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Léonce Depont · Modernismo

In memoriam - Solitude - Pleurs dans le soir...

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IN MEMORIAM

Es-tu mort tout entier, Poète illustre ? Non.

Car ton Œuvre s’érige, en des splendeurs insignes,

Avec la majesté sereine de ses lignes,

Comme au soleil levant surgit le Parthénon.

Toi qu’unit à Ronsard un fraternel chaînon ;

Dont l’âme eut la candide envergure des cygnes,

Je songe avec douleur que mes vers sont indignes

D’éterniser ta gloire et d’exalter ton nom.

Ah ! semblable aux Héros que tu créais sans trêve,

Grandis dans la Légende et plane dans le Rêve,

Ébloui par l’Amour, par Dieu transfiguré ;

Et, d’un triomphal geste, aux lieux où tu te voiles

Pour consoler la terre où nos cœurs t’ont pleuré,

Fais vibrer l’ample Lyre au rythme des étoiles.

SOLITUDE

Depuis que je me suis isolé, hors de tout,

Que j’ai fui les cités, les tumultes, les haines,

Mes erreurs d’autrefois me semblent si lointaines,

Que la Nature avec un sourire m’absout.

Comme retourne au toit natal le fils prodigue,

Sûr d’y trouver encore un accueil indulgent,

J’apporte aux champs anciens, sous des cheveux d’argent,

Un esprit accablé de fièvre et de fatigue.

Je penche avec douleur sur le miroir des eaux

Un front précocement flétri par les années,

Et ressuscite en vain mes chimères fanées,

Sur qui gémit le chêne et pleurent les roseaux.

Mais, sous le vaste azur où je me réfugie,

Parmi les fleurs et les brins d’herbe frémissans

Et les germes gonflés de sucs vierges, je sens

Mille effluves emplir ma poitrine élargie.

Car, maternellement vibre en nobles accords,

Parmi tout ce qui croît dans l’argile ou le sable,

La claire vision, la grâce intarissable

Qui renouvelle l’âme et rajeunit le corps.

O Nature, éternelle Amante, Béatrice

Radieuse, à laquelle en tremblant a tendu

Ses bras désespérés plus d’un Dante éperdu,

Des exils et des deuils sois la consolatrice.

Heureux qui, sur ton sein qu’on n’épuise jamais,

Retrempe sa vigueur usée au sein des villes.

Heureux qui règne en paix, loin des foules serviles,

Sur les halliers déserts et les graves sommets.

Heureux qui, de ta sève où fermente la vie,

Se fait un sang de pourpre et des muscles d’acier.

Heureux qui, revenu vers le sol nourricier,

De toi repaît sa faim longtemps inassouvie.

Heureux qui, pour rester viril, gravit les Monts

Et fraternise avec leurs abîmes sauvages.

Heureux qui, las enfin des mornes esclavages,

Aux libres vents du ciel dilate ses poumons.

Heureux aussi qui, sur la glèbe séculaire,

Reconnaît l’âpre sceau d’innombrables aïeux,

Et foule avec amour les sillons glorieux

Dont chaque race attend sa force et son salaire.

Tel je médite, et l’heure après l’heure s’en va ;

Et je mêle, en un tendre hymen qui se consomme,

Aux choses qu’aujourd’hui rêve mon cerveau d’homme

Les choses que jadis mon cœur d’enfant rêva.

Dans la moindre harmonie éparse en la caresse

Des souffles, des rayons, des baumes, tel je veux

Que mon être se fonde en intimes aveux,

Avant que dans la terre obscure il disparaisse.

Tel, pour aimer sans trêve et survivre à l’oubli,

Je veux que, dans le moindre atome dispersée,

Tout l’univers recueille un peu de ma pensée,

Quand de pieuses mains m’auront enseveli.

PLEURS DANS LE SOIR

Mon Dieu, ce jour finit de même qu’il est né.

Dans un sourire et dans une extase il s’achève ;

Et mon cœur, que hanta plus d’un funeste rêve,

Vous le rend aussi pur que vous l’avez donné.

