Dans un riant vallon de la Lithuanie
Qu’arrose une rivière au cours capricieux,
Sur les bords d’un beau lac à la surface unie
Les tours d’un vieux manoir s’élèvent vers les cieux.
Vers dix heures du soir, dans une salle immense,
Les maîtres du château se trouvent réunis,
Ostronowski, vieillard à la noble prestance,
Aux traits accentués et fortement brunis.
Son geste est expressif ; malgré le poids de l’âge,
Ses membres semblent musculeux,
Une balafre donne à son rude visage
Un air terrible et belliqueux.
Jean, l’aîné de ses fils, a la mine hautaine,
Il s’irrite, il bondit au seul mot d’étranger ;
Son œil de feu respire une implacable haine,
L’amour du sol natal, le mépris du danger.
Son frère Stanislas, dans son adolescence,
Plus frêle, mais non moins ardent,
Pour sa chère Pologne et son indépendance
Est prêt à donner tout son sang.
En face d’eux se tient la digne châtelaine ;
Son limpide regard est plein de fermeté.
On lit sur sa figure encor belle et sereine
La résignation, la foi, la piété.
À ses côtés se tient Anna… La jeune fille
Est, par les qualités du cœur
Et ses mâles vertus, l’orgueil de la famille
Et son ange consolateur.
Notre oncle bien aimé veillera sur ma mère,
Dans un asile sûr, loin du bruit des combats…
Pour moi, je viens, mon bon, mon vénérable père,
Implorer la faveur d’accompagner vos pas.
Mes frères loin de vous luttent pour la patrie ;
Pourriez-vous seul, hélas ! pourvoir à vos besoins ?
J’embrasse vos genoux, souffrez, je vous en prie,
Que je vous prodigue mes soins,
Que je puisse étancher le sang de vos blessures,
Alléger vos douleurs… ne tremblez pas pour moi :
Je ne suis pas d’ailleurs de ces faibles natures
Que le canon glace d’effroi…
Près de vous, dans les rangs, vous me verrez sans crainte ;
Devant aucun danger mon cœur ne faillira ;
Pour éloigner de vous une mortelle atteinte,
Jamais ma main ne tremblera…
Je sais depuis longtemps me servir d’une épée
D’un bras agile et vigoureux ;
Dans le sang moscovite elle sera trempée,
Si vous daignez, mon père, accéder à mes vœux.
Déjà, vous le savez, dans la lutte cruelle
Qui bientôt, je le crois, doit fixer notre sort,
Des femmes ont acquis une gloire immortelle
En bravant les frimas, la fatigue et la mort.
Je brûle d’imiter ces nobles héroïnes,
Dont la Pologne entière admire les exploits ;
Un rôle aussi m’attend…
Saisissant le vieillard, ces hommes sans entrailles,
D’un odieux pouvoir méprisables suppôts,
Étreignent avec des tenailles
Ses jambes et ses bras bientôt mis en lambeaux.
La pointe d’un poignard sillonne sa poitrine,
D’où son généreux sang jaillit… en même temps
Un de ses bourreaux imagine
De tenir ses pieds nus sur des brasiers ardents.
Puis un cercle de fer (supplice épouvantable !)
Qu’à volonté l’on peut étendre ou rétrécir,
Déchire, en les serrant, la tête vénérable,
Les tempes et le front du glorieux martyr.
Nulle plainte, nul cri n’est sorti de sa bouche,
Ses nerfs contractés seuls accusent ses douleurs.
Ornoff est là debout, menaçant, l’œil farouche,
Paraissant insensible à toutes ces horreurs…
— Mais les exécuteurs s’arrêtent et pâlissent ;
Des feux ont dissipé les ombres de la nuit,
Des malédictions, des clameurs retentissent :
« Mort, mort aux assassins ! sus ! sus ! » Ornoff frémit
Et s’élance au dehors… Une scène effrayante
Vient alors s’offrir à ses yeux.
De paysans armés une foule hurlante
Fait retentir les airs de ses cris furieux.
À leur tête est Anna… la noble jeune fille,
Qui joint les traits d’un ange à l’âme d’un héros,
Accourt délivrer sa famille,
Arracher le vieillard des mains de ses bourreaux…