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Henri Cazalis · Modernismo

En Orient

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L’Amour de la Femme

L’Amour mystique

Oh ! le lotus, la fleur fermée,

Où donc peut-elle être, l’aimée,

Vers qui je dois aller un jour

Avec mes pleurs et mon amour ?

Est-elle blonde ? est-elle brune ?

Sous le magique clair de lune

Que rêve-t-elle en ce moment,

— Si loin de son futur amant ?

Ô mon âme, écoute : c’est l’heure

Où la lune à travers les cieux

Soupire un chant délicieux,

Comme un chant de flûte qui pleure.

Avant que la Mort lève, inquiétant mystère,

Le rideau des secrets que Dieu cache à la terre,

Aime, et ne cherche pas d’où ton être est venu,

Ni ce qui doit l’attendre au fond de l’inconnu.

Le printemps divin me pénètre,

Le printemps fou verse en mon être

Un désir d’amour infini :

Que le printemps fou soit béni !

Toute forme en ce monde est sans réalité ;

Ses agrégations ne sont pas éternelles :

En pénétrant ton cœur de cette vérité,

Tu l’auras affranchi du tourment qui vient d’elles.

Le nuage sait-il la force qui le pousse,

Force terrible un jour, un autre, calme et douce ?

De vous maudit une heure, une autre heure béni,

Me connaissez-vous mieux, Moi, le Souffle infini ?

Le cœur mal satisfait des douceurs de la femme,

Cherche au delà, plus loin, mets plus haut tes plaisirs ;

Demande à la Nature entière pour ton âme

De plus larges amours, dignes de tes désirs.

Qu’une nouvelle vie aimante en toi commence ;

Multipliant en toi la joie et les douleurs,

Vois dans l’Humanité comme ton être immense,

Et fais tiens ses espoirs, son ivresse et ses pleurs.

Mon âme était tombée en un séjour étrange,

Dans l’ordure et le sang, dans la nuit et la fange,

Et c’est de là pourtant qu’elle est montée un jour

Pour son ascension sublime vers l’amour.

Dans le calme des sens et la sérénité,

Le sage sait braver l’influence maligne

Que sur nous prend parfois l’effrayante Beauté,

Par l’accord pur de la couleur et de la ligne.

Consacrant tout ton être à l’Idéal suprême,

Combats sans nul espoir ni souci de toi-même ;

Et, vaincu, garde encor la fierté de tes yeux,

Car tu fais œuvre sainte en la place des Dieux.

Mets le ciel dans ton cœur, laisse passer le monde ;

Retire, en évitant la femme et les plaisirs,

Du néant passager la main de tes désirs ;

Et garde-toi très pur loin de la fange immonde.

Tu dois bientôt vieillir et bientôt disparaître :

Sache te résigner à la fin de ton être.

Ton unique grandeur est d’accepter la Loi,

Qui te va détrôner, après t’avoir fait Roi.

Quarante Solimans ont régné tour à tour,

Avant qu’Adam naquit, sur des races sans nombre

D’animaux monstrueux, ignorant tout amour :

— Les temps d’alors étaient submergés dans plus d’ombre.

Or la race d’Adam apparut moins grossière,

Mais bestiale encore, ayant eu ces aïeux :

Sa fange lentement s’imprégna de lumière.

Et tout à coup sublime elle créa les Dieux.

En force et majesté surpassant les ancêtres,

Un jour l’Humanité, quel que fut son néant,

Voudra de la douleur affranchir tous les êtres,

A l’image de ses Dieux purs se récréant.

Abel avec Caïn, la candeur et le vice

De tous temps sont sortis de la même matrice,

Et le sage, étonné de ce mystère obscur,

Malgré l’impureté du monde reste pur.

Oh ! les voyants, les fous, les saints hallucinés,

Nous leur devons notre âme et le peu que nous sommes,

Et ce tourment auquel ils nous ont condamnés,

Étant des animaux, de devenir des hommes.

L’homme, inquiet du bien, ne connaît plus la paix ;

Car c’est la guerre en lui déclarée à jamais,

Sans repos ni merci, s’ aggravant d’âge en âge,

Entre la bête et l’esprit pur qui se dégage.

Où le repos ? Chacun des soleils par l’espace

D’un vertige éternel est lui-même emporté ;

Et ces trombes d’amour, de force et de clarté

Roulent, semant la vie où leur tourbillon passe.

