Allons donc ! c’était un prestige ;
Un rien excite votre effroi.
De mes yeux je l’ai vu, te dis-je ;
Je l’ai vu comme je te voi. (bis.)
C’était le soir ; il faisait sombre ;
De loin j’ai cru l’apercevoir
Sous la forme d’un baudet noir…
Vous avez eu peur de votre ombre.
Je pense que tout homme sage
Doit redouter les revenans ;
Car les morts ont trop d’avantage
Quand ils combattent les vivans.
Leur résister serait folie ;
Aussi je m’en garderais bien :
Un vivant y risque sa vie,
Tandis qu’un mort ne risque rien.
Je n’ai jamais pu connaître
Ce qu’il fait, ni ce qu’il est ;
Mais, à coup sûr, ce doit être
Un fourbe, un mauvais sujet.
Il a commis quelque faute,
Ou fait quelque mauvais coup…
Et qui doit à son hôte,
Est capable de tout.
Sans une honnête industrie
Un traiteur ne ferait rien ;
Et tous les jours de la vie,
Un peu d’aide fait grand bien.
Toi, Bastien, loi, qui surveilles
L’ordonnance du festin,
Mets dans toutes les bouteilles
Un peu plus d’eau que de vin.
Sans une honnête industrie, etc.
Je sais d’une façon commode
Rançonner chaque voyageur,
Et je puis, grâce à ma méthode,
Voler en tout bien, tout honneur.
Les prenant ainsi par famine,
Mes succès ne sont pas douteux ;
Et chez Bertrand quand seul on dîne
Il faut tout demander pour deux.
À voyager passant ma vie,
Jamais je ne suis arrêté :
J’ai pris pour guide la Folie,
Et pour compagne la Gaîté.
En tous lieux bravant les orages,
Pour moi, changer c’est être heureux.
Puisque les plaisirs sont volages,
Il faut bien courir après eux.
Je m’offre moi-même en paîment ;
Que ma parole te rassure :
Nos militaires, bien souvent,
N’ont pas de caution plus sûre.
Oui, dans tous temps, chaque soldat,
Cher à Vénus, cher à Bellone,
Ne paya sa dette à l’état,
Qu’en payant de sa personne.
Quand l’espoir charme l’existence,
Chaque instant promet un plaisir ;
On possède la jouissance
Qu’on voit de loin dans l’avenir.
Pour moi, vivant sans défiance,
Du sort je ne redoute rien :
Qui n’est riche qu’en espérance,
N’a pas peur de perdre son bien.
Quand on sait chanter et boire,
A-t-on besoin d’autre bien ?
Bacchus chasse l’humeur noire ;
Et quand j’ai bu, tout est bien.
Quand j’ai bu, sur ta figure
Je vois un air de bonté ;
Et même, je te l’assure,
Je crois à ta probité.
Quand on sait chanter et boire,
A-t-on besoin d’autre bien ?
Bacchus chasse l’humeur noire ;
Et quand j’ai bu, tout est bien.
Quand on sait chanter et boire,
Encor faut-il quelque bien.
Sans argent, l’on peut m’en croire,
Souvent on reste en chemin.
« Ton oncle a quitté Paris,
« Et, pour comble de disgrâces,
« On dit qu’il est sur tes traces.
« Profite de mon avis :
« Puisqu’il est à ta poursuite,
« Sans l’attendre, prends la fuite ;
« Sous les drapeaux reviens vite ;
« Car il est mal, entre nous,
« Lorsque Bellone t’appelle,
« De faire attendre une belle
« Qui te donne un rendez-vous. »
J’ai voulu fuir une terre chérie,
Prendre les goûts, les mœurs de l’étranger.
Tout homme, hélas ! peut changer de patrie,
De caractère il ne saurait changer.
Dès que je vois une belle,
Enflammé par ses attraits,
Ah ! je sens bien, auprès d’elle,
Que je suis toujours Français.
Ah mon Dieu ! qu’il a l’air vaurien !
Vraiment, messieurs les mousquetaires,
Quoique nous ne soyons pas fières,
Après tout, nous vous valons bien.
Vous êtes braves, nous gentilles ;
Et sachez, quand on est galant,
Que c’est l’ennemi, non les filles,
Qu’il faut mener tambour battant.
Pourquoi ce bruit et ce courroux ?
Pour un époux, qu’il est jaloux !
Pourquoi ce bruit et ce courroux ?
Il sera donc toujours jaloux !
J’ai bien raison d’être en courroux ;
Je suis époux, je suis jaloux.
Pourquoi ce bruit ? paix là ! paix là !
J’espère enfin qu’on se taira.
Pourquoi ce bruit, pourquoi ces cris, mon frère ?
Eh ! de vous plaindre avez-vous donc les droits ?
