LA MUSE.
LA MUSE.
Toujours d’affreux combats et de sanglantes armes ;
Le cœur a beau mentir, la blessure est au fond.
Hélas ! par tout pays, toujours la même vie :
Convoiter, regretter, prendre, et tendre la main,
Toujours mêmes acteurs et même comédie,
Et quoi qu’ait inventé l’humaine hypocrisie.
Rien de vrai là-dessous que le squelette humain.
Hélas ! mon bien-aimé, vous n’êtes plus poète.
Rien ne réveille plus votre lyre muette ;
Vous vous noyez le cœur dans un rêve inconstant ;
Et vous ne savez pas que l’amour de la femme
Change et dissipe en pleurs les trésors de votre ame,
Et que Dieu compte plus les larmes que le sang.
LE POÈTE.
L’amour l’aura brisé ; les passions funestes
L’auront rendu de pierre au contact des méchans ;
Tu n’en sentiras plus que d’effroyables restes,
Qui remueront encor, comme ceux des serpens.
Ô ciel ! qui t’aidera ? que ferai-je moi-même,
Quand celui qui peut tout défendra que je t’aime,
Et quand mes ailes d’or, frémissant malgré moi,
M’emporteront à lui pour me sauver de toi ?
Pauvre enfant ! nos amours n’étaient pas menacées,
Quand dans les bois d’Auteuil, perdu dans tes pensées,
Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
Je t’agaçais le soir en détours nonchalans ;
Ah ! j’étais jeune alors et Nymphe, et les Dryades
Entr’ouvraient pour me voir l’écorce des bouleaux,
Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades,
Tombaient, purs comme l’or, dans le crystal des eaux ;
Qu’as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse ?
Qui m’a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté ?
Hélas ! ta joue en fleurs plaisait à la Déesse
Qui porte dans ses mains la force et la santé.
De tes yeux insensés les larmes l’ont pâlie ;
Ainsi que ta beauté tu perdras ta vertu.
Et moi qui t’aimerai comme une unique amie,
Quand les Dieux irrités m’ôteront ton génie,
Si je tombe des cieux, que me répondras-tu ?
LE POÈTE.
L’homme n’a su trouver de science qui dure,
Que de marcher toujours, et toujours oublier ;
Puisque, jusqu’aux rochers, tout se change en poussière ;
Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ;
Puisque c’est un engrais que le meurtre et la guerre ;
Puisque sur une tombe on voit sortir de terre
Le brin d’herbe sacré qui nous donne le pain ;
Ô muse ! que m’importe ou la mort ou la vie ?
J’aime, et je veux pâlir ; j’aime, et je veux souffrir ;
J’aime, et pour un baiser je donne mon génie ;
J’aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.
J’aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d’un jour,
Et je veux raconter et répéter sans cesse
Qu’après avoir juré de vivre sans maîtresse,
J’ai fait serment de vivre et de mourir d’amour.
Dépouille devant tous l’orgueil qui te dévore,
Cœur gonflé d’amertume et qui t’es cru fermé.
Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur, pour éclore ;
Après avoir souffert il faut souffrir encore ;
Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.