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Sully Prudhomme · Modernismo

La Révolte des fleurs

francés

La Rose dit un jour en pleurant : « Je m’ennuie !

Mon beau temps est fini. L’homme a fait l’air impur,

L’haleine des cités me dérobe l’azur

Et le zéphyr m’apporte une âcre odeur de suie.

« Plus de claires villas dans l’air libre, en pleins champs

Partout des murs, partout de la pierre et de l’ombre,

Partout un pavé dur qu’à flots pressés encombre,

Tumultueux et triste, un peuple de marchands.

« Ah ! qu’ils sont loin les jours où l’aspect d’une acanthe

Inspirait leur parure aux frustes chapiteaux,

Où les fins ouvriers des plus rares métaux

M’empruntaient les contours d’une coupe élégante !

« J’aidais l’amant à vaincre ; il achète à vingt ans

Le plaisir sans pudeur d’un baiser sans prière.

Et l’amante confie aux doigts d’une ouvrière,

Pour fleurir ses cheveux, le travail du printemps.

« Je ne suis plus au bal qu’un luxe de commande,

Je ne couronne plus les fronts dans les banquets ;

Même aux fêtes des morts, combien peu de bouquets

Sont cueillis par les mains qui leur en font l’offrande !

« Chez des êtres blasés, brutaux ou dissolus,

Je règne sans grandeur comme une courtisane.

L’art grossier me trahit, l’amour vil me profane,

On me cultive encore, on ne m’honore plus ! »

Sa plainte, qu’entendaient ses voisines compagnes,

Courut de proche en proche, éparse en les campagnes

Au gré des vents, des flots, des insectes ailés ;

Le peuple tout entier des tisseuses de soie,

Des parfileuses d’or que le printemps emploie,

Sentit ses vieux griefs soudain renouvelés.

Déjà les fleurs au cœur fragile, mais superbe,

Souffraient de voir que l’homme eût au moindre brin d’herbe

Ravi la liberté de croître à sa façon,

Qu’il eût borné partout leur antique horizon ;

Elles pleuraient encor les oasis natales,

Le temps prodigieux des splendeurs végétales,

Avant qu’il eût partout mis leurs droits en péril,

Quand, au sauvage essor d’un gigantesque Avril,

Des continents entiers leur servaient de corbeilles :

« Maudits les arts nouveaux et leurs tristes merveilles

Par qui tous les bonheurs sont ici-bas troublés ! »

Répéta hautement cette fleur que les blés

Dans les frissons errants de leur cime qui bouge

Roulent comme un lambeau de quelque écharpe rouge,

L’ardent coquelicot, prince des fleurs des champs,

En qui l’air pur et libre a mis de fiers penchants !

.mw-parser-output .ws-mpom-strophe{display:inline-block;page-break-inside:avoid;break-inside:avoid}« Nos parures sont assorties

À des goûts que l’homme n’a plus,

Ô mes sœurs, jetons aux orties

Tous ces falbalas superflus.

« Ne gardons que le nécessaire,

Les étamines, le pistil.

Une corolle ! pourquoi faire ?

Mieux vaut pour l’homme un grain de mil ;

« Retirons-lui, dons inutiles,

Nos parfums et nos coloris ;

Que des choses qu’il dit futiles

Il apprenne à sentir le prix ! »

C’est ainsi que parla le rustre à sa manière.

Ce discours, acclamé de la gent printanière,

Fut goûté de la Rose ; on jura sans délai

De clore l’atelier des toilettes de Mai.

Le serment fut tenu. Bientôt toute la flore

Vêtit en plein soleil une pâleur d’hiver ;

Sous le terne tapis d’un Avril incolore

Le sol semblait morose et nu comme la mer.

Oh ! quel trouble pour vous de ne plus voir, abeilles,

Les fleurs de cette année aux anciennes pareilles !

N’ayant plus, dans les champs, à votre vol rôdeur

Leur éclat pour signal, pour guide leur odeur,

Vous exploriez en vain les prés et les charmilles,

Et l’on vous vit autour des enfants et des filles,

Sur leurs lèvres de rose et leurs cheveux dorés

Quêter l’exquis butin que vous élaborez.

