Le voici, Lamoignon, ce jour si redoutable,
Où du Sénat français l’arrêt irrévocable,
Peut-être, de Louis, en prononçant la mort,
Va consterner l’Europe et décider son sort !
Déjà chez d’Orléans une loi préparée, 5
A du peuple écarté la sanction sacrée.
Je crains que, sous son nom, dans ce jour usurpé,
Par quelques scélérats, son vœu ne soit trompé.
Je le crains comme vous ; et ce Sénat perfide,
S’il ne méditait pas un affreux régicide : 10
(Quant à ce jugement tout le peuple est lié)
À sa décision l’aurait associé.
Moi, j’ose espérer mieux ; non, je ne saurais croire
Que d’un tel attentat on souille notre histoire.
Les écarts monstrueux de quelques orateurs, 15
N’en imposeront point à nos législateurs ;
Il en est dont les cœurs à la vertu fidèle,
Déjoueront des Marats les trames criminelles.
Tout sentiment d’honneur n’est pas encore éteint ;
Et pour un Thuriot, nous avons dix Kersaint. 20
Puissé-je me tromper ! Ah ! s’il faut qu’il périsse,
Ciel, détourne sur moi l’horreur de son supplice !
Trop heureux d’épargner, par mes obscurs malheurs,
À la France un grand crime, au monde entier des pleurs.
Louis n’enfanta point, par de folles dépenses, 25
Le ver qui dévora le suc de nos finances.
Ce prince infortuné, bien loin d’être pervers,
À sa seule faiblesse a dû tous ses revers.
D’un roi faible, grand Dieu, que le peuple est à plaindre !
Le plus cruel tyran fut cent fois moins à craindre, 30
Tels que soient ses excès, ou que soient sa fureur,
Ils doivent s’arrêter aux bornes de son cœur.
Mais un roi bienfaisant qui, de crime incapable,
Est des crimes d’autrui le jouet déplorable,
Dans un abîme affreux de maux et de forfaits, 35
Lorsqu’il va s’engloutir, engloutit ses sujets ;
Louis en offre, hélas, un trop funeste exemple !
Vous avez vu la cour ; je n’ai vu que le Temple.
Pour le bras de Louis, ferme au sein des dangers,
Le sceptre fut pesant… et les fers sont légers ; 40
Son cœur inaccessible aux remords, à la crainte,
Du calme sur son front a réfléchi l’empreinte ;
Du diadème enfin jamais la majesté
N’égala de ce front la noble nudité.
Tel je l’ai vu, du moins, dans ce jour mémorable, 45
Où de son défenseur j’eus le titre honorable,
Quant Target lâchement eut récusé le choix
Et du plus malheureux et du meilleur des rois ;
Sa constance un instant ne s’est pas démentie.
Marqués par de grands traits, tous les jours de sa vie 50
Nous montrent le héros placé sur ces hauteurs,
D’où l’on peut du vulgaire affronter les fureurs ;
À s’élancer vers Dieu son âme est toujours prête ;
Au glaive, sans pâlir, il offrirait sa tête…
Il l’offrira.
Il l’offrira. Non, non, et le Sénat français, 55
S’il ne croit pas au ciel, croit à ses intérêts.
On vient : c’est d’Orléans. L’aspect de cet infâme
D’un sentiment d’horreur a pénétré mon âme ;
J’aperçois avec lui Robespierre et Marat.
Cher collègues, fuyons ce groupe scélérat. 60
Que ferions-nous ici ?
Que ferions-nous ici ?Restons ; Kersaint s’avance.
Je vois Garran, Villette amis de l’innocence ;
Contre les factieux ils seront son support.
Louis, jugé coupable attend de vous son sort ;
Je me tais ; du Sénat nous respectons l’ouvrage ; 65
On ne nous verra point, apôtres du carnage,
Vers la sédition dirigeant les esprits,
Pour sauver Louis Seize, ensanglanter Paris.
L’équité, la vertu, voilà nos seules armes.
Souffrez, qu’en votre sein, déposant ces alarmes 70
Sur ce procès sacré, pour la dernière fois,
L’austère vérité vous parle par ma voix.
Louis est renversé ; tu peux, Sénat auguste,
Te montrer généreux… ne te montre que juste.
Pour le mieux condamner, qu’as-tu fait ?… une loi, 75
Par laquelle il n’est plus ni citoyen, ni roi.
Roi ! Malgré tout sophisme et tout détour coupable,
Louis vous le savez, serait inviolable ;
Citoyen ! Il pourrait réclamer le soutien
Que votre code assure à chaque citoyen. 80
Il vous dirait, sans doute : Où sont ces lois tutrices
Qui couvrent l’accusé de leurs formes propices ?
D’actes et de pouvoirs, cette distinction,
Sans laquelle il n’est point de constitution ?
Ces jurés que des lois équitables et sages. 85
À la faible innocence ont donné pour otages ?
Ces suffrages réduits ? Ces récusations,
Qu’on oppose à la haine ou bien aux passions ?
Ce scrutin précieux qui fait, par son silence,
À la seule justice incliner la balance ? 90
En un mot, ces appuis qu’un citoyen jamais
N’a, fut-il criminel, invoqués sans succès ?
Vous voulez me juger, peut-il encore vous dire ?
Et vos opinions ont parcouru l’empire !