Honore le fakir, ce roi des indigents,

L’être pauvre, et de tout détaché, qui mendie

Sa nourriture après celle des pauvres gens.

Mais de qui l’âme aimante est comme un incendie.

Hâve, maigre, songeant à l’éternel secret,

La brûlure des jours d’été sur le visage,

Plus qu’un rajah, l’ascète, au sein de la forêt,

Peut resplendir, étant le voyant et le sage.

Si la royauté vraie est dans la connaissance,

Si le sage est armé d’une telle puissance,

Que, maître de son âme, il l’est des éléments,

Le vrai trésor royal est au cœur des amants.

Du vain enchaînement des effets et des causes

Le sage sans émoi voit sortir toutes choses,

Et, calme ou dédaigneux, il regarde le sort,

Et ces hasards qui font la naissance et la mort.

Pour le contemplatif de la vie éternelle,

Perdu dans la Substance et comme éteint en Elle,

Demain n’est pas, non plus qu’hier ni qu’aujourd’hui,

Et les mots vie ou mort n’ont plus de sens pour lui.

Celui qui fît la coupe aime aussi la briser !

Chers visages si beaux, et seins doux au baiser,

Par quel amour créés, détruits par quelle haine,

Périssez-vous, trésors de cette fleur humaine ?

Étreins bien ton amour, bois son regard si beau,

Et sa voix, et ses chants, avant que le tombeau

Te garde, pauvre amant, poussière en la poussière,

Sans chansons, sans chanteuse amie, et sans lumière.

Puisque ce monde est triste et que ton âme pure,

O mon amie, un jour, doit aller chez les morts.

Oh ! viens t’asseoir parmi les fleurs sur la verdure,

Avant que d’autres fleurs s*élèvent de nos corps.

Que vos pas soient légers à ces mousses fleuries,

Près de ces flots riants comme des pierreries,

Car on ne peut savoir de quelles lèvres douces

Et mortes, ont jailli ces fleurs parmi ces mousses.

L’homme est une poupée en la main d’un géant.

Nous sommes des jouets sur le damier des êtres,

Et le quittons bientôt pour rentrer au néant,

Dans la boite et dans l’ombre où les vers sont nos maîtres.

Cloué, les yeux, fermés, sur les hauts murs de Khous,

Pend l’affreux chef saignant du fier Key-Kavous ;

Sur son crâne un corbeau crie en raillant sa gloire :

« Où sont tes clairons d’or qui sonnaient ta victoire ? »

Que d’êtres non vivants qui vivent sur la terre !

Que d’autres enfouis au séjour du mystère !

Et devant ce désert du néant, je me dis :

Que d’êtres y viendront, combien en sont partis !

Tu vis donc se fermer, plein d’adorables choses,

Ce livre, ta jeunesse, et se mourir les roses

Du jardin, d’où l’oiseau d’hier s’est envolé ...

— Où, pourquoi, qui le sait ? Où s’en est-il allé ?

Sois jaloux en voyant la rose qui s’effeuille ;

Elle sourit et dit à celui qui la cueille :

« Déchirant le cordon de ma ceinture, enfin,

Je répands mes trésors d’amour sur le jardin ! »

Comme l'aube écartait le rideau de la nuit,

Quelqu’un de la taverne a crié : Le temps fuit ;

Remplis ta coupe avec la liqueur de la vie,

Et sois ivre, avant l’heure où la source est tarie.

Épervier fou, laissant le séjour du mystère,

Mon âme avait voulu monter encor plus haut ;

Je n’ai point ici-bas trouvé ce qu’il lui faut.

Et rentre d’où je viens, mal content de la terre.

Que de soirs, avant nous, ont éteint leur clarté !...

Oh ! prends garde, en posant ton pied sur la poussière,

Car peut-être fut-elle, aujourd’hui sans lumière,

La prunelle des yeux d’une jeune beauté ?

Les sages te l’ont dit : cette vie est un songe,

Une chose est certaine, et le reste est mensonge,

Une chose est certaine : ainsi que nos amours,

La fleur s’épanouit, puis meurt, et pour toujours.

Plus rouge, plus ardente et plus fière est la rose

Qui fleurit à la place où quelque Émir repose,

Ainsi que la jacinthe en la mousse des bois.

