, tous, nous dîmes :
« Moi ! »
— Il en fut ainsi.
Il savait le secret de tous hasards,
Il avait lu les livres des savants.
Il parlait d’oasis où l’eau est dieu-donnée…
Il semblait un adolescent issant d’enfance.
Sa mère était vénitienne ; il aimait boire…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il marchait seul, parmi les autres hommes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . De vieilles pensées, grises comme la brume
Songeaient en lui, qui sait ?…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et tuait d’un affront, ou de l’épée ;
Claude était pâle, avec un sourire
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il portait à l’épaule sa viole
Et jouait, se jouant, ses airs
Si clairs
Avec leurs songes entonnés,
Qui se mêlaient si bien aux rêves de nos cœurs…
Je l’aimai comme la vie, et toute joie,
Me sentant naître d’elle comme un fils
Pour quelque jour sans fin dont l’aube poigne [sic].
Des haltes lasses, gaies…
Philarque et Luc quittèrent la route
Et s’en furent sans adieux
Vers le soleil occidental,
Comme en déroute…
Yeldis nous parla :
Et, dans la nuit, sans souffle et sans étoiles,
Seule d’elle, sa voix vivait
— Ce nous sembla —
Et, malgré ses beaux yeux, sa chevelure,
Sa svelte grâce que le jour dévoile
Et tout le charme aimé de sa parure,
Voix en la nuit, ainsi elle semblait plus belle
(Ne ferme-t-on pas les yeux, oyant un air ?
Pensant, ne ferme-t-on les yeux pour y voir clair ?
Il pouvait croire rêver, qui l’oyait :
Elle nous dit de belles paroles, telles
Que chaque mot s’élargissait de songe et d’ailes
Et qu’on n’osait tout croire, et qu’on croyait…
Nos chevaux foulaient d’immondes patriarches
Qu’un vœu prostrait sous notre marche…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . De grands noyers bordaient la route parfois,
Et passant dans leur ombre, nous avions froid
Et nous prenions le trot
Sans dire mot…
Près d’une source qui riait comme lui…
Le grand repos des choses accomplies
Vaguait à brise lente sur les blés
Avec le frémissement des panoplies…
Martial, tout pâle (je le vois encore :
Nous avions fait halte sous un sycomore,
Près d’un ruisseau sans voix où je buvais
— Genoux à terre et face à face
Avec moi-même et de si près que je buvais
D’entre mes propres lèvres qui buvaient
Et je me redressai pour l’écouter :
Sa voix était ferme de sûre audace
Tremblante, un peu, comme s’il redoutait…)
Martial dit, comme on dit un poème —
« Sur mon âme, je vous aime,
Et veux mourir, s’il vous plaît que je meure.
Mais dites-moi le but !… »
Marcha vers elle et lui prit la main,
Viril et franc.
Elle fléchit le front comme une enfant
Et, soudain, beau de toute sa jeunesse
Et de sa volonté, et de son bel amour,
Sans un détour,
Il la prit sans un cri et sans un geste
Et sans un mot,
Bondit debout, dedans ses étriers
Et cabra son cheval, vers un galop…
Je n’ai pas honte, y songeant, de moi-même,
Je n’ai pas un regret de ce poème :
Je sais que pour l’avoir suivie
Jusque dessous les châtaigniers, je sais la vie ;
Pour moi, toute ombre est claire et le soleil
Chante en les ors des blés et des abeilles.