Avant ce temps fatal les amants trop heureux
Brûloient toujours des mêmes feux.
Rien ne troublait le cours de leur bonheur extrême.
Pagon [l’enchanteur], leur fit trouver le secret malheureux
De s’ennuyer du bonheur même.
Tant qu’amour fait sentir ses peines, ses tourments,
Et les doux transports qu’il inspire,
Il reste cent choses à dire
Pour les poètes, les amants ;
Mais, pour l’hymen, c’est en vain qu’on réclame
Le dieu des vers et les neuf doctes sœurs ;
C’est le sort des amours et celui des auteurs
D’échouer à l’épithalame.
Faut-il être tant volage ?
Ai-je dit au doux Plaisir :
Tu nous fuis, las ! quel dommage,
Dès qu’on a pu te saisir.
Le Plaisir, tant regrettable,
Me répond : Rends grâce aux dieux ;
S’ils m’avoient fait plus durable,
Ils m’auroient gardé pour eux !
Si quelqu’un, bien traité des belles,
Fait, des faveurs qu’il obtient d’elles,
Un trophée à sa vanité,
Qu’il soit partout si mal traité,
Qu’il ne trouve que des cruelles.
Aimer à publier les grâces qu’on reçoit
Marque, ordinairement, qu’on les sent comme on doit.
En amour, c’est une autre affaire,
C’est les bien ressentir que de les bien céler,
Et, si l’ingratitude est ailleurs à se taire,
En amour, elle est à parler !
Muse de tous nos jeux, objet de nos hommages,
Songez que le dépit se mêle à nos suffrages,
Lorsque vous empruntez des travestissements
Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments ;
D’un naturel heureux l’ascendant est extrême.
Pour nous plaire toujours, soyez toujours vous-même ;
Sous des myrthes fleuris, dans des palais charmants,
Devenez-vous princesse ou compagne de Flore,
Vous causez dans les cœurs de doux ravissements,
Un murmure s’élève, éclate, augmente encore ;
Vous entendez partout des applaudissements.
Quel triomphe flatteur ! C’est un peuple d’amants
Qui couronne ce qu’il adore !
Hé bien ! croyez-les donc, ces cœurs que vous troublez.
Sous les vains ornements que votre art nous présente,
Vous n’êtes jamais plus charmante,
Que lorsque vous vous ressemblez !
Le tendre Amour soupirant
Hier disoit à sa mère :
Je ne sais quel accident
A fait geler ma terre ;
Mais il fait bien mauvais temps
Dans l’île de Cythère !
Les amoureux sont transis,
Auprès de leur bergère ;
Dans ses doigts on voit Tircis
Souffler et ne rien faire.
Ah ! que de cœurs engourdis
Dans l’île de Cythère !
Il nous faudroit des amants
Discrets, mais téméraires,
Qui ne fussent pas tremblants,
Mais ardents et sincères ;
Tels ne sont pas ceux du temps
Qui règne dans Cythère !
Après le froid c’est la faim
Qui nous livre la guerre ;
On appauvrit le terrain
D’Amour et de sa mère ;
On n’a plus que mauvais grain
Au marché de Cythère !
Jadis on alloit semant
Le grain en bonne terre,
On faisoit facilement
Une récolte entière ;
Que de déchets à présent,
Dans l’île de Cythère !
L’on apportait à foison
Farine aux boulangères ;
Dans cette morne saison,
À peine les meunières
Retirent-elles du son
Des moulins de Cythère !