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Eugène Imbert · Modernismo

La Saint-Propriétaire

francés

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.

L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,

Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.

Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Comme il est fier, ce noir fantôme.

Sur son autel jadis tremblant !

À Paris, sa fête se chôme

À tout le moins quatre fois l’an.

Dans son temple, à l’or qu’on lui porte,

Le saint reconnaît ses amis.

Nul ne peut rester à la porte,

Mais à tous le jeûne est permis.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.

L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,

Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.

Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Si j’ai, malade ou sans ouvrage,

De mon pécule vu la fin,

Tranquille à mon sixième étage,

J’ai le droit de mourir de faim ;

Mais que je sois sans domicile,

En ce cas tout prétexte est bon,

Et sur le pavé de la ville

On ramasse le vagabond.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.

L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,

Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.

Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

À certain jour, à certaine heure,

Il pourra, ce maître exigeant,

Nous chasser de notre demeure ;

Mais nous rendra-t-il notre argent ?

Et pourtant, d’un cœur toujours ferme

Combattant la morte saison,

Nous avons sué, terme à terme,

Plus d’or que ne vaut la maison.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.

L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,

Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.

Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Ferons-nous, modernes ilotes,

De par la loi du talion,

Rendre gorge à tous ces despotes ?

L’agneau parfois devient lion…

Hélas ! nous n’avons que nos larmes ;

Nous implorons la pitié ; mais

On a vu pleurer des gendarmes :

Un propriétaire, jamais.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.

L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,

Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.

Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Qu’une loi, renversant l’idole,

Rogne les ongles du vautour.

Il est temps que tout monopole

Subisse la taxe à son tour.

Il a fait assez de victimes,

Ce système égoïste et dur :

Dites-nous combien de centimes

Vaut un mètre cube d’air pur.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.

L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,

Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.

Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Abrégez cette rude épreuve,

Et dans nos poumons largement

Faites circuler comme un fleuve

L’air, indispensable élément.

À la courageuse mansarde

Montrez un soleil bienfaisant ;

Qu’à pleins rayons le ciel regarde

Le saint labeur de l’artisan.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.

L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,

Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.

Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

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Autor
Eugène Imbert
Título
La Saint-Propriétaire
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-la-saint-proprietaire--eugene-imbert-ab8dec
Cita recomendada
Eugène Imbert, «La Saint-Propriétaire», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-la-saint-proprietaire--eugene-imbert-ab8dec.html

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