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Léonce Depont · Modernismo

La Légende des Arbres

francés

LE NOM

Sur l’écorce a un hêtre à la peau tendre et lisse

J’ai finement gravé ton nom harmonieux,

Ton nom dont la douceur est un bienfait des Dieux,

Et qui s’épanouit comme s’ouvre un calice.

Pour qu’ici-bas jamais ta gloire ne pâlisse,

J’ai, dans la blanche écorce, incrusté de mon mieux

Ce nom qui cache presque un sens mystérieux

Et qu’entendent l’oreille et l’âme avec délice.

Or, depuis, l’arbre immense aux soupirs véhémens

A la sérénité de ses gémissemens

Mêle un sanglot où l’âpre angoisse d’aimer vibre ;

Car le hêtre plaintif de l’agreste chemin

A senti jusque dans sa plus profonde fibre

Pénétrer l’infini du désespoir humain.

RIVALITÉS

Souvent je me suis dit, ô vieux arbres, que scelle

Aux sables, à la glaise, aux rocs, l’ongle puissant

Des racines, que votre âme altière ressent

Ses angoisses parmi l’angoisse universelle.

Je me suis dit souvent que vous avez aussi

Vos haines, vos amours, comme vous millénaires,

Quand, dominant l’éclat lugubre des tonnerres,

Vous enflez votre verbe éperdument grossi.

Que de drames dans les ténèbres inconnues

Où s’enfoncent vos troncs par la faim torturés !

Pour croître et vous nourrir, que d’efforts ignorés

De ce lumineux ciel où voyagent les nues !

Quelle guerre sans trêve aux antres souterrains

Où vous devez d’argile informe vous repaître,

Vieux arbres, dont un souffle étrange anime l’être,

Et dont les bras noueux sont par le lierre étreints !

Hélas ! il vous faut donc lutter comme nous-mêmes,

Vous qui paraissez tels que d’impassibles Dieux,

Et ce que nous prenons pour des chants glorieux

N’est que plaintes et cris de colère et blasphèmes !

Vous qui semblez créés pour rêver dans l’azur

Et pour teindre aux couchans vos frondaisons sublimes,

Géans prodigieux dont s’empourprent les cimes,

Vous subissez aussi notre esclavage obscur !

Et la faim, sous son joug inexorable, plie

Vos légions dont nul n’a révélé les mœurs,

Arrachant presque à vos triomphales clameurs

L’aveu d’on ne sait quelle ample mélancolie.

FORÊTS D’AUTOMNE

Je m’égare souvent dans l’innombrable foule

Des arbres, et, perdu sous leurs voûtes, songeur,

Comme au fond d’une mer marcherait un plongeur,

J’erre dans les forêts vermeilles que je foule.

Les émeraudes, les cornalines, les ors,

Qu’en triomphe la flore harmonieuse étale,

Forment un océan de splendeur végétale

Peuplé de purs joyaux et de rares trésors.

Et tout semble envahi par une ample marée

De pourpre, de topaze et d’ambre, submergeant

Les vieux chênes de bronze et les bouleaux d’argent.

Dont ruissellent les fûts d’une lueur dorée.

Car le soleil y glisse en effluves épars

Dont la chute légère et par degrés verdie,

Ayant illuminé l’azur qu’elle incendie,

Se nuance aux reflets jaillis de toutes parts

Seul, j’avance parmi la forte odeur de sève,

Dans la clarté fluide où frissonne parfois

Cette mystérieuse âme triste des bois,

Qu’un souffle on ne sait d’où venu gonfle et soulève.

Je regarde, j’écoute et j’aspire. Mes sens

Sont baignés dans la fraîche atmosphère, et, comme ivre,

Je crois dans les forêts fabuleuses poursuivre

Des chimères et des rêves éblouissans.

Et ce sont des lointains de gloire, des magies

Où nagent des oiseaux fantastiques, où l’œil

Toujours émerveillé découvre avec orgueil

Les sites apparus et les formes surgies.

Ce sont des visions de légende, des ciels

Qu’évoque la mémoire ou que le songe explore

Épanouissement d’une géante flore

Dont la puissance éclate en jets surnaturels…

Et l’autre mer, la mer sans cesse inassouvie

Que jalonne partout d’embûches le trépas,

Dans ses gouffres les plus vertigineux, n’a pas

Un tel débordement de couleurs et de vie.

LE CŒUR

Acceptant sans plier tous les coups du Destin,

Mon cœur est l’arbre altier que l’ouragan dénude,

Bien que, dressé dans son ingrate solitude,

L’épreuve l’ait rendu plus fort et plus hautain.

Tel un aigle qui fuit emportant son butin,

Vainement passe la tourmente au souffle rude.

Rien jamais n’a troublé la sereine attitude

De ce cœur vieux déjà, mais toujours enfantin.

Le vent épuise en vain sa colère inutile

Sur l’arbre douloureux qu’il outrage et mutile.

La sève monte et laisse un espoir fécondant ;

Et, si quelque blessure éternelle est ouverte

Quand la tempête arrache une branche en grondant,

Sur l’impassible tronc germe une pousse verte.

LES FRÈRES

Enfans du même chêne, issus de glands jumeaux,

Dans la même forêt, sur la même colline,

Caressés par le jour qui croît ou qui décline,

Ensemble ils ont poussé leurs robustes rameaux.

La même sève enflant leur fraternelle écorce,

Les bras désespérés l’un vers l’autre tendus,

Sans confondre jamais leurs frissons éperdus,

Ensemble ils ont grandi pleins d’amour et de force.