Vous voulez me juger, vous mes accusateurs ! 95
Vous qui d’assassinats accueillez les auteurs,
Et chez qui, pour me perdre, une loi provoquée
N’existait pas encore… et m’était appliquée !
Louis vous a parlé : nous laissons à vos cœurs
Le soin de travailler avec ses défenseurs. 100
Que de la vérité l’éloquence est touchante,
Pour le crime où l’erreur, sa voix est foudroyante.
Ce conflit de pouvoirs a droit de m’effrayer.
La liberté le veut, je dois m’en dépouiller.
Quand le voile est tombé, l’erreur est sans refuge. 105
Je ne puis être ici législateur et juge ;
Je suis législateur, et, politiquement,
Je promets de voter pour le bannissement.
Je voue à tout despote une guerre éternelle ;
Cette guerre est à mort : elle doit être telle ; 110
Et de la liberté l’arbre majestueux,
Ne croîtra qu’arrosé de leur sang odieux.
Puissent, puissent ces rois qui viendront nous combattre,
N’avoir tous qu’une tête, et moi, d’un coup l’abattre !
Prométhée, en mes mains remets le feu sacré, 115
Et de tous les tyrans le globe est délivré.
Damien, ton noble sang bouillonne dans mes veines…
Le plus pur sang du peuple a pénétré les miennes.
Et j’en ai pour garant le vertueux transport
Qui du traître Capet me fait voter la mort. 120
La mort… Non, non, pour moi, c’est trop peu que sa vie,
Ma vengeance à ce prix serait mal assouvie.
Qu’il vive, pour l’opprobre, et contemplant son bras
Enchaîné pour jamais aux travaux des forçats.
Ciel ! Que viens-je d’entendre ! Est-ce un monstre farouche ? 125
C’est un juge ; et l’écume est encor sur sa bouche,
Je reste pour Louis : mais libre de son vœu,
Kersaint ne siége plus avec un tigre… Adieu.
Je vois législateurs, et non sans amertume ;
Que la guerre civile en votre sein s’allume. 130
Il semble qu’un génie atroce, malfaisant,
Sur le Sénat français plane dans ce moment.
J’ai longtemps hésité, je tremble de le dire ;
Mais il est parmi nous un parti qui conspire,
Un parti furieux, désorganisateur, 135
Qui d’un vaste complot cache la profondeur.
Dirai-je à quels excès, lâchement téméraires,
Vient de s’abandonner un de ses émissaires ?
Plein des vastes objets qu’embrassait mon esprit,
J’entrais ici rêveur… Arrête, m’a-t-il dit ; 140
Condamne le despote ; et pour qu’il t’en souvienne,
Choisis de prononcer ou sa mort… ou la tienne.
Il m’échappe à ces mots. Je ne puis celer :
On eût vu dans mes yeux la rage étinceler…
Je ne crains pas la mort… Que dis-je ! Ah ! Oui, j’envie 145
Le destin du héros qui meurt pour sa patrie !
Je saurai, citoyens, le prouver aujourd’hui.
Louis aura dans moi son plus solide appui ;
Mais qu’on ose insulter jusqu’en ce sanctuaire
Dans son représentant la république entière. 150
Qu’on joigne la menace à ce délit affreux,
J’en ai dû ressentir un courroux vertueux.
Avant qu’un grand arrêt fixe nos destinées,
Poursuivez les auteurs des sanglantes journées !
Que la postérité, sur les fastes français ! 155
D’un cachet infamant doit marquer à jamais.
Craignez de nous plonger dans un nouvel abîme ;
De son impunité faites sortir le crime.
Un masque affreux le couvre… osez donc l’arracher.
Qu’il n’ait plus de caveau qui puisse le cacher. 160
Non, point d’ajournement ; que le tyran périsse,
Que demain le soleil éclaire son supplice.
Philippe, ton parti n’a pas encore vaincu ;
J’en sais ici plus d’un qui croît à la vertu,
Veut le bien… le fera…
Veut le bien… le fera…De cet homme intraitable 165
Toujours l’austérité m’a semblé redoutable :
De mes complots le voile est trop tôt déchiré ;
J’en crains pour leur succès l’éclat prématuré.
Le Sénat, déployant un ferme caractère,
Portera-t-il le coup qui m’est plus nécessaire ? 170
Prince, il le portera. Que lui coûte un forfait ?
L’or dans son sein versé, produira son effet.
Mais je veux que perfide ou trop pusillanime,
Il ose à d’Orléans arracher sa victime :
Ceux qui des assassins aidaient les attentats, 175
Pour un meurtre de plus, pourront prêter leurs bras.
Je tremble, et du roi le supplice s’apprête,
Que le peuple aux bourreaux ne dérobe sa tête.
Le peuple !… Ah, le français vous est bien peu connu !
Léger, faible, indolent, aisément prévenu, 180
On lui montre, il croit voir un tyran sanguinaire
Dans un roi, dont le crime est d’être débonnaire ;
Et s’il plaint de Louis les terribles malheurs,
Un jour fera couler et séchera ses pleurs.
D’un si faible intérêt nous n’avons rien à craindre. 185
Et puis à l’ineptie on saura le contraindre,
Commune, force armée, ils nous sont tous vendus.
Nos braves fédérés en armes répandus,
Escorteront demain le monarque au supplice ;
Nul ne pourra sortir, qu’il ne soit leur complice. 190
Par Santerre, en un mot l’échafaud préparé,
Promet à nos desseins un succès assuré.
