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Léonce Depont · Modernismo

L'Œuvre du Vent - Au bord des Flots - Invocation...

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L’ŒUVRE DU VENT

La mer bout ; l’écume saute ;

Chaque lame ferme et haute

Se dressant

Comme un étalon se cabre,

Jette son appel macabre

Et puissant.

L’ouragan dur au pilote

Hurle implacable ou sanglote

Soucieux ;

Et plus d’un char pulvérise,

Tourbillonnant dans la brise,

Ses essieux.

De fantastiques cavales

Bondissent par intervalles

Dans les airs.

Comme un marteau sur l’enclume

Leur galop sonore allume

Mille éclairs.

C’est le vent, le vent rapace,

Qui se lamente et qui passe

Égaré,

Clamant ses fatals mensonges

Par l’espace où tant de songes

Ont erré.

Tel un larron pris en fraude,

C’est le vent amer qui rôde

Et s’enfuit ;

Qui, partout insaisissable,

Frôle les grèves de sable

Et de nuit.

O vent, que tes cris sont rauques,

Quand deviennent les flots glauques

Belliqueux !

Arrondissant leurs volutes,

Vent maudit, comme tu luttes

Avec eux !

Modèle un poitrail d’écume.

Fais avec l’embrun qui fume

Des naseaux.

Ton coursier d’apocalypse

Au moindre obstacle s’éclipse

Sous les eaux.

Creuse des ravins. Élève

Des montagnes. Peine et rêve

Superflus !

Par toi-même nivelées,

Les cimes et les vallées

Ne sont plus.

Crée, invente des chimères ;

Tes œuvres sont éphémères.

Décevant

Est l’effort de ton génie,

Et la Nature te nie,

Triste vent.

A l’horizon clair ou pâle,

Ce qu’ébauche un souffle, un râle

Le détruit ;

Et de ton labeur funeste,

O vent du large, il ne reste

Qu’un vain bruit.

C’est pourquoi, fou de colère,

Vers un récif séculaire,

Par momens

Dirigeant les pêcheurs blêmes,

Tu te grises de blasphèmes

Véhémens.

C’est pourquoi haineux, farouche,

Afin que la barque touche

Aux écueils,

Voilant de brume les astres,

Tu complètes les désastres

Par les deuils.

Et, saturant d’acres baves

Les cadavres, les épaves,

C’est pourquoi

Traduite en plaintes funèbres,

Toute l’horreur des ténèbres

Vibre en toi !

AU BORD DES FLOTS

Grave cette heure unique en ta morne pensée,

Poète, dont la vie est par tous offensée.

Laisse ton rêve au gré d’un souffle errer encor

Et, tel que la mouette au fatidique essor

D’un vol souple effleurant les écumes marines,

Toi dont un vent léger dilate les narines,

Accompagne d’élans désormais superflus

Le rythme fabuleux du flux et du reflux.

Savoure l’heure unique et trop vite envolée,

Poète, dont la joue est de larmes brûlée,

Comme si l’acre encens qui parfume la mer

A tes vains pleurs avait mêlé son sel amer.

Sur l’Océan paisible une lumière rose

Caresse les rocs noirs que chaque lame arrose.

L’or du soir dans l’ardent brasier des eaux se fond

Les blancheurs que très loin les frêles voiles font

S’empourprent comme un front que la pudeur colore.

Tant d’amour parmi tant d’extase semble éclore

Que les esprits berçant leurs essaims radieux

Butinent comme un miel le souvenir des Dieux.

Tout est magnificence et tout est harmonie.

La terre infime avec le grand ciel communie.

Des chants épars sont par mille échos répétés,

Et la lutte de l’ombre et des vagues clartés

Se prolonge sur les flots rougis qu’elle moire.

Fixe éternellement cette heure en ta mémoire,

Ami, car jamais plus tu ne la revivras.