Et, sans jamais unir leurs vastes frondaisons,

Sous la mousse de bronze et d’or qui les cuirasse,

Parmi les vigoureux ancêtres de leur race

Tous deux ont contemplé les mêmes horizons.

Or, demain, au tranchant des haches meurtrières,

Les arbres tomberont ainsi que des fétus,

Sentant frémir autour de leurs troncs abattus

Les rêves impuissans et les vaines prières.

Ils ne gémiront plus demain au gré des vents ;

Mais peut-être un foyer, dans ses flammes prochaines,

Mêlera l’âme vague et sereine des chênes

Qui n’auront pu s’étreindre et s’enlacer vivans.

Noblement douloureux, séparés côte à côte,

Tels se sont accomplis nos tragiques destins ;

Et nous avons vieilli, l’un pour l’autre hautains,

De crainte d’effleurer la plus légère faute.

Mais, de même que sont venus les bûcherons,

Quand surgira la Mort très douce, qui délivre,

Purifiée enfin, notre âme pourra vivre

De l’extase où tous deux nous nous réfugîrons.

INSCRIPTION ANTIQUE

Vieux chêne, qui frémis d’une vaste colère ;

Dont la racine souple et le tronc séculaire,

Aussi durs que le roc qui les nourrit, ont crû ;

Vieux chêne, sur la cime éternelle apparu ;

Dont l’âpre griffe au sol granitique s’implante,

Autour de toi, ce soir, une meute hurlante

Semble aboyer avec fureur ; arbre, tu sens

S’acharner contre toi des monstres menaçans,

Et, de tous les côtés assailli, tu t’efforces,

Trempé d’air pur et sous ta cuirasse d’écorces,

D’opposer à l’horreur des tourbillons glacés,

Aux funestes sanglots, aux râles courroucés,

Au noir déchaînement de la brutale horde,

Bien que parfois un souffle irrésistible torde

Tes bras noueux qui dans l’ombre craquent soudain,

Ta vigilance et ton audace et ton dédain ;

Et tu sais, bien que ta ramure se lamente,

Tenir tête aux amers défis de la tourmente.

Mais, vieux chêne héroïque et las d’avoir lutté,

Quand reviendra la gloire ardente de l’Eté,

Alors les moissonneurs fendant comme une houle

Les épis, dont le peuple au vent des faulx s’écroule ;

Les sauvages troupeaux épars aux prés lointains,

Qu’emporte la fougueuse ivresse des instincts ;

La charrue imprimant sa trace diligente ;

Les sinuosités des rivières, qu’argenté

Le grand ciel traversé par des nuages fous ;

Les taureaux sous le joug ployant leurs larges cous,

Et les frêles essaims, dont les vibrans murmures

Font éclore une extase au cœur des roses mûres

Et de vols lumineux sillonnent les vergers,

Empliront toute la plaine de bonds légers,

De rumeurs, de reflets, de scènes innocentes ;

Cependant qu’égarés aux méandres des sentes,

Des chœurs de jeunes Dieux, ægypans ou sylvains,

Frapperont l’ample écho d’appels tendrement vains,

Et que de son roseau, dans la brise attiédie,

Un pâtre exhalera l’agreste mélodie.

STANCES

Vieux tilleuls, qui m’avez jadis connu petit,

Me voici près de vous, qu’un souffle obscur balance

Mais, où l’écho longtemps de mes jeux retentit,

Aujourd’hui je passe en silence.

Comme un cerf haletant vient expirer aux lieux

D’où le lança la meute acharnée à l’atteindre,

Mon cœur, que vous avez cru sans doute oublieux

Dans votre ombre a voulu s’éteindre.

Je retourne épuisé, vaincu par les douleurs,

De blessures couvert, déchiré par la vie

Et je sens se mouiller déjà mes yeux de pleurs,

Comme la bête poursuivie.

Me reconnaissez-vous malgré ce front penché,

Ces cheveux grisonnans et cette morne allure

Et cette lèvre, hélas ! qui prit goût au péché,

Dont elle a gardé la brûlure ?

Parlez encore à l’être innocent que je fus,

O tilleuls vénérés de l’antique demeure,

Et faites que, naïf, sous vos arceaux touffus,

Ainsi que je suis né, je meure.

Mon Dieu ! redevenir, avant le grand sommeil.

L’enfant candide et bon, l’âme ingénue et fraîche,

Celui qui contemplait d’un sourire vermeil

Jésus endormi dans sa crèche !

L’enfant qui, par le clos aux espaliers rougis,

Dépensait tant de joie et d’ardeur juvénile,

Qu’il mettait une grâce autour du cher logis

Couronné d’un fin campanile !

L’enfant à qui sa mère enseignait le devoir,

Dont l’œil s’illuminait aux récits de l’ancêtre,

Et qui, près du tombeau, se lamente de voir

Que seul il vieillira peut-être !

Consolez mes chagrins, accueillez mes remords,

Pour que ma vie errante au toit natal s’achève !

Que votre voix, pareille aux voix des rêves morts,

Me retienne où resta mon rêve !

Caressez mes regrets de vos soupirs humains,

Car une pitié tendre à tout martyre est due ;

Et, puisque mon front las se penche sur mes mains,

Rendez-moi l’humble foi perdue !

Si, pour mourir ici je fus un jour élu,

Que votre doux murmure, ô tilleuls, me captive,

Jusqu’à l’heure où viendra le repos absolu,

Avec l’ombre définitive !

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Autor
Léonce Depont
Título
La Légende des Arbres
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-la-legende-des-arbres--leonce-depont-e24a2d
Cita recomendada
Léonce Depont, «La Légende des Arbres», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-la-legende-des-arbres--leonce-depont-e24a2d.html

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