J’en accepte l’augure, et mon cœur s’abandonne
À l’espoir qu’en ce jour votre amitié lui donne.
Sur sa reconnaissance, ah ! vous pouvez compter ; 195
Oui, dès que sur le trône on m’aura vu monter,
Philippe vous appelle ; et sur la France entière
Régneront avec lui Marat et Robespierre.
De Louis que la chute affermisse nos pas ;
Sachons la prévenir en ne l’imitant pas. 200
As-tu, peuple imbécile, un seul instant pu croire
Qu’à ton égalité je bornerais ma gloire ;
Et que pour affermir ta frêle liberté,
Puissance, éclat, grandeur, Philippe eût tout quitté ?
Tu me connaîtras mieux ; le français versatile 205
Veut d’un sceptre d’airain subir le joug utile
Il faut ou qu’il reçoive ou qu’il donne des fers.
Il en recevra donc ! Ô Louis tes revers
M’apprendront à porter ce pesant diadème,
Dont le poids fut trop lourd à ta faiblesse extrême. 210
Quand Philippe t’immole, accuse tes vertus,
Si j’eusse été Louis, il n’existerait plus.
Mais Manuel s’approche… Eh quoi ! De son visage,
L’éclat est obscurci par un sombre nuage.
Que vient-il m’annoncer ?…
Que vient-il m’annoncer ?… Me trompai-je ? Il nous fuit !…
Je fuis…
Je fuis… Quoi ?
Je fuis… Quoi ? Le remord qui partout me poursuit
Depuis que des grandeurs la soif insatiable,
M’a fait de vos desseins le complice coupable.
Pour moi plus de repos ; l’enfer est dans mon sein.
Oui, contre un Dieu vengeur je veux lutter en vain ; 220
D’une horde barbare et par nous soudoyée,
Il peint les attentats à mon âme effrayée.
Philippe, je les vois, tes farouche soldats,
Semant partout le meurtre et les assassinats.
Les prisons de Paris regorgeaient de victimes, 225
Dont les opinions avaient fait tous les crimes.
Que vois-je, infortunés, vos cachots sont ouverts !
Quoi ! Vous baisez la main qui vient briser vos fers !
Ah ! Plutôt… Mais déjà le tribunal inique
A prononcé contre eux son arrêt tyrannique. 230
Les bourreaux sont tous prêts, et cet arrêt fatal
D’un horrible carnage est l’infâme signal.
De morts et de mourants des montagnes pressées,
De têtes en tous lieux les piques hérissées,
Les cris, le désespoir, et l’horreur et l’effroi : 235
Ce spectacle terrible est toujours devant moi.
Cette nuit occupé du procès mémorable,
Qui doit se décider dans ce jour redoutable,
Aux plus graves pensées je livrais mon esprit,
De mes sens, malgré moi, le sommeil se saisit. 240
De Lambale, à mes yeux que glace l’épouvante,
L’ombre dans ce moment tout à coup se présente,
Non telle qu’on l’a vue en ces jours enchanteurs :
Où l’éclat, la beauté, le luxe et les grandeurs
Remplissaient tous les vœux de son âme enivrée, 245
Mais l’œil cave et glacé, pâle, défigurée,
Les cheveux hérissés, disputant aux bourreaux
De son corps mutilé les livides lambeaux,
Dégoûtante, en un mot, de sang et de carnage ;
Je reculais. — Arrête, admire ton ouvrage, 250
Me dit-elle ; oui, c’est toi dont les cruels desseins
M’ont livrée innocente au fer des assassins.
Je t’avais pardonné ; mais ta fureur impie
De ton roi dans ce jour ose attaquer la vie,
Consommes ton forfait ; je ne puis l’empêcher : 255
Crois, au moins qu’à tes pas je saurai m’attacher.
Constante dans l’excès de ma rage ennemie,
Je serai ton bourreau, je serai ta furie ;
Sur ta tête en tous lieux, et dans tous les instants,
Mon bras, du désespoir, secouera les serpents…… 260
Je m’éveille à ces mots, mon âme épouvantée,
Sur ces tableaux cruels est sans cesse arrêtée,
Je ne puis, je l’avoue, en écarter l’horreur.
Repoussez loin de vous une indigne terreur ;
Soyez homme, et chassez jusqu’aux moindres vestiges 265
De ces fantômes vains, de ces faibles prestiges.
L’heure au Sénat m’appelle ; allons, et suivez-nous.
Les temps sont arrivés, frappons les derniers coups ;
Puis délivré d’un roi qui nous portait ombrage,
Sans crainte et sans remords consommons notre ouvrage. 270
Un dessein différent me fait suivre vos pas ;
Si je puis le sauver, il ne périra pas.
Philippe, je renonce aux grandeurs, aux richesses,
Qu’offraient à mes désirs tes infâmes promesses.
Je ne suis vertueux, ni coupable à demi ; 275
Dès ce jour, vois dans moi ton mortel ennemi.
Nous saurons réprimer l’excès de ton audace ;
Crains les proscriptions.
Crains les proscriptions. Je brave ta menace.
Puissai-je à ma patrie, en montrant tes complots,
Épargner un grand crime, épargner de grands maux, 280
Sauver la république, après l’avoir trahie,
Périr…… Et que ma mort fasse oublier ma vie.
C’en est fait, Robespierre ; et Philippe est perdu.
Ne vous souvient-il plus que tout nous est vendu.
