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André Theuriet · Modernismo

La Fille du Tonnelier

francés

Jean-Maurice habitait, au fond d’un carrefour,

Une vieille maison à fenêtres grillées :

À travers les barreaux à peine entrait le jour,

Tant les vitres étaient de poussière souillées.

Sous les coups répétés d’un lourd marteau de fer,

La grand’porte s’était déjetée et fendue ;

Aux ferrures du puits une corde pendue

Depuis tantôt dix ans se balançait en l’air.

Des mauves fleurissaient sur l’escalier de pierre,

Et du haut du portail, des pavots empourprés,

Au moindre effort du vent, parsemaient les degrés

De pétales flétris et de graine légère.

Maurice avait vingt ans ; son cœur, ô rareté !

Ne s’était point gâté dans les murs du collège ;

Au logis paternel il avait rapporté

Sa foi, trésor sans prix, blanche virginité

Qui fond aux premiers feux comme un flocon de neige.

Il n’avait pour amis que ses livres poudreux,

Fidèles compagnons peuplant sa solitude ;

Il ignorait le monde et se trouvait heureux

Entre les quatre murs de sa chambre d’étude.

Dès la pointe du jour, courbé sur son bureau,

Il lisait jusqu’au soir près de sa vitre ouverte.

Où grimpaient en été deux brins de vigne verte.

Quand le soleil fuyait derrière le coteau,

Il relevait la tête, et, laissant la lecture

Des poètes aimés du bon temps d’autrefois,

La Fontaine ou Régnier, les auteurs de son choix,

Il contemplait d’un air songeur l’allée obscure

Du jardin assoupi dans l’ombre et la verdure :

C’était un grand enclos couvert d’arbres fruitiers,

Où les plantes poussaient à la bonne aventure;

L’herbe avait remplacé le sable des sentiers,

Des ronces se tordaient aux bras des espaliers,

Et quelques rares fleurs y venaient sans culture.

Maurice, l’âme émue et le cœur plein d’espoir,

Regardait le verger, calme à l’heure du soir.

Tandis que, dans un coin de sa chambrette nue,

Souvenir de sa mère et du jour des Rameaux,

Une branche de buis, par un christ soutenu.

S’inclinait pour bénir les rêves d’or éclos

Avec les fleurs de mai dans cette âme ingénue...

À cette heure sacrée, heureuse mille fois,

La femme qui, passant près de ce coin de terre.

Eût deviné l’amour sous ce toit solitaire.

Et sur ce cœur brûlant eût fait tomber son choix!

Qui sait combien alors de fleurs, de perles fines.

Elle aurait pu trouver au fond de ces vingt ans?

Mais vers le seuil, bordé de ronces et d’épines,

Hélas! pas une main ne vint heurter à temps :

Désirs, songea d’amour, fleurs et perles divines,

Restèrent enfouis sous les murs en ruines.

II.

Par un matin d’automne ils quittaient leur logis,

Heureux ils cheminaient sur les routes poudreuses,

Et, voyant vers le soir monter aux cieux rougis

De ta grande cité les brumes onduleuses,

Ils croyaient contempler à l’horizon lointain

Les doux et premiers feux de leur gloire prochaine…

Ah! combien ont souffert et sont morts à la peine!

Combien de leur province ont repris le chemin,

Tristes, déçus, le cœur plein de trouble et de haine !

Quand Maurice partit en habits de voyage,

À la maison voisine un rose et frais visage

Se mit à la croisée afin de le mieux voir.

Et d’une voix d’argent, lui cria : — Bon courage.

Bon espoir et bonheur, Jean-Maurice, au revoir ! —

III.

Bien des fois, contemplant la maison délaissée

Et le sombre jardin où Jean ne venait plus,

Son cœur s’était serré : sa paupière baissée

Avait laissé tomber des pleurs inaperçus;

Mais, le printemps d’après, voyant une hirondelle

A son nid familier rentrer à tire-d’aile,

Son cœur battit plus libre, et l’enfant murmura,

En pensant à Maurice : — À son tour, lui, comme elle,

Vers la maison natale un jour il reviendra.

