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PoetósferaLa BibliotecaHenri-Augustin Gomont

Henri-Augustin Gomont · Modernismo

Le Berger et César

francés

Fortunatus et ille deos qui novit agrestes

Panaque sylvanum que senem nymphasque sorores.

Le vent qui vient de Rome, en se jouant, caresse

Aux bords du Rubicon, les flexibles roseaux,

Et le saule argenté dont le sommet s’abaisse

Comme pour se mirer dans le cristal des eaux ;

Avec un doux murmure, il fait sur son passage

Onduler mollement l’herbe verte des prés,

Et frissonner le tremble au mobile feuillage ;

Il soulève parfois les longs cheveux dorés

Du pâtre adolescent, qui, couché sur la rive,

Enfle ses chalumeaux aux rustiques accents,

Et ne demande rien que sa chanson naïve

Pour charmer son repos et ses jeux innocents.

Le vent qui vient de Rome en frémissant augmente ;

Plus saccadé, plus vif, il courbe les roseaux ;

Son souffle est maintenant une voix gémissante ;

Il ride et rembrunit la surface des eaux ;

Il hérisse en passant la sauvage crinière

D’un cheval aux flancs noirs, monté par un guerrier,

Par un guerrier romain, qui sombre et solitaire,

Sur la rive longtemps arrête son coursier.

Mais, ô jeune berger, quelle est cette folie

D’interrompre soudain ta rustique chanson,

Pour couvrir d’un regard de terreur ou d’envie

Ce romain à l’œil d’aigle, au large et vaste front ?

Sans doute, comme Mars, en agitant ses armes,

Il soulève d’un mot mille peuples divers ;

Un de ses pas suffit pour livrer aux alarmes

Le monde et la cité reine de l’univers ;

Il est plus grand qu’un roi, plus qu’un consul de Rome ;

Le nom qu’il doit un jour léguer à l’avenir,

Aux peuples suffira pour faire un dieu de l’homme

Que d’un pouvoir sans borne ils voudront revêtir ;

Mais, de ce Mars romain observe le teint pâle ;

Vois ce front déjà nu, sillonné par les ans,

Sur lequel est empreinte une marque fatale

Annonçant, je ne sais, quels destins menaçants ;

Puis, dans l’humble ruisseau qui près de toi murmure,

Regarde ton visage et ton corps vigoureux ;

Regarde cette forme à la fois mâle et pure,

Et cesse d’accuser ta fortune et les Dieux :

Songe que tu seras jeune et robuste encore,

Que la vie à longs flots coulera dans ton sein,

Que tu t’éveilleras aux rayons de l’aurore,

Joyeux comme l’oiseau messager du matin,

Quand la tombe sur lui sera déjà fermée,

L’écrasant de son poids comme un autre mortel ;

Et ne dis pas, enfant, qu’au moins sa renommée,

Luira dans l’avenir comme un phare éternel ;

Ah ! sans doute, il aura d’illustres funérailles,

Et les peuples, pareils à des gladiateurs,

Pour honorer sa mort livreront des batailles

Où les vaincus seront plus grands que les vainqueurs ;

Tandis que le silence et l’oubli sur ta cendre

Règneront à jamais, et que l’oiseau des champs

Et le maigre grillon se feront seuls entendre

Autour de ton sépulcre, insensible à leurs chants ;

Mais élève tes yeux, mesure l’étendue

De ce ciel si profond, de ce monde sans fin,

Où la vue étonnée erre comme perdue ;

Et songe que la voix de tout le genre humain,

Acclamant ou pleurant le héros qu’il adore,

N’est pas plus, au milieu de cette immensité,

Que celle du pinson et du grillon sonore

Sur le tombeau d’un pâtre, en un beau jour d’été.

Reprends, jeune berger, ta douce insouciance,

Reprends tes chalumeaux et ta simple chanson ;

Laisse, laisse passer, dans ton indifférence,

Ce romain à l’œil d’aigle, au large et vaste front,

Sinistre précurseur d’une farouche armée

Qui va porter au loin la guerre et le trépas ;

Et, quand du toit voisin montera la fumée

Annonçant les apprêts de ton simple repas,

Quand l’ombre des grands monts descendra dans la plaine ;

Rassemble tes brebis, et regagne à pas lents,

Sans ennui, sans regret, le rustique domaine

Où tes pères sont nés, où naîtront tes enfants.

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Autor
Henri-Augustin Gomont
Título
Le Berger et César
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-le-berger-et-cesar--henri-augustin-gomont-f2d675
Cita recomendada
Henri-Augustin Gomont, «Le Berger et César», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-le-berger-et-cesar--henri-augustin-gomont-f2d675.html

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