Tandis que de sa vie au Sénat on dispose, 285
Que fait, dans sa prison, le despote ?
Que fait, dans sa prison, le despote ? Il repose.
Il repose ; et constant dans sa tranquillité,
Son œil fixe la mort avec sérénité.
Cependant l’Assemblée a, presque toute entière,
Émis déjà son vœu sur cette grande affaire ; 290
Et des opinions le partage étonnant,
Laisse encore le doute errer en cet instant.
Je crains que le Sénat, soit faiblesse ou prudence,
De cet impur fléau n’ose purger la France.
Peut-être, du trépas le despote sauvé, 295
Est, à nous asservir, de nouveau réservé.
Oh ! d’un cœur vraiment libre, affreuse incertitude !
Je l’entends ; le voici.
Je l’entends ; le voici. Reprenons notre étude.
Nous avons vu la France où régnèrent longtemps
Les Bourbons, le bonheur, les arts et les talents ; 300
Où, sous l’abri sacré d’un gouvernement juste,
De la religion, croissait le cèdre auguste,
Qui, sur ce sol heureux qu’ombrageaient ses rameaux,
Versait du firmament la rosée à grands flots ;
Où le citoyen sage, à ses devoirs fidèle, 305
Toujours de la bonté fut l’aimable modèle,
Et trouvant dans les lois un support assuré,
Acquittait en échange un impôt modéré.
Les temps sont bien changé ; la licence effrénée
A souillé cette terre autrefois fortunée ; 310
Et frappant d’un poignard les ministres des cieux,
L’absurde impiété lève un front scandaleux,
La liberté qu’elle offre est la mère du crime :
Tout français doit en être ou complice ou victime.
Aimer son roi, son Dieu, dans ces lieux pleins d’horreurs, 315
C’est vouloir du martyre obtenir les honneurs.
Mon fils, si du Très-Haut la justice éternelle
À régner sur ces lieux quelque jour vous appelle,
Si, pour exécuter son immuable loi,
Dieu vous condamne hélas ! au malheur d’être roi, 320
Que jamais l’éclat faux d’une trompeuse gloire
Ne puisse de votre âme écarter sa mémoire ;
Et dans tous vos projets invoquez son secours ;
Mais de notre leçon ne troublons plus le cours :
Parcourons l’Angleterre.
Parcourons l’Angleterre.Eh quoi ! Cette contrée, 325
Qui porta sur son roi sa main dénaturée ?
Ô ciel ! Ses habitants sont donc bien forcenés ?
Ils le furent, mon fils.
Ils le furent, mon fils.Ah ! Cher papa, daignez
De ce grand attentat me retracer l’histoire.
Je frémis d’y penser…
Je frémis d’y penser… Ah ! Dieu ! S’il pouvait croire… 330
Écoutez-là, mon fils ; que cet événement
Reste dans votre cœur gravé profondément.
Charles premier régnait : une révolte impie
Tente de renverser l’antique monarchie ;
Un parlement rebelle, et bravant toute loi, 335
Sans pudeur à sa barre ose appeler son roi ;
On lui présente, au nom du sénat régicide,
De crimes simulés une liste perfide.
Charles, quoique indigné de cette trahison,
Affaibli par l’horreur d’une longue prison, 340
À la grandeur du roi joint le sang-froid du sage,
Et de ses assassins sait confondre la rage.
Mais du malheureux prince ils ont juré la mort.
Quatre seigneurs en vain, d’un généreux accord,
Au péril de leur vie, embrassent sa défense, 345
Leur vertu fut, hélas ! leur seule récompense,
L’arrêt est prononcé ; le héros, sans pâlir,
En apprend la nouvelle et s’apprête à mourir.
Un enfant… de ton âge, est, dans son sort funeste,
Le seul soulagement, le seul bien qui lui reste. 350
L’illustre condamné sur ses genoux le prend,
Le couvre de baisers, et dit à cet enfant :
« Demain pour les anglais c’est un grand jour de fête,
« Ô mon fils, de ton père ils vont trancher la tête…
« Sois plus heureux que moi. » Tu pleures, mon cher fils ! 355
Il me semblait, papa, voir Charles dans Louis.
Si j’étais cet enfant, ô ciel !
Si j’étais cet enfant, ô ciel ! Que veux-tu dire ?
Il est trop vrai, peut-être, et c’est Dieu qui l’inspire.
Ne m’interrompez plus ; je reprends mon récit.
Le jour fatal arrive ; à l’échafaud conduit, 360
Charles veut à son peuple en vain se faire entendre,
Lui dire un triste adieu, d’une voix douce et tendre ;
Par ses vils assassins ses accents sont couverts.
Il meurt ; des cris joyeux s’élancent dans les airs ;
Le bourreau prend sa tête et d’un bras parricide, 365
Il l’élève en criant : c’est celle d’un perfide.
Ainsi périt un roi digne d’un meilleur sort.
Cromwel, qui l’immola, vengea bientôt sa mort.
Sous le voile trompeur du républicanisme,
Cet hypocrite adroit parvint au despotisme ; 370
Et tremblant, invisible au fond de son palais,
Sut, d’un sceptre de fer, écraser les anglais.
Il jouit de son crime et de sa perfidie ;
Et dans son lit, paisible, il termine sa vie.
Un pareil attentat demeurer impuni ! 375
Juste ciel, ton tonnerre était donc amorti !