Et vous fîtes aussi cette étrange méprise,

Insectes fins dont l’aile au ciel de Mai s’irise,

Libellules, et vous, papillons bleus ou blancs,

Vous hésitiez, pareils à des baisers tremblants,

Prenant pour un bluet que la rosée inonde,

L’œil humide et naïf de quelque vierge blonde ;

Vous fûtes étonnés vous-mêmes, ô zéphyrs !

D’effleurer des gazons sans perles ni saphirs ;

Vos souffles réclamaient tant d’étoiles éteintes

Et vos molles rumeurs passaient comme des plaintes.

Aurore, dont les yeux, entr’ouverts les premiers,

Allumaient tendrement la blancheur des pommiers,

Comme la pudeur monte à la joue innocente,

Tu cherchas du regard cette blancheur absente,

Et triste d’un réveil sans le bonjour des fleurs,

Sur le champêtre deuil tu parus fondre en pleurs.

Et toi, soleil couchant où montait de la terre

Leur adieu parfumé, tu sombras solitaire,

En déployant ta pourpre avec plus de langueur,

Comme si tu saignais d’une blessure au cœur.

Cet accident d’abord n’émut pas trop les hommes.

Il donna quelque alerte aux prudents agronomes,

Mais, quand on reconnut que cette nouveauté

N’avait aux fleurs ravi que leur vaine beauté,

Sans frustrer d’un bouton l’espoir de la récolte,

On rit de leur naïve et bénigne révolte.

Pourtant un léger trouble, un malaise de l’œil,

Glissait déjà dans l’âme un insensible deuil.

Au mois de Mai suivant, les plantes obstinées

Verdirent sans parure, et pendant trois années,

En dépit des savants qui ne comprenaient pas,

Et de maint esprit fort qui s’alarmait tout bas,

La campagne resta lugubre et monotone,

Et le morne printemps semblait un autre automne.

C’est qu’il n’est de belle saison

Que par la grâce enchanteresse

Émanant de la floraison

Et de sa subtile caresse.

Dans l’air candide, où les senteurs

Flottent comme une extase errante,

Il semble que l’âme souffrante

Ne sente plus ses pesanteurs ;

Elle subit l’intime empire

D’un baiser céleste, reçu

De toutes parts à son insu

Comme un bonheur qui se respire.

Ah ! ce ravissement divin,

C’est une trêve dans l’année

Pour la race humaine, sans fin

Aux rudes labeurs condamnée.

La facile moisson des fleurs

Baise les mains endolories,

Et, portant l’âme aux rêveries,

Force au repos les travailleurs.

Les fenêtres des jeunes filles

S’ouvrent à l’arôme des bois,

Qui, ralentissant les aiguilles,

Les fait glisser du bout des doigts.

S’il tressaille une giroflée

Au vieux mur qu’on va démolir,

La pioche en est un peu troublée

Et conseille au bras de mollir.

Le faucheur dont le front ruisselle,

Sur sa faux, au bord du sillon,

S’accoude, en suivant la querelle

D’un bluet et d’un papillon.

Quand le pêcheur voit dans l’eau vive

Se mirer un myosotis,

Son filet flotte à la dérive,

Son rêve au cours du temps jadis.

Le long regard d’une pensée

Qui s’ouvre, au soleil, en rêvant,

Et se berce, au vent balancée,

Invite au songe le savant.

Ainsi, la plus simple fleurette

Du devoir fléchit la rigueur,

Et, selon chacun, parle au cœur

Du bonheur qu’il cherche ou regrette.

III

On s’arracha même un bouquet,

Chef-d’œuvre oublié d’un fleuriste ;

Mais ce simulacre était triste :

Une âme inconnue y manquait.

On chercha sur la terre entière,

Avec l’espoir de tromper mieux

Le regret du cœur et des yeux,

Pour l’art le plus ingénieux

La plus délicate matière.

Les tisserands surent créer

Des guirlandes avec adresse,

Mais, si bien que la main les tresse,

L’art peut-il jamais suppléer

Ce qu’Avril y met de tendresse ?

Les joailliers à leurs étaux

Taillaient dans les rares métaux

Et dans les pierres précieuses

Quelques couronnes spécieuses,

Mais ni légères ni soyeuses,

Et sentant l’acier des marteaux ;

On y pendait de fausses larmes,

Un insecte bien imité,

Mais ces fleurs n’avaient point de charmes,

N’ayant pas de fragilité.