O Dieu, je vous immole, humblement prosterné,

Le douloureux amour qui m’obsède sans trêve,

Afin que vers vous seul, dans le soir d’or, s’élève

Ce cœur fragile où seul vous avez moissonné.

Un vent de sacrifice effleure les collines

Où peut-être ont prié des âmes orphelines.

Le ciel est nuancé de rose et de lilas.

Accueillez du pécheur l’offrande volontaire,

Dieu propice, et baignant d’ombre les destins las,

Versez le crépuscule adorable à la terre.

MATIN DE MAI

L’aube prépare un jour divin,

Et la solitude m’en laisse

Savourer toute la mollesse,

Comme on déguste un noble vin.

Le roc même ouvre à la lumière

Son cœur de granit qui se fend.

L’univers, ainsi qu’un enfant,

S’éveille en sa grâce première.

Des bœufs courbent leurs fronts jumeaux

Pour les tâches accoutumées,

Et de matinales fumées

S’élèvent d’agrestes hameaux.

Le bruit d’une faulx qu’on aiguise

S’ajoute au bruit d’un char lointain.

Dans des champs qui, fleurent le thym

Un lièvre roux erre à sa guise.

La brise joue avec l’osier

Sur l’étang qu’un reflet satine.

J’évoque en moi l’âme latine

Déjà prête à s’extasier.

Je vois, comme aux jours de Tibulle,

Suspendue au flanc de ce mont,

Une chèvre qui broute et dont

La clochette tintinnabule.

Ce paysage radieux

Résonne, comme au temps d’Horace,

Des plaintes du bélier vorace

Que nul berger n’immole aux dieux,

Tandis que la génisse agile,

Qui bondit sur l’herbe du pré,

Lustre aux ormeaux son cuir pourpré,

Comme à l’époque de Virgile.

Ému, je me sens emporté

Vers la bucolique et l’églogue.

C’est un printemps d’amour qui vogue

Sur un océan de clarté.

Quelque douce aïeule à quenouille

Fait tourner d’alertes fuseaux.

Parmi les joncs et les roseaux

Une laveuse s’agenouille.

Et sur un rythme si troublant

Que du double accord l’âme est pleine,

Se dévide la blanche laine

Et ruisselle le linge blanc.

Mais quelle ivresse harmonieuse

S’exhale en vieux airs attendris ?

Un pâtre chanté et je souris

Au pâtre assis sous une yeuse.

Par la voix d’un merle une fleur

Suavement apostrophée,

Érige son frôle trophée

Pour encenser l’oiseau siffleur.

Un essaim d’or, au creux d’un frêne,

Vibre en murmures infinis.

Le frais gazouillement des nids

Sur l’hymne des sources s’égrène.

Et dans les plaines tour à tour

Par le soc tranchant sillonnées,

Les futures gerbes sont nées,

Fruits amers d’un rude labour.

Ainsi, tant que l’Astre qui monte

Gravira l’azur éclatant,

J’irai devant moi, feuilletant

Les pages d’un merveilleux conte

Tels mes yeux seront occupés

De ce qui les charme et les touche,

Jusqu’à l’heure où le daim farouche

Descendu des bois escarpés,

Dans le vent, dont un souffle attise

Les brasiers suprêmes du soir,

Hume l’eau de son mufle noir

Encore embaumé de cytise.

STÈLE BRISÉE

Humble vierge, longtemps j’ai contemplé la pierre

Qui scelle lourdement la nuit sur ta paupière.

J’ai ployé le genou sur l’austère tombeau

Qui recouvre à jamais ton visage si beau

Modelé par l’amour en la plus pure argile.

Ton rire frais, tes clairs regards, ton pas agile

Sous un tertre ignoré gisent ensevelis ;

Et la Mort, qui te berce à son vague roulis,

Emporte ton corps tendre en ses flots de ténèbres,

Comme une barque obscure au sein de mers funèbres.

Ceint naguère du myrte élégiaque, et tel

Que l’eût divinisé quelque mythe immortel,

Ton front sent le cyprès croître où germaient les roses,

Et grandir l’infini des silences moroses

Où s’épanouissaient les gloires du printemps.

