.mw-parser-output .personnage{font-weight:bold;font-variant:small-caps}LE CHŒUR
FRANK
Tout nous vient de l’orgueil, même la patience.
L’orgueil, c’est la pudeur des femmes, la constance
Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.
L’orgueil, c’est la vertu, l’honneur et le génie ;
C’est ce qui reste encore d’un peu beau dans la vie,
La probité du pauvre et la grandeur des rois.
Je voudrais bien savoir, nous tous tant que nous sommes,
Et moi tout le premier, à quoi nous sommes bons.
Voyez-vous ce ciel pâle, au delà de ces monts ?
Là, du soir au matin, fument autour des hommes
Ces vastes alambics qu’on nomme les cités.
Intrigues, passions, périls et voluptés,
Toute la vie est là, — tout en sort, tout y rentre.
Tout se disperse ailleurs, et là tout se concentre.
L’homme y presse ses jours pour en boire le vin,
Comme le vigneron presse et tord son raisin.
LE CHŒUR
Et les pleurs et les chants sont les voix éternelles
De ces filles de Dieu qui s’appellent entre elles.
FRANK
Et je vais le porter :Malheur aux nouveau-nés !
Maudit soit le travail ! maudite l’espérance !
Malheur au coin de terre où germe la semence,
Où tombe la sueur de deux bras décharnés !
Maudits soient les liens du sang et de la vie !
Maudite la famille et la société !
Malheur à la maison, malheur à la cité,
Et malédiction sur la mère patrie !
UN AUTRE CHŒUR, sortant d’une maison.
Pour blasphémer un Dieu qui ne t’aperçoit pas.
Travailles-tu pour vivre, et pour t’aider toi-même ?
Ne te souviens-tu pas que l’ange du blasphème
Est de tous les déchus le plus audacieux,
Et qu’avant de maudire il est tombé des cieux ?
TOUS LES CHASSEURS
FRANK.
Sa maison est à lui, — c’est le toit de son père,
C’est son toit, — c’est son bien, — le tombeau solitaire
Des rêves de ses jours, des larmes de ses nuits ;
Le feu doit y rester, si c’est lui qui l’a mis.
LE CHOEUR.
C’était mon patrimoine, et c’est assez longtemps
Pour aimer son fumier, que d’y dormir vingt ans.
Je le brûle, et je pars ; — c’est moi, c’est mon fantôme
Que je disperse aux vents avec ce toit de chaume.
— Maintenant, vents du nord, vous n’avez qu’à souffler ;
Depuis assez longtemps, dans les nuits de tempête,
Vous venez ébranler ma porte et m’appeler.
Frères, je viens à vous, — je vous livre ma tête.
Je pars, — et désormais que Dieu montre à mes pas
Leur route, — ou le hasard, si Dieu n’existe pas !
Il sort en courant.
LA JEUNE FILLE
FRANK, assis sur l’herbe.
Il est deux routes dans la vie :
L’une solitaire et fleurie,
Qui descend sa pente chérie
Sans se plaindre et sans soupirer.
Le passant la remarque à peine,
Comme le ruisseau de la plaine,
Que le sable de la fontaine
Ne fait pas même murmurer.
L’autre, comme un torrent sans digue,
Dans une éternelle fatigue,
Sous les pieds de l’enfant prodigue
Roule la pierre d’Ixion.
L’une est bornée et l’autre immense ;
L’une meurt où l’autre commence ;
La première est la patience,
La seconde est l’ambition.
FRANK, rêvant.
PourquoPourquoi le Dieu qui me créa
Fit-il, en m’animant, tomber sur ma poitrine
PourquoL’étincelle divine
PourquoQui me consumera ?
Pourquoi suis-je le feu qu’un salamandre habite ?
Pourquoi sens-je mon cœur se plaindre et s’étonner,
Ne pouvant contenir ce rayon qui s’agite,
Et qui, venu du ciel, y voudrait retourner !
LA VOIX
Tous deux sans espérance, et dans la solitude,
Enfants, vous vous aimiez, et bientôt l’habitude
Tous les jours, malgré toi, t’enseigna ce chemin :
Car l’habitude est tout au pauvre cœur humain.
FRANK
BELCOLORE