La démence fut telle à la cinquième année,

Que la foule vaguait stupide ou forcenée.

Les uns, à deux genoux, subitement dévots,

Imploraient du soleil les anciens renouveaux ;

Les autres blasphémaient, péroraient sur les places,

Et soufflaient, sans motif, l’émeute aux populaces.

« Des fleurs ! des fleurs ! » criait la foule aveuglément.

Puis, cette fièvre éteinte, un vaste accablement

Fit taire la révolte et l’espérance même,

Et sur l’humanité le spleen muet et blême

Comme un linceul immense étendit son brouillard.

IV

Sa pensée errait solitaire,

Dernier poète sur la terre,

Il rêvait.

Songeant à la fortune antique

Des vers oubliés, et parfois

Dérobant au récent patois

Des épaves du verbe attique,

Pris d’un vaste et lointain regret

Mêlé d’envie involontaire,

Dernier poète sur la terre,

Il pleurait.

Nuls bruits d’usines ou de rues

N’étouffaient l’hymne intérieur

Qui, le jour, emplissait son cœur ;

Et, les étoiles apparues,

À l’heure où le monde se tait,

Son cœur seul ne se pouvant taire,

Dernier poète sur la terre,

Il chantait.

Étranger dans l’âpre mêlée

Des égoïsmes dévorants,

Où se ruaient petits et grands

Ainsi qu’une meute affolée,

Souriant à qui l’opprimait,

Dans la douleur et le mystère,

Dernier poète sur la terre,

Il aimait.

Il aimait, et devant la campagne chagrine

Où les cités semblaient dans la mort s’accroupir,

Sa piété débordant, un suppliant soupir

À la rose adressé, sortit de sa poitrine :

« Oh ! reviens présider tous les arts de la paix,

Reviens, comme autrefois, mêlée au simple lierre,

Orner les piédestaux des figures de pierre

Et parer noblement le seuil des hauts palais.

Reviens aussi régner dans les humbles demeures,

Apporter chez le pauvre un sourire d’espoir,

D’un peu de ta rosée attendrir son pain noir,

Embaumer son travail et colorer ses heures.

Reviens servir encor de modèle au pinceau,

De symbole à l’amour et de parure aux femmes ;

Reviens ouïr encor d’harmonieuses gammes

Courir, pour te chanter, aux sept trous d’un roseau.

Comme au temps des aïeux, reviens enguirlander

Les harnais de la vie et ses jougs nécessaires,

Et fêter, comme alors, les saints anniversaires,

Tous les chers souvenirs consolants à garder.

Ah ! c’est encore aux fleurs, dont la grâce est promesse,

De couronner au seuil les destins commencés,

Présage aux fronts des morts d’éternelle jeunesse,

Augure de beaux jours aux fronts des fiancés. »

Et pendant qu’il chantait, ainsi qu’au temps d’Orphée,

On vit se balancer en cadence les bois

Sous l’effort palpitant de leur âme étouffée,

Et voici qu’un rosier s’attendrit à sa voix.

La Rose, à cette voix qui la flatte et l’implore,

Sent fléchir sa rancune et résiste à demi ;

Ce qu’au long deuil du monde elle refuse encore,

Elle l’accorde au chant de son antique ami,

Et le frisson qui court dans la royale plante

Fait rouler sur sa tige une larme tremblante ;

Puis, ô merveille ! on voit un bouton tressaillir,

De son corset ouvert la corolle jaillir

Par une éclosion jusqu’alors inouïe,

D’un seul jet, radieuse et tout épanouie,

Comme si la captive, en forçant sa prison.

Réclamait dix printemps à la même saison.

Sitôt que la nouvelle eut volé dans la foule,

L’enthousiasme au ciel, comme une énorme houle,

Souleva tous les cœurs, fondus dans un seul cri :

La rose a refleuri !

À l’instant toutes ses compagnes,

Fleurs des plaines, fleurs des montagnes,

Fleurs des étangs et fleurs des bois,

Émaillant soudain les campagnes,

S’épanouissent à la fois !