On vous pourrait pardonner la colère,
Si vous tombiez pour la première fois.
Dès qu’une femme compose,
Aussitôt maint détracteur
Lui ravit le nom d’auteur,
Et vous seuls avez l’honneur
De ses vers et de sa prose.
Les femmes, c’est évident,
N’ont ni savoir, ni talent ;
Et le stupide vulgaire,
Séduit par les médisans,
Croit qu’un homme est toujours père
Du moindre de nos enfans.
Qu’avez-vous fait de si grand ?
Qu’ont fait, après tout, les femmes ?
Lisez mon dernier roman.
Relisez mes derniers drames.
Qu’y voit-on ? des vers sans âmes ;
Qui font pleurer cependant.
Oui, quand on sort de vos drames,
Chacun pleure (ter) son argent.
Ou se tue au premier acte,
On se tuait dans l’entr’acte ;
On se tuait partout :
Enfin, pour admirer jusqu’au bout
Un chef-d’œuvre de la sorte,
On se tuait à la porte.
Madame, je l’ai vu… vu de mes propres yeux ;
Il n’en faut plus douter, Arsace est en ces lieux.
Je t’entends, Graphanor ; Arsace est infidèle !
Le perfide ! il mourra…
Il faut des poisons,
Des trahisons,
Des pâmoisons,
Des attentats,
Des assassinats :
Conjurons,
Conspirons ;
Que le trépas
Suive partout nos pas !
Tendre et cher Graphanor, je rends grâce à ton zèle ;
Mais, dis-moi, m’as-tu fait un rapport bien fidèle ?
Madame, dès long-temps, en ce séjour, dit-on,
Il est seul, déguisé, cachant jusqu’à son nom.
Je l’ai vu… sa jeunesse, et surtout son audace…
Sous l’habit d’un guerrier m’ont découvert Arsace.
C’en est fait ! le cruel me quitte pour jamais ?
D’une jeune beauté dont on vante les traits
Le maître de ces lieux, m’a-t-on dit, est le père.
Il n’est ainsi caché que pour la voir, lui plaire…
Et c’est pour elle enfin qu’un prince tel que lui…
Méconnaît sa grandeur, et s’oublie aujourd’hui ;
Lui, né du sang des rois ! lui, parent d’Artamène !
Lui, qui fut autrefois l’amant d’Hétéroxène !
Qu’il périsse ! formons un dessein généreux,
Digne de l’un, de l’autre, et digne de tous deux.
Lampe sépulcrale,
Viens guider mes pas.
La cloche fatale
Sonne le trépas.
À vos pieds, princesse,
Dit le ravisseur,
Je meurs de tendresse.
Moi, je meurs de peur.
Chacun en silence
Écoute en tremblant :
Je le vois d’avance,
Ce sera charmant.
Gardons le silence.
Je suis tout tremblant.
Ton trépas s’avance,
Malheureux Bertrand !
Salut, honneur à son altesse !
Salut, honneur à monseigneur !
Eh quoi ! c’est à moi qu’il s’adresse ?
Pourquoi cacher votre grandeur ?
Mais finis ; ce discours me lasse.
Vous êtes prince, monseigneur.
Je t’assommerai sur la place.
Ah ! monseigneur, c’est trop d’honneur.
Mais que veut dire ce mystère ?
Et d’où peut naître son erreur ?
Finis, ou bien crains ma colère,
Crains tout de ma juste fureur.
Comment finira ce mystère ?
Et que veut dire son erreur ?
Monseigneur se met en colère.
Daignez calmer votre fureur.
Ses traits… son air qui… et surtout son audace,
Sous l’habit d’un… militaire, m’ont découvert Arsace.
Des biens de la fortune
Mon cœur n’est pas épris ;
Leur faste m’importune,
Et j’y mets peu de prix.
Est-ce donc sur le trône
Qu’on trouve le vrai bien ?
Je perdrais ma couronne,
Que je ne perdrais rien.
Détournez la tempête,
Et dans l’évènement
Ne perdez pas la tête,
Car la mienne en dépend.
Dans la tombe s’il faut me suivre,
Tu sauras sans peine obéir.
Il me semble si doux de vivre !
Hélas ! pourquoi faut-il mourir ?
Détournez la tempête, etc.
Détournons la tempête,
C’est le point important :
Ne perdons point la tête,
Car mon sort en dépend.
Bataillon intrépide,
Que l’honneur seul vous guide.
Tâchez d’avoir du cœur,
Et surtout n’ayez pas peur.
Bataillon intrépide, etc.
Honneur à monseigneur !
Pourquoi ces éclats,
Tout ce fracas,
Cet embarras ?
Que nous veut-on ?
Parlera-t-on ?
Me dira-t-on
Par quel mystère ?…
Sont-ce des voleurs,
Des ravisseurs
Ou des brigands,
Ou des amans,
Pour m’éprouver
Ou m’enlever ?
