Naguères chevauchant pensoye,
Com’ homme triste et douloureux,
Au dueil où il faut que je soye
Le plus dolent des amoureux ;
Puisque par son dart rigoureux
La mort me tolli ma Maistresse,
Et me laissa seul langoureux
En la conduite de tristesse.
Si disoye : il faut que je cesse
De dicter et de rimoyer.
Et que j’abandonne et délaisse
Le rire pour le larmoyer.
Là me faut le temps employer,
Car plus n’ai sentement ne aise,
Soit d’escrire, soit d’envoyer
Chose qu’à moi n’a autrui plaise.
Qui voudroit mon vouloir contraindre
À joyeuses choses escrire,
Ma plume n’y sauroit attaindre,
Non feroit ma langue à les dire.
Je n’ai bouche qui puisse rire,
Que les yeux ne la desmentissent :
Car le cœur l’en voudroit desdire
Par les larmes qui des yeux issent.
Je laisse aux amoureux malades
Qui ont espoir d’allégement,
Faire chansons, ditz et balades,
Chacun en son entendement.
Car ma Dame en son testament
Prit, à la mort. Dieu en ait l’âme !
Et emporta mon sentement,
Qui git où elle sous la lame.
Désormais est temps de moi taire,
Car de dire je suis lassé.
Je vueil laisser aux autres faire
Leur temps, car le mien est passé ;
Fortune a le forgier cassé
Où j’espargnoye ma richesse,
Et le bien que j’ai amassé
Au meilleur temps de ma jeunesse.
Amour a gouverné mon sens,
Se faute y a, Dieu me pardonne !
Se j’ai bien fait, plus ne m’en sens,
Cela ne me toult ne me donne.
Car au trespas de la très bonne
Tout mon bien fait se trespassa.
La Mort m’assit illec la bourne
Qu’oncques puis mon cœur ne passa
En ce penser et en ce soin
Chevauchai toute matinée,
Tant que je ne fus guère loin
Du lieu où estoit la disnée.
Et quand j’eu ma voie finée,
Et que je cuidai heberger,
J’ouy par droite destinée
Menestrier dans un verger.
Si me retirai voulentiers
En un lieu tout coi et privé.
Quant deux mes bons amis entiers
Surent que je fus arrivé,
Y vinrent, tant ont estrivé
Moitié force, moitié requeste,
Que je n’ai oncques eschevé
Qu’ils ne me mènent à la feste.
A l’entrer fus bien recueilli
Des Dames et des Damoiselles,
Et de celles bien accueilli
Qui toutes sont bonnes et belles ;
Et de la courtoisie d’elles
Me tinrent illec tout ce jour
En plaisans parolles et belles,
Et en très gracieux séjour.
Disner fut prest, et tables mises,
Les Dames à table s’assirent,
Et quant elles furent assises
Les plus gracieux les servirent.
Tels y ont, qui à l’heure vinrent.
En la compaignie liens,
Leurs juges dont semblant ne firent
Qui les tenoient en leurs liens.
Un entre les autres y vy
Qui souvent alloit et venoit,
Et pensant com’ homme ravy,
Et guères de bruit ne menoit.
Son semblant très fort contenoit,
Mais désir passoit la raison,
Qui souvent son regard menoit
Tels fois qu’il n’estoit pas saison.
De faire chiere s’efforçoit,
Et menoit une joie fainte,
Et à chanter son cœur forçoit
Non pas pour plaisir, mais pour crainte.
Car toujours un relais de plainte
S’enlassoit au ton de sa voix,
Et revenoit à son attainte
Comme l’oisel au chant du bois.
Des autres y eut pleine salle,
Mais celui trop bien me sembloit
Ennuyé, maigre, blesme et palle,
Et la parolle lui trembloit.
Guères aux autres ne sembloit,
Le noir portoit et sans devise,
Et trop bien homme ressembloit
Qui n’a pas son cœur en franchise.
De toutes festoyer faignoit,
Bien le fit, et bien lui seoit.
Mais à la fin le contraingnoit
Amour, qui son cœur ardeoit
Pour sa Maistresse qu’il veoit,
Et je choisis lors clerement
A son regard qu’il asseoit
Sur elle si piteusement.
Assez sa face destournoit
Pour regarder en autres lieux,
Mais au travers l’œil retournoit
Au lieu qui lui plaisoit le mieux.
J’apperçu le trait de ses yeux
Tout empenné d’humbles requestes,
Et dis à part moi : se m’ait Dieux,
Au tel fus-je comme vous estes.