Pâle, sort d’une tête adorable autrefois.

Toute espérance est vaine où notre cœur s’endort,

Et cendre elle devient ; car tout va vers la mort.

Dans le désert ainsi disparaît la lumière

De la neige, éclairant sa face de poussière.

Eux-mêmes les savants, ces scrutateurs des causes,

Sans cesse poursuivant la vérité qui fuit,

N’ont pu faire un seul pas hors de l’ombre des choses,

Et, nous contant leur fable, ils rentrent dans la nuit.

Allah, Toi qui parfois T’endors, puis Te réveilles,

Te caches, puis soudain brilles en des merveilles,

Essence du spectacle, autant que spectateur,

Serait-ce pour Toi seul que Tu T’en fais l’auteur ?

Ce monde, moins que rien, n'est qu’un rêve pour Lui ;

Sa splendeur, soleil d’or qui jaillit de la nuit,

Une heure fait briller des poussières d’atomes :

— Et tout cela, vaine apparence de fantômes !

Nous sommes descendus très bas, et cette vie.

Où nous venions trop tard peut-être, a contenté

Si mal en ses désirs notre âme inassouvie.

Qu’il lui plaît de sortir d’un monde sans beauté.

Voici le printemps clair où les lys vont renaître,

Où, comme ravivé du souffle de Jésus,

Le rosier va fleurir, et le ciel au-dessus

Verser des pleurs d’amour, en pensant à son Maître.

Si le Roi m’avait donné

Paris, sa grand’ville,

Et qu’il m’eût fallu quitté, etc.

... Lorsque le fruit sera mûr,

Si notre sœur est un mur,

Toute d’argent sur la belle

Faisons une citadelle... etc. (XIV.)

Viens, aime-moi, j’ai soif des baisers de ta bouche :

Quand arriveras-tu, pour m’apporter enfin

De longs baisers, chauds et très doux comme le vin ?…

Tu laisses un parfum à la main qui te touche ;

À ton nom seul dans l’air un parfum se répand :

Quelle femme te voit, qui de toi ne s’éprend ?

Emporte-moi donc, courons-vite !

Et lorsque le Roi même arrêterût ma fuite

Pour me faire entrer au harem,

O filles de Jérusalem,

C’est lui, le beau berger, que je voudrais encore

Car c’est toi seul, toi que j’adore ! ...

O filles de Jérusalem,

Je suis brune, mais je suis belle :

Je suis brune, mais belle, ô vierges, je suis telle

Que les sombres tapis qui tendent le harem,

Ou la tente brune où s’abrite

Dans le brûlant désert le bédouin Qédarite.

... Ne regarde pas à mon teint si noir :

La peau de ma face, elle fut hàlée

Par l’ardent soleil qui l’a trop brûlée !

Si tu viens à moi, si tu me viens voir.

Ne regarde pas à mon teint si noir !

Oh ! les fils de ma mère, oh ! les frères indignes,

Qui me faisaient garder leurs vignes !

Un prêtre saint rêvait, assis au bord du Nil ;

Et c’était par un soir aimant, un soir d’avril,

Un de ces soirs brûlants qui troublent toutes choses ;

Sur l’or du ciel passaient des vols de flamants roses ;

Et loin, à l’horizon, où se perdaient ses yeux,

Semblaient, mirage ardent, apparaître les Dieux…

Quand il vit, demi-nue et splendide, une femme

Qui venait se baigner au fleuve, et dans son âme

Il sentit un tel choc d’amour, un tel désir,

Qu’il souffrit et trembla, comme près de mourir…

Des esclaves armés accoururent ; le prêtre

A pas lents s’éloigna, gardant en tout son être,

A l’extase, au désir mêlé, ce tremblement

Qu’il avait pris soudain dans le rayonnement,

Dans l’éclat foudroyant de cette forme nue.

Il apprit d’où venait cette femme inconnue :

Courtisane fameuse, elle était de Memphis.

Dès lors ne rêvant plus qu’à la tige de lis

De ce long corps divin, adorable, sans tache,

Il devint chaque jour plus débile et plus lâche.

