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Léonce Depont · Modernismo

En Forêt (Léonce Depont)

francés

LES HÊTRES

On croit ouïr, avec un frisson d’épouvante,

Les hymnes frémissans de guerriers valeureux

Lançant une menace à d’invisibles preux,

Et que l’écorce vêt d’une armure vivante.

O verbe triomphal ! ô tumulte soudain,

Dans le prodigieux balancement des cimes !

O transports éperdus ! ô colères sublimes !

O rythmes ruisselans d’implacable dédain !

Ce langage incompris de géans d’un autre âge,

Qui, très loin, s’atténue en râles endormeurs,

Jaillit de la futaie aux puissantes rumeurs

Qu’une parole offense et qu’un regard outrage.

Puis l’aquilon fléchit, moins brutal, moins amer,

Et la majestueuse et plaintive assemblée,

Que la rafale avait quelques heures troublée,

S’apaise lentement, ainsi que fait la mer.

Les hêtres fabuleux gonflés de noble sève,

D’une vie héroïque et saine débordans,

Les vénérables troncs chargés de mousse et d’ans

Retrouvent l’attitude ancienne et l’ancien rêve.

Et tous, pleins d’harmonie et de sérénité,

Méditent, recueillis, de l’aube au crépuscule ;

Et la hache cynique elle-même recule

Devant leur pied auguste et leur front redouté.

LA ROCHE

La roche épique est là depuis quatre mille ans ;

Plus peut-être. Les soirs pourprés et rutilans,

Les aubes candides et pâles

Ont tour à tour criblé, parmi les troncs virils,

Ce corps prodigieux, de rubis, de béryls,

Dors, d’améthystes et d’opales

Depuis quatre mille ans le globe a gravité ;

L’épique roche est là, calme en sa gravité,

Monstre qu’un pan d’azur captive ;

Dans la forêt sauvage aux silences suspects,

Où le moindre vestige a les rudes aspects

De la genèse primitive.

En proie aux lents efforts de l’élément grossier,

Qui, plus profondément que le fer et l’acier,

Fouille la matière et la sculpte,

Elle s’érige au ciel lugubre ou radieux,

Menaçante et pareille à ces terribles dieux

Auxquels la peur vouait un culte.

Son geste altier, que l’ombre amplifie, est encor,

Dans la solennité farouche du décor,

D’une grandeur surnaturelle ;

Et la pluie et la grêle et la foudre et le vent

Ont dû, pour lui donner la forme d’un vivant,

S’acharner des siècles sur elle.

Et sans doute, jadis, des hommes sont venus,

Conquérans fabuleux et guerriers demi-nus

Qu’un sanglant passé revendique,

Et qui, sortis vainqueurs d’héroïques combats,

Pleins d’hymnes triomphaux, se sont courbés bien bas

Devant la pierre fatidique.

Car la forêt recèle aussi ses monumens

Sur qui gronde l’horreur des souffles véhémens

Dont la colère se déchaîne ;

Et cache, ennoblissant leur prestige mortel,

Des ébauches de temple et des profils d’autel

Où semble prier quelque chêne.

Tel, fier autant qu’un Louvre ou qu’un Escurial,

Ce bloc vertigineux, sombre, immémorial,

Cette masse que rien n’étaie,

Et qui, sourde au vain bruit qu’à son pied nous faisons,

Peut-être attend le vol d’anciennes oraisons

Dans les hauteurs de la futaie ;

Ce symbole effrayant, ce colossal menhir,

Qui, du glaive géant que Dieu seul peut tenir

Reçut plus d’une cicatrice,

Et qui, jailli brûlant du chaos, se figea,

Aux aïeux prosternés apparaissait déjà

Dans sa puissance évocatrice.

Et sur la terre, où tout en poussière finit,

Tant que la sentinelle énorme de granit

Veillera sur ces lieux funèbres,

Les mythes abolis et les obscures fois

Sentiront par instans, sacrés comme autrefois,

Tressaillir leurs lourdes ténèbres.