A la fois à part se tiroit
Pour reformer sa contenance,
Et très tendrement soupiroit
Par douloureuse souvenance ;
Puis reprenoit son ordonnance,
Et venoit pour servir les mets.
Mais à bien juger la semblance,
C’estoit un piteux entremets.
Après disner on s’avança
De danser chacun et chacune,
Et le triste amoureux dança
A dés à l’autre, à dés à l’une ;
A toutes fit chiere commune,
A chacune son tour alloit :
Mais toujours revenoit à une,
Dont sur toutes plus lui challoit.
Bien à mon gré fut avisé
Entre celles que je vis lors,
S’il eut au droit de cœur visé
Autant qu’à la beauté du corps.
Qui croit de legier les rapports
De ses yeux sans autre espérance,
Pourroit mourir de mille morts
Avant qu’ataindre à sa plaisance.
En la danse ne failloit riens
Ne plus avant ne plus arrière.
C’estoit garnison de tous biens
Pour faire au cœur d’amant frontière.
Jeune, gente, fresche et entière,
Maintien rassis et sans changier,
Douce parolle et grant manière
Dessous l’estandard de Dangier.
De ceste feste me lassai,
Car joie triste cœur traveille,
Et hors de la presse passai.
Si m’assis derrière une treille
Drue et feuillie à grant merveille,
Entrelacée de saulx vers,
Si que nul pour cep et pour fueille
Ne me pouvoit voir au travers.
L’amoureux sa Dame menoit
Dancer quant venoit à son tour,
Et puis seoir s’en revenoit
Sus un preau vert au retour.
Nuls autres n’avoit à l’entour
Assis, fors seulement eux deux,
Et n’y avoit autre destour
Fors la fueille entre moi et eux.
J’ouy l’amant qui soupiroit.
Car qui plus est près plus désire.
Et la grant douleur qu’il tiroit
Ne savoit taire et n’osoit dire.
Si languissoit auprès du mire.
Et nuisoit à sa guarison.
Cœur ars ne se pourroit plus nuire
Qu’approucher le feu du tison.
Le cœur en son corps lui croissoit
D’angoisse et de paour estraint,
Tant qu’à bien peu qu’il ne froissoit
Quant l’un et l’autre le contraint ;
Désir, bonté, crainte reffraint
L’un eslargit, l’autre resserre.
Si n’a pas peu de mal empraint
Qui porte en son cœur telle guerre.
De parler souvent s’efforça,
Se crainte ne l’eut destourné,
Mais en la fin son cœur força
Quant il eut assez séjourné.
Puis s’est vers sa Dame tourné,
Et dit bas en pleurant adoncques :
« Mal jour fut pour moi adjourné,
Ma Dame, quant je vous vis oncques,
Je souffre mal ardant et chault,
Dont je meurs pour vous bien vouloir.
Toutefois il ne vous en chault,
J’eusse bien cause de douloir ;
Mais je vois trop qu’en nonchaloir
Le mettez quant je vous le compte,
Et si n’en pouvez moins valoir
N’avoir moins honneur ne plus honte.
Hélas ! je vous grieve, ma Dame,
S’un franc cœur d’homme vous veut bien,
Et se par honneur et sans blasme
Je suis vostre et vostre me tien ?
De droit je n’y chalenge rien,
Car ma voulenté s’est soumise
A vostre gré, non pas au mien,
Pour plus asservir ma franchise.
Ja soit ce que pas ne desserve
Vostre grâce par mon servir,
Souffrez au moins que je vous serve
Sans vostre malgré desservir.
Je serviray sans desservir
En ma loyauté observant ;
Car, pour ce, me fit asservir
Amour d’estre vostre servant. »
Quant la Dame ouyt ce langage,
Elle respondit bassement,
Sans muer couleur ne courage.
Mais tout asseuréement :
« Beau sire, ce fol pensement
Ne vous laissera il jamais ?
Ne penserez-vous autrement
De donner à vostre cœur paix ?
.mw-parser-output .personnage{font-weight:bold;font-variant:small-caps}L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
L’Amant
La Dame
Si vous prie, amoureux, fuyez
Ces vanteurs et ces mesdisans,
Et comme infames les huyez,
Car ils sont à vos faiz nuisans ;
Pour non les faire voir disans,
Reffus a ses chasteaux bastis.
Car ils ont trop mis, puis dix ans,
Le pays d’amour à pastis.
Et vous, Dames et Damoiselles,
En qui honneur naist et s’assemble,
Ne soyez mie si cruelles
Chacunes et toutes ensemble.
Que ja nulle de vous ressemble
Celle que m’oyez nommer ci,
Qu’on peut appeller, ce me semble,
La Belle Dame sans Merci.