Il lutta, ses efforts demeuraient superflus ;

Il aimait ses enfants, il ne les aima plus ;

Il écartait, brutal, leurs petites mains douces ;

Sa femme dit : « Qu’as-tu, pour que tu nous repousses ? »

Et son mal à la fin le tortura si fort,

Qu’il comprit que l’Amour, puissant comme la Mort,

Pouvait tuer aussi, non moins qu’elle inflexible !…

Alors un jour, poussé du désir invincible,

Oubliant tout, les Dieux, son temple, sa maison,

Sa femme et ses enfants, n’ayant plus sa raison,

Et de la courtisane ayant franchi la porte,

Il la revit !… Courbé, d’une voix presque morte,

Devant l’être aux seins purs, qui se montraient encor

Sous un fin voile noir, pailleté de points d’or,

Il soupira : « Je meurs et t’adore, ô Déesse,

Mais je voudrais mourir en goûtant ta caresse.

Oh ! réponds : que faut-il pour approcher de toi ?

Ton prêtre est là qui prie : impose-lui ta loi ;

Tous mes biens à tes pieds, est-ce assez pour offrande ?

— Je vaux plus, lui dit-elle, et je l’attends plus grande.

Déesse, j’ai le droit, comme certains des Dieux,

D’exiger des trésors qui soient plus précieux.

Du ciel blanc de ma chair tu rêves les délices ;

Sur mon autel je veux aussi des sacrifices :

Tes enfants m’ont raillée hier, tu les tueras,

Et je te recevrai peut-être entre mes bras. »

Et comme il répondait : « Laisse que je contemple

De plus prés ta beauté, seule aujourd’hui mon temple. »

Elle dit : « Tu connais maintenant mon vouloir ;

Obéis, et va-t’en ; je t’attendrai ce soir. »

Malgré leurs yeux de fleurs, malgré leur bouche tendre

Qui l’imploraient, hagard, ne pouvant les entendre,

Sa femme au loin, bourreau n’ayant plus rien d’humain,

Ses trois petits, il les étrangla de sa main…

Et puis, en titubant, il retourna vers Elle.

Assise sous la lune, effroyablement belle,

Elle songeait. Il dit : « J’ai tué les enfants… »

Elle l’illumina de regards triomphants,

Et, morne, murmura : « Ta femme vit encore :

Il faudrait qu’elle aussi fût morte avant l’aurore ; »

Et, faisant ruisseler la nuit de ses cheveux

Autour de ses reins nus, Elle ajouta : « Je veux

Ton amour pour moi seule, et sans aucun partage ;

Ta femme n’est point belle et paraît d’un grand âge ;

Pars, et tu reviendras, s’il te plaît, mais demain ; »

Puis Elle le chassa d’un geste de la main.

Et, sinistre, le prêtre alla vers sa demeure,

Se répétant sans fin : « Il faut donc qu’elle meure !… »

Sa femme, apercevant le maître, se voila :

« Nos trois enfants sont morts, quand je n’étais pas là,

Criait-elle avec des sanglots, et je les aime,

Et veux mourir aussi, pour les mener moi-même

Vers les Dieux souterrains… « Oui, meurs ! » Et, toujours fou,

Il se rua sur elle et lui rompit le cou.

Et dès le matin clair il repartit très ivre,

Riant d’un rire étrange et hurlant : « Je vais vivre ! »

Dans son grand palais d’or, fumant d’encens pour lui,

L’Idole était parée. « Est-ce enfin aujourd’hui

Que je vais posséder la Déesse qui tue ? »

Lui dit-il… Elle était ainsi qu’une statue,

Droite, les seins bombés, sublime, mais ses yeux

Qui luisaient par la chambre, astres noirs merveilleux,

Semblaient dans leur orgueil aussi froids que la pierre

D’un sépulcre ; et vers lui, dont tremblait la paupière,

Elle laissa tomber ces mots : « Je t’appartiens,

Paye-toi sur ma chair, dont les trésors sont tiens. »

… Or, quand l’homme, affolé d’amour, l’eut toute prise,

Elle avait dans les yeux le regard qui méprise,

Et loin d’Elle poussant cet esclave ébloui,

Mais trop soumis, trop lâche, Elle cracha sur lui.

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Henri Cazalis
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En Orient
Lengua
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Cita recomendada
Henri Cazalis, «En Orient», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-en-orient--henri-cazalis-d966b3.html

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