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PoetósferaLa BibliotecaGustave Le Vavasseur

Gustave Le Vavasseur · Modernismo

Illis robur et æs triplex

francés

Ô poète, s’il faut que le cœur du marin

Soit cuirassé d’un triple airain,

Au paysan qui fait métier de labourage

Il faut aussi bien du courage,

Aux morsures du vent aigre et du flot amer

Si la vie est rude à la mer,

Par la neige et le vent et sous l’âpre froidure,

À terre aussi la vie est dure.

Mon frère matelot, nous labourons tous deux

Un champ fertile et hasardeux,

Mais dans la vague molle au gouvernail docile

Ton fer trace un sillon facile ;

Ton beau navire fend le flot avec orgueil

Et, s’il court le long d’un écueil,

Comme pour saluer le péril qu’il évite

Il se balance et passe vite.

Quand, au mois d’août, la pluie, activant le ferment,

Fait germer sur pied le froment,

Suis-je donc sans angoisse au fond de ma chaumine

Et sans souci de la famine ?

Je vois périr l’espoir du pain quotidien ;

Je me désole et ne puis rien.

J’assiste à ma ruine, hélas ! sous la tempête

Il faut que je courbe la tète.

Que les cœurs généreux nous prennent en pitié

Et qu’ils nous mettent de moitié !

Celui qui peut lutter en est-il le plus digne,

Ou bien celui qui se résigne ?

Laissant chez soi l’enfant et la femme et l’aïeul,

Tu vas au loin, tout seul… tout seul,

Mais, bercé par les flots, tu gardes tes chimères ;

Tu ne vois pas vieillir les mères,

Les pères décliner et les femmes souffrir,

Les enfants languir et mourir

Et souvent bien longtemps tu caresses en rêve

Céux que l’on pleure sur la grève.

Du pays d’outremer quand tu reviens chez toi

On t’enguirlande comme un Roi,

C’est fête ; en attendant que le flot te remporte

La misère reste à la porte.

Ton retour rajeunit les aïeux fatigués,

Ta femme et tes enfants sont gais,

Le souci domestique est noyé dans la joie

Et c’est sur toi qu’on s’apitoye.

Certes, j’ai l’âme tendre et mon cœur est de chair ;

Du foyer qui m’est cher

Je goûte la chaleur et la douce coutume,

Mais j’en sens aui l’amertume.

Quand on n’a plus de pain à mettre sous sa dent,

Quand les vieux geignent en grondant,

Quand la femme que trouble et qu’aigrit la détresse

Reproche au mari sa paresse,

Quand les petits enfants piaillent, quand les grands

Se détachent de leurs parents ;

Quand le garçon s’adonne au vice, quand la fille

Tache l’honneur de la famille,

Mon cœur n’est pas de pierre, il tient bon, mais il sent

Goutte à goutte couler son sang.

La misère s’oublie et les douleurs s’apaisent,

Mais je sais ce que les croix pèsent.

Certes, pour te montrer calme dans le péril,

Tu dois avoir un cœur viril,

Tu l’as ; tu sais mourir comme mouraient tes pères

Et jamais tu ne désespères.

Pour moi, j’ai mes récifs inconnus ; si mon soc

Vient à heurter racine ou roc,

Je ressens dans ma chair, d’un frisson parcourue,

Le soubresaut de la charrue.

Je connais tes tourments, tes labeurs, tes ennuis.

Quels jours ! Quelles terribles nuits,

Quand la tempête vient menacer du naufrage

La cargaison et l’équipage,

Quand l’océan grondeur, fier et terrible à voir,

Blanchit sous un horizon noir,

Quand tout-à-coup fermant l’abîme, la nuit tombe,

Comme la lame d’une tombe,

Quand le flot engloutit les morts, quand les vivants

S’en vont ensuite au gré des vents

Et que de ton radeau la carcasse isolée

Bondit sur la vague affolée !

Lorsque la grêle aiguë abat, pique, détruit

Le bourgeon, la fleur et le fruit,

Qu’elle hache menu l’orge et l’avoine en herbe

Et ne laisse rien dans la gerbe ;

Quand l’orage, la nuit, gronde, approche, s’accroît

Et vient éclater sur mon toit,

Moi, tuteur et gardien des hommes et des choses

Suis-je donc sur un lit de roses ?

Quand la Mort vient à toi, tu la reçois debout ;

Fidèle au devoir jusqu’au bout,

Tu ne marchandes pas tes dernières minutes,

Tu meurs comme un brave, tu luttes.

Je sais que ton trépas est dur et que souvent

Tu meurs emporté par le vent,

Plus tristement aussi quelquefois tu meurs jeune

De fièvre, de peste ou de jeûne.

Alors, ton pauvre corps s’en va, je ne sais où,

Entre deux eaux, boulet au cou ;

Frère, ce n’est pas là le trépas que j’envie

Après les tracas de la vie,

Mais il vaut mieux mourir au milieu du chemin

L’arme au bras ou l’outil en main

Que de traîner vivant dans l’amère tristesse

Le lourd boulet de la vieillesse.

Si je te dis cela, ce n’est pas, matelot,

Que je porte envie à ton lot ;

Le Maître qui nous dit de travailler en hommes

Nous a mis au poste où nous sommes,

Et, quand avec le jour le travail finira,

À ses fidèles il dira,

Au fils du paysan comme à ceux du prophète :

« Viens, enfant, ta journée est faite. »

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Autor
Gustave Le Vavasseur
Título
Illis robur et æs triplex
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-illis-robur-et-s-triplex--gustave-le-vavasseur-d15756
Cita recomendada
Gustave Le Vavasseur, «Illis robur et æs triplex», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-illis-robur-et-s-triplex--gustave-le-vavasseur-d15756.html

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