Des pleurs de la vertu, des triomphes du vice,
N’accusons pas, mon fils, la céleste justice.
Elle éprouve les bons au milieu des fléaux ;
Elle donne aux méchants leurs remords pour bourreaux. 380
Voyez ici Cromwel entouré de furies,
De ses crimes affreux enfantements impies,
Ne pouvant à son Dieu montrer que ses forfaits ;
Sans amis (les méchants n’en connurent jamais ;)
Voyant des assassins dans toutes ses victimes 385
Exhaler dans la rage et son âme et ses crimes ;
Et là, Charles premier, dont l’œil doux et serein,
Fixe de son trépas l’appareil inhumain ;
Qui, fort du calme heureux que l’innocence donne,
Aime encor ses bourreaux, les plaint et leur pardonne. 390
Que préfériez-vous, mon cher fils, dites-moi,
Ou le lit de Cromwel, ou l’échafaud du roi ?
Ah ! Papa, l’échafaud, la mort n’a rien d’horrible.
La mort du criminel, est la seule terrible.
Embrasse-moi, mon fils, objet de mon amour. 395
Grave bien dans ton cœur la leçon de ce jour.
C’est Lamoignon… Sortez.
C’est Lamoignon… Sortez. Prince, il faut du courage.
J’en ai.
D’Orléans est vainqueur, et… L’arrêt est porté.
Tant mieux ; je sors enfin de ma perplexité. 400
Pour moi depuis longtemps quel fléau que la vie ?
Leur fureur m’en délivre, et mon âme affranchie,
Vers l’immortalité va prendre son essor.
(Il se promène à grands pas. Silence de quelques minutes.)
Tu n’es que l’instrument aveugle et déplorable
Les perfides complots d’un mortel exécrable, 410
D’un serpent qu’en mon sein j’ai toujours réchauffé,
Et qu’un roi défiant eût sans doute étouffé…
Hélas ! je lui pardonne ; et puisse sur la France,
Ne point de mon trépas retomber la vengeance !…
Mon peuple, abreuve-toi, si tu veux, de mon sang, 415
Mais craints de conquérir à ce prix un tyran.
Si la félicité peut naître au sein du crime,
Que ma mort de tes maux ferme du moins l’abîme,
Frappe-moi ; mais sans haine ; un jour, ouvre les yeux,
Regrette-moi, mon peuple, aime-moi, sois heureux, 420
Tels sont les veux derniers que profère ma bouche !
Ô Louis, ô mon roi ! Quel monstre assez farouche,
Pourrait et vous entendre, et ne pas s’attendrir ?
À vos genoux sacrés, c’est à moi de mourir.
Je n’ai pu vous sauver; que fais-je sur la terre ? 425
Quand, du bien, l’honnête homme en son cœur désespère.
Il appelle la mort, trop lente à le frapper.
La tombe est le manteau qui doit l’envelopper.
Ô mon cher Lamoignon, ô mon ami fidèle !
Des vertus aux humains conservez le modèle : 430
Il est trop précieux, dans ce siècle pervers.
Vous venez, chers amis, partageant mes revers,
Dans mes derniers moments, soutenir ma constance.
Nous venons à votre âme apporter l’espérance.
Le jugement fatal à peine était rendu, 435
Nous sommes introduits ; mon collègue éperdu,
Par sa mâle éloquence étonne l’assemblée.
Quoi, dit-il, d’une voix attendrie et troublée.
Louis est condamné, se peut-il ?… et cinq voix
Enverront à la mort le plus juste des rois !… 440
Mais l’arrêt est porté ; sénateurs inflexibles,
Vos cœurs à la pitié font vœu d’être insensibles ;
Qu’à l’intérêt public ils soient au moins ouverts.
Louis est abattu ; Louis est dans vos fers ;
Il ne saurait vous nuire, et cet auguste otage, 445
D’une profonde paix pourrait être le gage.
Je dis plus, persistez dans votre jugement ;
Mais de l’exécuter attendez le moment.
Quand l’Europe à la paix par vos armes forcée,
Sera de vos États à jamais repoussée ; 450
Quand votre pavillon sur les mers respecté,
Partout impunément sera moins insulté,
Alors, si vous pensez qu’un peuple magnanime
Doive à sa liberté cette illustre victime,
Si la clémence est basse et moins digne de vous, 455
Frappez : Louis est là, Qui ne peut fuir vos coups ;
Mais si l’oubli fatal de toute politique,
Osait dicter la mort, dans cet instant critique,
Contre vous toute entière, excitée à la fois,
L’Europe écraserait la France de son poids. 460
Vos soldats pourront-ils, quelque soit leur courage,
De cette masse énorme arrêter le ravage ?
N’allez pas de vingt rois, provoquant les fureurs,
Livrer votre patrie aux plus cruels malheurs.
Ainsi parle Tronchet ; une terreur soudaine 465
A frappé les esprits, qu’il calme et qu’il ramène.
Le Sénat d’un sursis sent la nécessité ;
Demain ce grand objet doit être discuté.
Nous pourrons réussir, pendant cet intervalle,
À faire révoquer la sentence fatale. 470
Peut-être vos dangers agitant les esprits,
En faveur de son roi réveilleront Paris.
Qu’il ose se montrer…
Qu’il ose se montrer… Ami tendre et fidèle,
Réprimez, croyez-moi, l’excès de votre zèle,
Plutôt que d’exciter les plus légers combats. 475
J’aimerais mieux souffrir mille et mille trépas.