Voilà dans les vastes prairies

Les tribus du soleil chéries :

Les sainfoins, les coquelicots,

Les bluets et les renoncules,

Les clochettes des campanules,

Les reines des prés, les pavots

Aux couleurs vives et joyeuses !

Et, plus graves, les scabieuses

Faites d’un ténébreux velours ;

Les boutons d’or, les pâquerettes,

Les marguerites, fleurs d’amours,

Et celles qu’on nomme amourettes

Frêles et frémissant toujours ;

Voilà les menthes, les verveines,

Et les lavandes et les thyms,

Dont les salutaires haleines

Embaument l’air frais des matins ;

Et vous qui décorez la haie,

Qui rajeunissez le vieux mur,

Étoiles de neige ou d’azur

Dont le sentier perdu s’égaie :

Clématites et liserons,

Aubépines, iris, éclaires,

Joubarbes et pariétaires,

Encor, encor nous vous suivrons

Dans les ruines solitaires !

Et vous, dans les forêts encor,

Anémones, douces pervenches,

Perce-neige roses ou blanches,

Blancs troènes et genêts d’or !

Salut aussi, fleurs coutumières

Des coteaux et des sablonnières,

Lieux aimés des songeurs errants,

Cistes, serpolets odorants,

Verts résédas, roses bruyères !

Salut, amantes des lieux frais,

Simples et tendres véroniques,

Beaux narcisses mélancoliques,

Myosotis aux longs secrets !

Salut, nénuphar dont l’œil rêve

Sous le dais tremblant des roseaux,

Nymphéas pâles, où la sève

Semble dormir à fleur des eaux !

Vous enfin dont les rares types

Sont l’œuvre et l’honneur des jardins :

Œillets suaves aux tons fins,

Et vous, flamboyantes tulipes,

Lys impeccables, dalhias

Orgueilleux, purs camélias,

Flammes rouges des plantes grasses,

Salut, princesses de l’été,

Ah ! pour rendre à l’humanité,

Aux cœurs souffrants, aux têtes lasses,

Peuple des fleurs tant regretté,

Toutes tes fraîcheurs et tes grâces,

Te voilà donc ressuscité !

Au devant de la flore innombrable qui perce,

La foule, à travers champs, s’élance et se disperse.

Comme aux douceurs du jour ouvrant des yeux nouveaux,

Se culbutent les faons et les jeunes chevaux,

Se cabrant, se roulant, et par mille gambades

Adressant au soleil de fantasques ruades,

Tête au vent, pieds en l’air, affolés, enivrés

De la grasse mollesse et du bon goût des prés,

Ainsi sur les tapis que la terre déploie

Toute l’humanité danse et bondit de joie !

Jeunes et vieux, le cœur débordant, l’œil ravi,

Sur les tendres massifs se ruant à l’envi,

S’ébattent dans les fleurs, s’y terrassent l’un l’autre ;

On y plonge et replonge ; on s’y roule, on s’y vautre ;

On dirait qu’un matin Cybèle, à son réveil,

Fait danser ses enfants dans sa robe au soleil !

Que de rires éveille et de soupirs étouffe

La molle profondeur de chaque large touffe !

Que de bruyants baisers et de joyeux appels !

Que d’étreintes d’amours et d’élans fraternels !

Et voici que dans l’air, spontanément unies,

Les voix ont réveillé l’essaim des harmonies ;

Sous des milliers de mains pillant partout les fleurs,

Revit dans les bouquets le concert des couleurs ;

Dans mille arcs triomphaux, à festons de verdure,

Renaît, en souriant, l’auguste architecture ;

Tous les arts créateurs de grâce et de beauté,

Avec une hardie et simple nouveauté,

Pour les sens et le cœur ressuscitent ensemble !

Ô fleurs ! puisse longtemps votre annuel retour,

Par qui le soir du monde à son aube ressemble,

Rajeunir l’idéal et raviver l’amour !

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Autor
Sully Prudhomme
Título
La Révolte des fleurs
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-la-revolte-des-fleurs--sully-prudhomme-e23081
Cita recomendada
Sully Prudhomme, «La Révolte des fleurs», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-la-revolte-des-fleurs--sully-prudhomme-e23081.html

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