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Alfred de Musset · Romanticismo

La Nuit d’octobre (RDDM)

francés

LE POÈTE.

Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,

Que personne avant nous n’a senti la douleur.

LA MUSE.

Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie,

J’y crois voir à ma place un visage étranger.

Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t’inspire

Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.

Il est doux de pleurer, il est doux de sourire

Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.

LA MUSE.

Et cependant, auprès de ma maîtresse,

J’avais entrevu le bonheur.

Près du ruisseau quand nous marchions ensemble

Le soir, sur le sable argentin,

Quand devant nous le blanc spectre du tremble

De loin nous montrait le chemin ;

Je vois encor, aux rayons de la lune,

Ce beau corps plier dans mes bras…

N’en parlons plus, — je ne prévoyais pas

Où me conduisait la Fortune.

Sans doute alors la colère des dieux

Avait besoin d’une victime ;

Car elle m’a puni comme d’un crime

D’avoir essayé d’être heureux.

LA MUSE.

Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.

La rue où je logeais était sombre et déserte ;

Quelques ombres passaient un falot à la main ;

Quand la bise sifflait dans la porte entr’ouverte,

On entendait de loin comme un soupir humain.

Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage

Mon esprit inquiet alors s’abandonna.

Je rappelais en vain un reste de courage,

Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.

Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,

Je regardai long-temps les murs et le chemin, —

Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée

Cette inconstante femme allumait en mon sein ;

Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle

Me semblait un destin plus affreux que la mort ;

Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle,

Pour briser mon lien je fis un long effort.

Je la nommai cent fois perfide et déloyale,

Je comptai tous les maux qu’elle m’avait causés.

Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,

Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés !

Le jour parut enfin. — Las d’une vaine attente,

Sur le bord du balcon je m’étais assoupi ;

Je rouvris la paupière à l’aurore naissante.

Et je laissai flotter mon regard ébloui.

Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,

J’entends sur le gravier marcher à petit bruit…

Grand Dieu ! préservez-moi ! je l’aperçois, c’est elle ;

Elle entre. — D’où viens tu ? qu’as-tu fait cette nuit ?

Réponds, — que me veux-tu ? qui t’amène à cette heure ?

Ce beau corps, jusqu’au jour, où s’est-il étendu ?

Tandis qu’à ce balcon, seul je veille et je pleure,

En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?

Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible

Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?

Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible

Oses-tu m’attirer dans tes bras épuisés ?

Va-t-en ! retire-toi, spectre de ma maîtresse !

Rentre dans ton tombeau si tu t’en es levé ;

Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,

Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !

LA MUSE.

Était encor plus aisé.

Honte à toi ! tu fus la mère

De mes premières douleurs,

Et tu fis de ma paupière

Jaillir la source des pleurs !

Elle coule, sois-en sûre,

Et rien ne la tarira ;

Elle sort d’une blessure

Qui jamais ne guérira ;

Mais dans cette source amère

Du moins je me laverai,

Et j’y laisserai, j’espère,

Ton souvenir abhorré !

LA MUSE.

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;

Pour vivre et pour sentir l’homme a besoin des pleurs.

La joie a pour symbole une plante brisée,

Humide encor de pluie et couverte de fleurs.

Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?

N’es-tu pas jeune, heureux, partout le bien-venu ?

Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,

Si tu n’avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?

Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,

Avec un vieil ami tu bois en liberté,

Dis-moi, d’aussi bon cœur lèverais-tu ton verre

Si tu n’avais senti le prix de la gaieté ?

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,

Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,

Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,

Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?

Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,

Le silence des nuits, le murmure des flots,

Si quelque part là-bas, la fièvre et l’insomnie

Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?

N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?

Et lorsqu’en t’endormant tu lui serres la main,

Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse,

Ne rend-t-il pas plus doux son sourire divin ?

N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble

Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?

Et dans ce vert palais le blanc spectre du tremble

Ne sait-il plus le soir vous montrer le chemin ?

Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,

Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,

Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,

Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?

De quoi te plains-tu donc ? L’immortelle espérance

S’est retrempée en toi sous la main du malheur.

Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,

Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?

Ô mon enfant, plains-la, cette belle infidèle

Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;

Plains-la ! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,

Deviner, en souffrant, le secret des heureux.

Sa tâche fut pénible ; elle t’aimait peut-être.

Mais le destin voulait qu’elle brisât ton cœur ;

Elle savait la vie et te l’a fait connaître,

Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.

Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;

Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.

Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge.

Quand tout l’aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

LE POÈTE.

Qui nous unissait devant Dieu.

Avec une dernière larme

Reçois un éternel adieu.

— Et maintenant, blonde rêveuse,

Maintenant, Muse, à nos amours !

Dis-moi quelque chanson joyeuse

Comme au premier temps des beaux jours.

Déjà la pelouse embaumée

Sent les approches du matin ;

Viens éveiller ma bien-aimée,

Et cueillir les fleurs du jardin.

Viens voir la nature immortelle

Sortir des voiles du sommeil ;

Nous allons renaître comme elle

Au premier rayon du soleil !

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Autor
Alfred de Musset (1810–1857) · Wikidata Q179680
Título
La Nuit d’octobre (RDDM)
Lengua
francés
Época
Romanticismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-la-nuit-doctobre-rddm--alfred-de-musset-494805
Cita recomendada
Alfred de Musset, «La Nuit d’octobre (RDDM)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-la-nuit-doctobre-rddm--alfred-de-musset-494805.html

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