Du sang de mes sujets je fus toujours avare :
Je ne veux point apprendre à devenir barbare.
Si pour les factieux je suis un ralliement,
Que leurs torches, amis, s’éteignent dans mon sang. 480
Quand Louis condamné va subir son supplice,
Tout défenseur ici n’est plus que son complice.
Son complice !… Ah ! Ce mot convient mal à Louis !
Le crime a des fauteurs, la vertu des amis.
Toi qui devrais, des lois organe respectable, 485
Adoucir leur rigueur, même envers un coupable,
C’est ton roi que tu viens insulter aujourd’hui !…
Vil insecte !… jamais fus-tu plus loin de lui ?
Je sais comme on punit un insolent esclave :
Tu connaîtras bientôt mon pouvoir.
Tu connaîtras bientôt mon pouvoir. Je le brave. 490
Par un fer assassin, si mon roi doit périr,
Le suivre est dans mon cœur le plus ardent désir.
Mais non ; votre fureur sera mal assouvie,
Dieu saura conserver sa précieuse vie.
Peuple abusé, ton roi, grâce au ciel protecteur, 495
Vivra pour ton amour, vivra pour ton bonheur.
Cher prince, ah ! permettez qu’à vos pieds que j’embrasse…
Illustre et tendre ami, c’est là qu’est votre place.
Tant qu’il respirera, vous y serez toujours.
Ô vous dont l’amitié vient consoler mes jours, 500
Généreux défenseurs, dont la noble éloquence
A, malgré les poignards, plaidé pour l’innocence,
Certes, pour la sauver, il ne vous manqua rien,
Que de la présenter à des hommes de bien.
Recevez mon adieu… c’est le dernier, sans doute, 505
C’est celui de mon cœur. Ah !… Combien il lui coûte…
Non, prince, espérez mieux, nous nous verrons encor ;
Nous l’anéantirons, ce jugement de mort.
Le peuple et le Sénat, d’un accord unanime,
Verront, détesteront, répareront leur crime ; 510
Vous nous serez rendu.
Vous nous serez rendu. Non, je l’espère peu,
Mais on m’arrache à vous… Ah, chers amis ! Adieu…
De témoins importuns, quoi ! sans cesse entouré,
Ne puis-je être à moi-même un seul instant livré ?
Dans l’état où je suis, un repos salutaire, 515
Au corps comme à l’esprit est pourtant nécessaire.
Ah ! de vos fonctions la triste austérité,
Est-elle incompatible avec l’humanité ?
Non certes, nous sortons ; mais quand, par notre absence,
Nous laissons une trêve à notre surveillance, 520
Souffrez que de ce lieu, prudemment visité,
Tout instrument de mort soit par nous écarté.
Croyez-vous que je puisse, en ma rage insensée,
D’un suicide affreux concevoir la pensée ?…
Que je fasse, au mépris des lois de l’Éternel, 525
D’un homme malheureux un homme criminel ?
Que j’ose, sans son ordre, et bravant sa justice
Quand ma prison me gêne, en briser l’édifice ?
Quand je puis, illustré par l’excès du malheur,
De la main des bourreaux, périr avec honneur, 530
Irai-je, par un crime, avilir ma mémoire !
Non, non : détrompez-vous, si vous l’avez pu croire.
Louis, qui, dans son Dieu, met son unique appui,
Demain saura mourir… Et sait vivre aujourd’hui.
Ô sublime vertu ! Le cœur le plus sauvage, 535
Peut-il, sans l’admirer, entendre ton langage ?
Nous vous laissons, Louis.
Nous vous laissons, Louis. Mortels compatissants,
J’adresse au Ciel pour vous mes vœux reconnaissants.
Je puis donc, délivré d’une affreuse contrainte,
Respirer un moment, sans témoins et sans crainte. 540
Je puis descendre en paix, dans ce cœur déchiré,
Démêler le chaos dont il est entouré ;
Chercher, en écartant tous ses voiles funèbres,
Un fanal nécessaire au milieu des ténèbres ;
Déterminer enfin, guidé par la vertu, 545
L’assiette qui convient à mon être abattu !…
Je me cherche en moi-même : est-ce un rêve, un délire,
Qui sur mes sens trompés, exerce son empire ?
Hélas ! il est trop vrai ; l’excès de mon malheur
N’est point d’un songe vain la fugitive erreur. 550
Oui, Louis aux bourreaux, peut-être aujourd’hui même
Doit présenter son front, qu’orna le diadème.
Car je n’embrasse point cet espoir d’un sursis,
Qu’hier m’ont apporté de vertueux amis.
Les tigres, dont la rage immole l’innocence, 555
Brûlent d’exécuter leur cruelle sentence.
Ils ont soif de mon sang, les plus légers délais
Pourraient de leur fureur renverser les projets.
Ô France, ô ma patrie, ô terre infortunée !
Quelle va désormais être ta destinée ?… 560
En proie aux scélérats, brûlants de tous les feux,
Qu’allument dans ton sein leurs complots factieux,
Dans les convulsions d’une horrible anarchie,
Ah ! Je vois expire ta force anéantie,
Et vingt tyrans bientôt se partager entre eux, 565
De ton sein démembré les lambeaux malheureux.