IV.

Tandis que les oiseaux fuyaient dans la ramée

En jetant, les pauvrets, un long cri de chagrin,

Indifférent et calme, et sifflant un refrain,

Il bourra lentement sa pipe bien-aimée,

Et, regardant au ciel s’en aller la fumée.

Il s’assit sur un banc, vers le seuil du jardin.

La nuit tombait, le vent agitait les feuillées,

L’odeur des foins montait vers les cieux étoiles.

Les vers luisans brillaient dans les herbes mouillées,

Et les cailles au loin gazouillaient dans les blés.

Mais Maurice était là, sans voir et sans entendre,

Et, l’esprit absorbé par un obscur dessein.

Il calculait tout bas combien il pourrait vendre

La maison de son père et l’antique jardin,

Pour retourner plus vite à son pays latin.

Dans le même moment, Éveline, joyeuse.

Songeait dans sa cellule aux bonheurs du retour.

Et la brise du soir et la nuit radieuse

L’enivraient de parfums et lui parlaient d’amour.

V.

N’avait pas reparu depuis un mois entier. —

Un soir, devant son feu dont les rouges flammèches

Étoilaient l’âtre noir, Jean-Maurice fumait,

Écoutant tout rêveur le bruit des feuilles sèches

Que le vent, dans la cour, en tourbillons poussait ;

Tout à coup du marteau retentit la voix forte.

Il ouvrit; un vieillard, Jacque, était à la porte,

Jacques le tonnelier. « Vous êtes médecin,

Dit-il ; si nous tardons, ma fille sera morte.

Hâtez-vous! » Calme et froid, Jean suivit son voisin.

Hélas! on meurt d’amour tout comme on meurt de faim.

Le feu secret nourri dans sa jeune poitrine.

Étouffé trop longtemps, s’était fait jour enfin,

Et depuis le matin dévorait Éveline.

Auprès de son rouet, de ses vases de fleurs.

De l’œuvre inachevée où dormait son aiguille,

Sans que rien révélât ses intimes douleurs.

Sur son lit virginal gisait la pauvre fille.

Maurice s’approcha, prit son bras maigre et nu.

Toucha sa joue en feu, sa main sèche et brûlante,

Sonda ses grands yeux creux, et dit d’une voix lente :

« Cette femme se meurt, et d’un mal inconnu. »

La lampe grésillait, et, tantôt sombre ou claire,

Sa douteuse lueur faiblissait par degré ;

On entendait au loin la chanson populaire

D’un passant attardé; sur le pavé de pierre.

Le vieux père à genoux sanglotait éploré ;

Éveline leva sa tête appesantie.

Comme un pâle rayon d’un froid soleil d’hiver,

Sur ses lèvres on vit luire un sourire amer.

Et d’une faible voix du fond du cœur partie

Elle fit lentement à Maurice interdit

Ce solennel aveu que lui seul entendit :

— « Docteur, ce mal affreux où se perd ta science,

C’est un mal que ton art ne guérira jamais;

Dieu te garde toujours de semblable souffrance !

Je meurs, cruel enfant, parce que je t’aimais. » —

Par un suprême effort, prompt comme la pensée.

Sur les lèvres de Jean ses lèvres de vingt ans

Mirent son âme entière en un baiser passée,

Puis au bord de sa couche elle tomba glacée.

— Jean-Maurice comprit, mais il n’était plus temps.

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Autor
André Theuriet
Título
La Fille du Tonnelier
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-la-fille-du-tonnelier--andre-theuriet-2a9c5f
Cita recomendada
André Theuriet, «La Fille du Tonnelier», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-la-fille-du-tonnelier--andre-theuriet-2a9c5f.html

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