Voyez comme ils sont confondus !
Les voilà réduits à se taire.
De leur destin que votre altesse ordonne ;
De lePrononcez sur leur sort.
Mais,Leur crime a mérité la mort ;
Mais pour les condamner mon altesse est trop bonne ;
Mais,Je ne veux la mort de personne.
Dussé-je être puni de ce sublime effort,
Mais,Ô mes amis ! je leur pardonne.
Quelle bonté ! quelle grandeur !
Vive monseigneur !
Mais quel peut être leur espoir ?
Écoutez… ce n’est rien encore :
Je veux que la flamme dévore
Les preuves d’un forfait si noir.
Ô ciel ! mon Cyrus ! ma Clélie !
Mon poème et ma tragédie !
Mon Cyrus !Mon Cyrus !Mon Cyrus !
Ma Clélie !
Mon poëme !Mon poëme !Mon poëme !Mon
Et ma tragédie !
Quelle bonté ! quelle grandeur !
Vive monseigneur !
Ah ! grand Dieu !grand Dieu !
Au feu !Au feu !Au feu !
Arrêtez !Arrêtez !Arrêtez !
au feu !Barbare !
Au feu ! au feu ! au feu !au feu !
Ce fourbe vous égare,
Et je suis innocent.
Ô ciel ! la frayeur les égare :
Il perd la fête assurément.
Chaste et pourtant huit fois ravie,
Toujours voulant qu’on la marie,
Mais attendant patiemment :
Chez nous c’est si rare à présent. (bis.)
Sage, vertueuse et fidèle,
À trente ans… encor… demoiselle :
Tous nos jeunes gens comme il faut
Cent écus, cela n’est pas trop. (bis.)
Grand spadassin et bonne lame,
Courant toujours après sa femme,
Toujours ardent, toujours brûlant :
Chez nous c’est si rare à présent ! (bis.)
Rempli de courage et de grâce,
Sa valeur jamais ne se lasse ;
Ni l’or, ni la grandeur ne nous rendent heureux
L’éclat de mes trésors n’a point séduit mes yeux,
J’y renonce ; et d’un oncle implorant la tendresse,
Je veux que son amour soit ma seule richesse.
Avant de refuser ma grâce,
Écoutez un neveu soumis ;
Vous prétendiez sur le Parnasse
À vos côtés me voir assis.
Trop de gloire excite l’envie ;
Et j’aime mieux, pour mon bonheur,
Une place dans votre cœur,
Qu’une place à l’Académie.
Amour, sous tes lois je m’engage ;
Viens désormais régner sur moi ;
Je suis fier de mon esclavage ;
Qui plaît est plus heureux qu’un roi.
Le bonheur est dans la tendresse ;
Et j’aime mieux, en vérité,
Un quart d’heure de ma maîtresse,
Qu’un quart d’heure de royauté.
Vingt amans brûlent pour Hélène ;
Une autre, à sa place, eût choisi,
D’un roi, d’un maître eût pris la chaîne ;
Hélène en a bien mieux agi :
Entre eux distribuant sa flamme
Avec une stricte équité,
Tour à tour ils ont chez madame
Un quart d’heure de royauté.
Le jour, tout fiers de leur puissance,
Nos époux règnent sans pitié :
Par bonheur, de notre existence
Les jours ne font que la moitié.
Quand la nuit ramène en silence
Les plaisirs et l’obscurité,
Pour nous c’est alors que commence
Le quart d’heure de royauté.
J’ai vu tomber mon Orondate ;
J’ai vu tomber mon Oroxus ;
J’ai vu tomber mon Tiridate ;
J’ai vu tomber mon grand Cyrus :
Lui qui, pendant la cinquantaine,
En Perse régna redouté,
Ne put obtenir sur la scène
Qu’un quart d’heure de royauté.
J’ai vu la beauté souveraine,
J’ai vu les plus fiers conquérans
Traiter de princesse et de reine
Des tendrons de quinze ou seize ans.
Hélas ! moi, presque douairière,
Je n’aurai pu, tout bien compté,
Attraper dans ma vie entière
Un quart d’heure de royauté.
L’avare est roi quand il entasse ;
L’amant quand on reçoit sa foi ;
L’intrigant lorsqu’il est en place ;
Pour moi, je règne quand je boi.
Si de mes jours on n’a plus guère
De quart d’heure de volupté,
On trouve encore au fond du verre
Le quart d’heure de royauté.
Le droit de juger un ouvrage
S’achète à la porte en entrant ;
Ici vous régnez sans partage
Un quart d’heure, pour votre argent.
Notre bonheur est grand sans doute,
Si nul de vous n’a regretté
Les pas et l’argent que lui coûte
Son quart d’heure de royauté.