D’un aussi bel empire, ô destin déplorable !…
Je me le représente en ce temps mémorable,
Où puissant, redouté sur la terre et les mers,
Il semblait à ses lois asservir l’Univers, 570
Et je l’asservissais !… Et semblable à la foudre,
Un seul de mes regards eût plongé dans la poudre
Ce peuple révolté qui, sur son souverain,
Ose aujourd’hui porter une coupable main !…
Ainsi, de l’Éternel les décrets immuables, 575
Renversent des humains les grandeurs périssables,
Et son bras tout-puissant fait tomber quelquefois
Le fer, qu’un fil suspend sur la tête des rois…
Heureux si le destin, auquel je suis en butte,
N’eût entraîné que moi dans ma terrible chute, 580
Et si, seul malheureux, seul en proie aux revers,
Les fers de mes parents n’aggravaient point mes fers.
Ô mes enfants ! Ma sœur ! Ô ma chère Antoinette !
Pardonnez-moi l’abîme où mon malheur vous jette :
Des captifs, comme moi, moi, vous subissez le sort ; 585
Peut-être, comme moi, subirez-vous la mort.
La mort… Quoi ! ces bourreaux, dans leur sombre vengeance,
Frapperaient l’amitié, la vertu, l’innocence !
Et pour mettre le comble à leurs affreux desseins,
D’un sang si précieux, ils rougiraient leurs mains ! 590
Cette idée est affreuse… Une glace mortelle
A navré mes esprits… Je tremble… Je chancelle…
Mes genoux affaiblis se dérobent sous moi.
Qui me délivrera de ce moment d’effroi ?…
J’entends du bruit, on ouvre. Ah ! Que vient on m’apprendre ? 595
Vous n’avez plus, Louis, de sursis à prétendre ;
Par le Sénat français, le jugement porté,
Dans une heure au plus tard, doit être exécuté.
Je vois, sans me troubler, le trépas qu’on m’apprête ;
Mais avant qu’aux bourreaux je présente ma tête ; 600
Qu’on me permettre au moins de dire dans ce lieu,
À ma triste famille un éternel adieu !
Elle va s’approcher, et je l’ai prévenue.
Louis, à part.
Me refusera-t-on, dans ce fatal moment, 605
D’un ministre des cieux le secours consolant ?
Daignez fixer un choix, me le faire connaître,
Vos vœux seront remplis.
Vos vœux seront remplis. Vous l’allez voir paraître.
Au gré de nos projets, je vois tout réussir,
Embrassons-nous, amis, le tyran va périr. 610
Hier, de ses conseils, l’éloquence importune,
Avait séduit les cœurs et changé sa fortune.
Si Danton, avec art maîtrisant les esprits,
N’eût fait au lendemain ajourner le sursis,
Le Sénat, oubliant sa grandeur magnanime, 615
Ravissait à nos coups cette illustre victime.
Je l’ai craint un moment ; mais grâce au ciel, enfin
Notre pouvoir l’emporte, et n’aura plus de frein ;
Si Chambon, si Roland, osent rester en place,
De leurs têtes ils paieront leur indiscrète audace, 620
Et leur mort apprendra que nous et nos amis,
Seuls de l’autorité, devons être investis.
On vient ; c’est du tyran la famille éplorée.
Bientôt la république en sera délivrée.
Où peut-il être, ô ciel !…
Où peut-il être, ô ciel !… Qu’entends-je ?…
Où peut-il être, ô ciel !… Qu’entends-je ?… Ah, cher époux ! 625
Vos enfants, votre sœur, embrassent vos genoux.
Que vois-je ? Est-il possible, ô moment plein de charmes !
Vous m’êtes tous rendus… Quoi ! Vous versez des larmes !
Ces mots portent le trouble en vos cœurs éperdus !…
Vous détournez les yeux !… Oui, vous m’êtes rendus. 630
On peut bien m’arracher ma vie infortunée,
Ma vie à tant de maux tristement condamnée,
Mais lorsque je jouis de vos embrassements,
Me ravir la douceur de ses derniers moments,
Troubler le calme heureux de mon âme paisible, 635
Ah ! Cet effort à l’homme est sans doute impossible.
Il serait trop affreux de perdre, sans retour,
Les objets adorés d’un vertueux amour ;
Mais nous nous rejoindrons, j’en ai la confiance !
Ô Louis, cette idée est ma seule espérance. 640
Au milieu des horreurs de mon funeste sort !
Et le jour et la nuit, je désire la mort ;
Je la veux, la cherche, à grands cris je l’appelle.
Ah ! C’est en vain, sa faulx ne sait qu’être cruelle.
Si sa main bienfaisante eût exaucée mes vœux, 645
Le soleil en ce jour n’eût pas luit pour mes yeux.
Condamnée au tourment, à l’opprobre survivre…
Mon époux me précède, il n’eût fait que me suivre…
Je sais qu’on me destine un trépas infamant,
À de vils tribunaux, livrée indignement, 650
Il n’est point, je le sais, de supplice et d’outrage,
Que n’aient préparés la vengeance et la rage :
L’instant même en approche, et bien loin que dans moi,
Son image terrible excite quelque effroi,
Ce consolant espoir affermit ma constance ; 655
Mon âme, en s’y livrant, frémit d’impatience…
Quoi ! j’aurai vu couler, versé par la fureur,
Le sang le plus sacré, le plus cher à mon cœur !
À mes yeux éperdus, des hordes forcenées,
Auront de tous les miens tranché les destinées, 660
Et je pourrais encor sourire à d’autres vœux,
Qu’à ceux de les rejoindre, et de périr comme eux.