Hélas ! les molles fleurs, les oiseaux inconstans

N’exhalent plus pour toi leurs chansons ou leurs baumes,

Fantôme désormais au séjour des fantômes,

Aveugle à nos douleurs et sourde à nos sanglots,

Tu dors dans le sépulcre éternellement clos.

Et je dis que la moindre ivresse est un mensonge

La plus pâle lumière un mirage, et je songe

Que ta chair dans la terre informe se dissout,

Qu’en vain, désespéré, je te cherche partout,

Et que j’évoque en vain ta petite ombre amie

Si frêle dans sa grâce et dans son eurythmie.

Oh ! vers le champ fatal, vers le lieu décevant,

Triste tu me verras, vierge, requis souvent,

Comme le pèlerin qu’attire une relique,

Par la douceur de ton destin mélancolique.

INSCRIPTION FUNÉRAIRE

Lorsque je pense à toi, tu me parais moins morte,

Une lueur atteint le sépulcre où tu gis,

Et la fidélité d’un cœur tendre t’apporte

Des rayons vaguement surgis.

Enfant, lorsque je pense à toi, la moindre chose

De notre destinée heureuse d’autrefois,

Illuminant ta nuit qui se métamorphose,

La dore de fervens émois.

C’est une vision d’extase, mais si brève

Qu’elle s’évanouit comme un spectre léger,

Et que les vaporeux reflets d’un ancien rêve

Dans ta fosse, semblent neiger.

Lorsque je pense à toi, que la Mort a ravie,

Hantée encore des plus chers souvenirs humains,

Vers les rumeurs et les fantômes de la vie

Tu joins de suppliantes mains.

Sans doute alors les voix, les formes incertaines

De ce qu’en notre langue obscure nous nommons

Des arbres, des oiseaux, des essaims, des fontaines,

Des torrens, des gorges, des monts,

Tout ce que le regret dans les tombes distille

Evoque le passé pour jamais aboli,

Et peuple l’ombre lourde et le silence hostile

Où ton pur visage a pâli.

Le charme des vallons, la grâce des collines,

Les crêtes que couronne une antique forêt

Ressuscitent baignés de clartés opalines,

Où notre humble amour transparaît.

Tu nous cherches perdus dans la Nature en fête,

Par gerbes moissonnant des aveux et des fleurs,

Et ta chimère, ainsi que mon angoisse, est faite

D’une infinité de douleurs.

Tu nous cherches errans sous la nef solitaire

Des vieux parcs, dans la pourpre héroïque des soirs,

Et l’astre, à l’heure où l’homme ébloui va se taire,

Transfigure les sommets noirs.

Tu nous cherches assis sur une roche agreste,

Des horizons marins émerveillant nos yeux

Et tu répands des pleurs sur le peu qui nous reste

De tant de jours harmonieux.

Et la grave Nature, attristée elle-même,

Mêlant ses vains soupirs à tes larmes d’enfant,

Se lamente et prolonge une oraison suprême,

Comme un cœur en deuil qui se fend.

La brise qui, jadis, se jouant dans les sentes,

Caressait nos cheveux d’un suave baiser,

Achève son murmure en plaintes menaçantes

Et que rien ne peut apaiser.

La mer que nous aimions, la mer dont l’âme immense

Exhale une clameur de désespoir, la mer

Que heurtent aux récifs les souffles en démence,

Éternise son râle amer.

La source qui s’afflige en son lit de verdure,

Où naguère tous deux nous buvions à genoux,

N’ignorant plus, hélas ! qu’ici-bas rien ne dure,

Sanglote ingénument sur nous

Et le hêtre où saigna la double initiale

Que sur son noble tronc j’ai gravée en songeant,

Gémit de n’avoir vu ta robe nuptiale

Frôler son écorce d’argent.

LEONCE DEPONT.

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Autor
Léonce Depont
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In memoriam - Solitude - Pleurs dans le soir...
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
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Identificador
ws-fr-in-memoriam-solitude-pleurs-dans-le-soir--leonce-depont-d47269
Cita recomendada
Léonce Depont, «In memoriam - Solitude - Pleurs dans le soir...», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-in-memoriam-solitude-pleurs-dans-le-soir--leonce-depont-d47269.html

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