LE DIX-CORS

La forêt murmurante et calme et sans courroux

Qu’enflent les brises, telle une mer qui moutonne,

A revêtu déjà sa parure d’automne,

Mêlant les tons d’or fauve aux tons de cuivre roux.

L’astre prêt à sombrer dans les houles rougies

Ajoute son éclat triomphal et vivant

Aux rouilles du feuillage agité par le vent,

Et dans la mort prochaine exalte ses magies.

La frondaison de pourpre est comme un bloc ardent

Que sillonne de l’ambre en fluides traînées ;

De rubis somptueux les cimes couronnées

Y bercent les splendeurs d’un auguste Occident.

Voici l’heure idéale et fraîche où chaque harde,

Mâles, biches et faons, sort des épais taillis

Sous les obliques feux du grand soleil jaillis,

Criblée aussi des traits étincelans qu’il darde.

Fuyant les vils troupeaux et farouche comme eux,

Un vieux cerf, isolé dans la haute avenue

Où plus d’un hêtre incline une tête chenue,

S’avance en élevant son bois lourd et rameux.

Il passe lentement sous la puissante voûte,

L’œil encore alangui d’un vague et long sommeil,

Les poils éclaboussés par le couchant vermeil,

Et l’on sent qu’il épie et l’on voit qu’il écoute.

Dans son regard se lit l’héréditaire effroi

Des ours velus, des loups cruels, de l’esclavage,

Cependant qu’il parcourt, inquiet et sauvage,

La tragique forêt dont il est le vrai roi.

Sa majesté paisible est faite d’harmonies,

De naturelle aisance et de nobles instincts,

Et, dans le jour suprême aux reflets incertains,

La souplesse et la grâce en lui semblent unies,

Mais le fier animal soudain s’est arrêté.

Effleuré d’un frisson qui s’achève en caresse,

Tous les muscles tendus, son corps nerveux se dresse

En un désir subit mêlé d’anxiété.

Pour qu’ainsi soit troublé son rêve solitaire,

Quel arôme a frappé son odorat subtil ?

Quel soupir non perçu de l’homme entendit-il

Dans les fourrés que hante un éternel mystère ?

Les naseaux frémissans, il a flairé là-bas

La passive femelle, et la lutte, et le drame ;

Humant l’ivresse éparse au vent du soir, il brame

De fureur et d’amour vers de nouveaux combats.

L’écho lointain sans doute envoie une réponse

Parmi les troncs géans aux fragiles décors ;

Car, d’un pas gravement rythmique, le dix-cors

Sous la futaie immense et lugubre s’enfonce.

LA MORT DES CHÊNES

Le fer inexorable a fait son œuvre impie

Dans le temple autrefois vibrant d’hymnes confus ;

Sur l’autel dévasté gisent les sombres fûts,

Et la grande forêt mystérieuse expie

Quelque crime commis dans ses rameaux touffus.

D’un sacrilège obscur la forêt fut complice,

Puisque les bûcherons sont venus, inhumains

Et sinistres, la hache ou la cognée aux mains,

Préparer froidement ce monstrueux supplice,

Et réserver aux bois ces tristes lendemains.

Avec les troncs couchés la frondaison s’étale,

Et les chênes, malgré leurs ongles souterrains

Et leurs torses géans plus durs que les airains,

Sont tombés sous les coups de la horde brutale,

Mais, jusque dans la Mort, semblent des souverains.

La sève lentement saigne de chaque plaie,

Et l’arbrisseau timide, ayant vu choir l’aïeul,

Devant le ciel béant tremble et se sent plus seul,

Et le brouillard glacé que nul vent ne balaie

Les enveloppe tous d’un funèbre linceul.

Et, tandis que, plaintive et morne, passe l’heure,

Et que pèse partout un silence pareil

Au calme du suprême et ténébreux sommeil,

Plus d’un frère épargné, dans la bruine pleure

Sur ceux qui jamais plus ne croîtront au soleil.

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Autor
Léonce Depont
Título
En Forêt (Léonce Depont)
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-en-foret-leonce-depont--leonce-depont-b14735
Cita recomendada
Léonce Depont, «En Forêt (Léonce Depont)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-en-foret-leonce-depont--leonce-depont-b14735.html

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