Mais, si tu tends un jour de lamentables bras

Pour étreindre une joie évanouie et morte

Et saisir un lambeau sacré de ce qu’emporte

Le Passé triste, alors, ô rêveur qui souris,

Rayonnera cette heure en tes yeux attendris,

Cette heure unique et si doucement évoquée,

Que par hasard l’aiguille indulgente a marquée.

INVOCATION

Dépasse la Légende et les Mythologies.

O Pan, déchire l’ombre et, lumineux, parais,

Avec ta chevelure agreste de forêts

Et tes rugosités comme des monts surgies.

Dresse-toi ranimant toutes les énergies.

Prends tes os de granit et de marbre et de grès,

Couvre-les de ta chair d’argile, et sois après

L’universel Ancêtre aux formes élargies.

Sois le Dieu triomphal qui charme ou dompte encor

L’Homme, la Brûle et l’Arbre avec un roseau d’or ;

Qui fait des vastes mers émerger les rocs fermes.

Sois le Dieu naturel dont le souffle puissant

Disperse une semence innombrable, et qui sent

Sur son torse velu fourmiller tous les germes.

COMBAT DE CERFS

Voici longtemps que les deux cerfs, au crépuscule,

Luttent pour conquérir la biche dont l’odeur

Troubla leur solitude et leur instinct rôdeur.

Ils se chargent. Le sol tremble. Nul ne recule.

Éperdu, chaque fauve en bondissant calcule

Un coup mortel. Le jour s’éteint dans la splendeur ;

Et sur les deux rivaux, dont s’irrite l’ardeur,

Plane une ombre qui semble encor l’ombre d’Hercule.

Duel sinistre ! les bois se heurtent, dont les nœuds

Sonnent ; les yeux sanglants se regardent haineux ;

L’écume souille l’herbe et le poil se hérisse.

Mais la Forêt plaintive où viennent s’assoupir

Les bêtes, comme au sein d’une antique Nourrice,

Caresse ses enfants d’un maternel soupir.

SÉPULCRE AGRESTE

Dans l’enclos délaissé que gagne l’épaisseur

De l’ombre avec l’étreinte obscure de la plante

L’avenue est déserte et la maison croulante,

Où le feuillage filtre un murmure obsesseur.

Car, du houblon tenace au lierre envahisseur,

La vie a prodigué, dans une marche lente,

La graine qu’elle sème et le rameau qu’elle ente,

Et le triste Abandon lui-même a sa douceur.

O végétation rampante et parasite,

Qui d’un fantôme attends, chaque soir, la visite,

Où quelque rêve ancien dort son sommeil sacré !

Dans le mystère épars de tes métamorphoses,

Quand la brise plaintive a mollement pleuré,

J’écoute frémir l’âme incomprise des choses.

L’OASIS

Un pli secret des monts forme la combe étroite

Où, rapide comme un torrent fougueux, miroité

La rivière qui fuit murmurante à travers

Les vignes, les enclos et les pacages verts.

Des chaumières dans l’herbe éparses sont vêtues

De pampres. Des rochers droits comme des statues

Nuancent de tons gris les cimes. Par milliers

Les oiseaux frappent l’air de leurs chants familiers.

Une sérénité suave émane. Il règne

Un calme dont la tiède atmosphère s’imprègne,

Et, délicatement velouté d’ombre et d’or,

Le paysage rêve en son humble décor.

Le pâtre et le troupeau sont paisibles. Pareilles

A nos désirs humains, de légères abeilles

Se posent sur les fleurs, mais ne s’y fixent pas ;

Tandis qu’éblouissant les yeux, scandant les pas,

Parle la source claire à ses nymphes cachées,

Et que sur les essaims comme sur les nichées,

Sur toute la fraîcheur du vallon radieux

Veille immortellement l’âme agreste des Dieux.

LE FOIRAIL

Loin de la tiède étable et du soc familier,

Dès l’aurore, on les a conduits vers cette foule

Dont le bruit gronde et s’enfle et court tel qu’une houle,

Et leurs fronts sous un poids trop lourd semblent plier

Dans l’hostile tumulte et l’ivresse grossière

Que domine parfois un appel véhément,

Les bœufs courbent la tête et, pleins d’étonnement,

S’entassent pêle-mêle, aveuglés de poussière.