Non, non. Ah ! Du destin, si jamais la clémence,
Remettait en mes mains les soins de ma vengeance ;
Si je pouvais, du meurtre épuisant les horreurs, 665
À mon tour vous frapper, lâches conspirateurs,
Antoinette, à ce prix, pourrait chérir la vie.
Mon fils, si Dieu vous place au rang majestueux,
Où brillèrent longtemps vos augustes aïeux,
Pensez à votre père, et vengez son supplice ; 670
Au bruit du châtiment, que l’Univers frémisse ;
Que les peuples tremblants apprennent à jamais
À respecter les rois que le ciel leur a faits.
Antoinette, ah ! bien loin d’allumer dans son âme,
D’une aveugle fureur la criminelle flamme, 675
Appliquez-vous sans cesse à lui bien enseigner,
Que le grand art des rois est l’art de pardonner ;
Que de son peuple un jour il se montre le père :
Cette seule vengeance et digne de me plaire.
Quel touchant héroïsme ! Ô Louis, cher époux ! 680
Ah ! Combien Antoinette est moins grande que vous
Aurais-je, juste ciel, par des excès coupables,
Attiré sur Louis les maux dont tu l’accables ?
Sur moi seule, grand Dieu, verse tout ton courroux ;
Protège l’innocence, et sauve mon époux ! 685
Chère épouse, écartez cette cruelle image…
Nos maux et mon trépas ne sont point votre ouvrage :
Le ciel a tout conduit, son invisible main
A seule armé le bras qui va percer mon sein.
Aux lois du Tout-Puissant ne soyons point rebelles ; 690
Présentons à ses coups des victimes fidèles.
La vertu sait du sort tempérer la rigueur,
Et du sein des revers, fait naître le bonheur.
Ciel ! Que vois-je !…
Ciel ! Que vois-je !… Ô Louis !…
Ciel ! Que vois-je !… Ô Louis !… Approchez-vous, mon père,
Mon cœur vous attendait, c’est en vous que j’espère. 695
Je vous suis à l’instant… ô ma femme ! ô ma sœur !
Ô mes tendres enfants !… venez tous sur mon cœur :
Recevez les adieux de l’ami le plus tendre !…
Venez… Elle chancelle, et ne peut plus m’entendre.
Antoinette !…
Antoinette !…J’expire !…
Antoinette !… J’expire !… Ah ! Reprenez vos sens… 700
N’ajoutez pas encore à mes affreux tourments.
Faut-il que ce soit moi, dans ce moment terrible,
Qui cherche à consoler votre cœur trop sensible ?
De grâce, épargnez-vous des transport superflus…
Ô ciel, c’en est donc fait !… Je ne le verrai plus… 705
C’est vous dont la fureur, lâchement effrénée ;
Dirige sur son sein votre main forcenée !…
Quoi ! Vous ne craignez pas que la foudre du ciel
Ne renverse avec vous votre complot cruel,
Et que d’un Dieu vengeur l’éclatante justice 710
N’apprenne et vos forfaits et votre prompt supplice ;
Mais vous bravez le ciel, et le ciel irrité
Laisse un pouvoir sans frein à la perversité.
Ne pensez pas pourtant que sa foudre endormie,
Toujours de vos projets respecte l’infamie. 715
Non, non. Un jour viendra que son bras tout puissant
Brisera de vos lois l’édifice sanglant :
Vous-mêmes, et mon âme en nage dans la joie ;
D’un vainqueur furieux vous deviendrez la proie.
Trahis, exterminés, poursuivis en tous lieux, 720
Privés avec horreur et des eaux et des feux ;
Dieu même, en traits de sang, sur votre front perfide,
Imprimera ces mots : Fuyez un parricide.
Loin d’irriter des cœurs qu’il faudrait attendrir,
Oh ! Maman, laissez-nous le soin de les fléchir ! 725
Suivez-moi… Votre frère est sûr de sa conquête.
Ah ! D’un père innocent ne tranchez pas la tête !
Coupez plutôt la mienne…
Coupez plutôt la mienne… Et puis la mienne…
Coupez plutôt la mienne… Et puis la mienne… Hélas !
Daignez à l’Assemblée accompagner mes pas…
Emmenez ces enfants…
Emmenez ces enfants… À vos pieds que j’embrasse, 730
Ne me refusez pas cette dernière grâce…
Soldats, qu’on les emporte…
Soldats, qu’on les emporte… Ah ! Cruels, arrêtez !…
Mon fils…
Mon fils… On nous sépare…
Mon fils… On nous sépare… Et quoi, vous nous quittez !
Marchons, il en est temps…
Marchons, il en est temps…Soldats, veillez sur elles.
Non, je puis affronter vos cohortes cruelles. 735
Entends-moi, cher époux…
Entends-moi, cher époux… Louis… Mon frère…
Entends-moi, cher époux… Louis… Mon frère…Adieu…
Il nous fuit… Se peut-il ?… On l’entraîne… Ah ! Grand Dieu !
Suivons ses pas… Courons…
Suivons ses pas… Courons…Je me meurs…
Suivons ses pas… Courons… Je me meurs…Antoinette…
Profitons de l’état où la douleur les jette.
Qu’on les transporte ailleurs…
Qu’on les transporte ailleurs… Et nous, sans nul retard 740
Dans le sein du despote, enfonçons le poignard.