Néanmoins patiens et doux comme au labour,

Résignés à leur sort, la corne pacifique,

Sans haine pour celui qui de leur chair trafique,

Ils attendent, pensifs, tant que dure le jour.

La langue rude errant sur le mufle qui fume,

Pétrifiés dans la torpeur d’un rêve obscur,

Tant que le soir n’a pas transfiguré l’azur,

Ils ruminent, bavant leur éternelle écume.

Mais, quand le crépuscule est près de submerger

L’horizon dont l’éclat s’efface et diminue,

Tous anxieux soudain de la nuit survenue

Regardent avec crainte et flairent un danger.

Car sur leurs flancs velus et cuirassés de fiente,

Sur leurs cous que le joug séculaire chargea

Et dans leurs yeux hagards ils ont senti déjà

Descendre par degrés l’ombre terrifiante.

LA TERRE SACRÉE

Je contemple le soir avec des yeux rêveurs.

Dans la pourpre mourante où baignent des collines

Une oraison s’exhale en plaintes sibyllines,

Qui ressuscite en moi de très vieilles ferveurs.

Je découvre sans fin, mollement vallonnée,

La terre où tant d’aïeux ignorés sont gisans ;

Rude sol où, parmi de graves paysans,

Dans un fragile corps mon âme triste est née.

Une mélancolie éparse dans le soir

Submerge chaque cime, envahit chaque combe.

Je savoure le lent crépuscule qui tombe

Et velouté partout l’horizon déjà noir.

O générations pour jamais abolies,

Dont la cendre est mêlée au champ le plus obscur ;

Vous qui, jadis, ayant scruté le même azur,

Reposez, dans la même argile ensevelies ;

Ancêtres, tels que moi, là vous avez rêvé

Dans la simplicité de mœurs patriarcales,

Et nul voyage étrange aux lointaines escales

N’a requis votre songe à la glèbe rivé.

Là d’agrestes moissons sous vos pas sont écloses,

Et, guidant la charrue héréditaire, là,

Où votre destinée infime s’écoula,

Vous avez mis votre humble empreinte aux moindres choses.

Là, comme un Océan d’heure en heure grossi,

Dont s’enfle en râles sourds l’immense mélopée,

A grandi votre race aux durs labeurs trempée,

Et vous avez souffert pour moi qui souffre aussi.

Là vous avez pleuré peut-être, et j’imagine

Vos détresses, vos deuils, vos effrois angoissans

Et si parfois je courbe un genou, je me sens

Plus près de vos douleurs et de mon origine.

Pères que je n’ai pas connus, aïeux aimés,

Je vous évoque au fond de ce doux paysage,

Et je baise attendri, comme on baise un visage,

La terre par vos soins féconde où vous dormez.

Et, rien ne devant plus désormais me proscrire

Vers les villes, je vois, sur elle me penchant,

Comme transfigurée aux lueurs du couchant,

Sa face maternelle ébaucher un sourire.

Ce pieux souvenir, pères, vous était dû,

Car c’est votre poussière inerte que je foule

Quand, fuyant le tumulte et dédaignant la foule

J’erre, dans l’ombre et la solitude perdu ;

Quand, jetant ma pensée altière au vent qui passe.

J’écoute avec le jour s’éteindre les rumeurs,

Jusqu’à ce que, là-haut, les nocturnes semeurs

Aient d’étoiles sans nombre ensemencé l’espace.

LEONCE DEPONT.

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Léonce Depont
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Lengua
francés
Época
Modernismo
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Cita recomendada
Léonce Depont, «L'Œuvre du Vent - Au bord des Flots - Invocation...», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-l-uvre-du-vent-au-bord-des-flots-invocation--leonce-depont-590a65.html

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