DURAND.
Qui dans ses doigts transis souffle avec désespoir,
Et rôde en grelottant sous un mince habit noir ?
J’ai vu chez Flicoteau ce piteux personnage.
DUPONT.
Ignorans, Dieu le sait ! Ce que j’ai fait depuis
A montré clairement si j’avais rien appris.
Mais quelle douce odeur avait le réfectoire !
Ah ! dans ce temps du moins je pus manger et boire !
Courbé sur mon pupitre, en secret je lisais
Des bouquins de rebut achetés au rabais.
Barnave et Desmoulins m’ont valu des férules ;
De l’aimable Saint-Just les touchans opuscules
Reposaient sur mon cœur, et je tendais la main
Avec la dignité d’un sénateur romain.
Tu partageas mon sort, tu manquas tes études.
DURAND.
Où notre ventre à jeun pût compter sur nos dents.
Quels beaux croûtons de pain coupait la ménagère !
DURAND.
Lorsque ton estomac criait : « Il est six heures ! »
J’ai dans ta triste main glissé, non sans regret,
Cinq francs que tu courais perdre chez Benazet.
Mais que fis-tu plus tard ? car tu n’as pas, je pense,
Mené jusqu’aujourd’hui cette affreuse existence ?
DUPONT.
Feront une Babel d’un colossal wagon.
Là, de sa roue en feu, le coche humanitaire
Usera jusqu’aux os les muscles de la terre.
Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits
Ne verront qu’une mer de choux et de navets.
Le monde sera propre et net comme une écuelle ;
L’Humanitairerie en fera sa gamelle,
Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron roulera dans les cieux.
Quel projet, mon ami ! quelle chose admirable !
À d’aussi vastes plans rien est-il comparable ?
Je les avais écrits dans mes momens perdus.
Croirais-tu bien, Durand, qu’on ne les a pas lus ?
Que veux-tu ? Notre siècle est sans yeux, sans oreilles.
Offrez-lui des trésors, montrez-lui des merveilles,
Pour aller à la Bourse, il vous tourne le dos.
Ceux-là nous font des lois et ceux-ci des canaux ;
On aime le plaisir, l’argent, la bonne chère ;
On voit des fainéans qui labourent la terre ;
L’homme de notre temps ne veut pas s’éclairer,
Et j’ai perdu l’espoir de le régénérer.
Mais toi, quel fut ton sort ? À ton tour sois sincère.
DURAND.
J’y rencontrai Dubois, vaudevilliste habile,
Grand buveur, comme on sait, grand chanteur de couplets,
Dont la gaieté vineuse emplit les cabarets.
Il m’apprit l’orthographe et corrigea mon style.
Nous fîmes à nous deux le quart d’un vaudeville,
Aux théâtres forains lequel fut présenté
Et refusé partout à l’unanimité.
Cet échec me fut dur, et je sentis ma bile
Monter en bouillonnant à mon cerveau stérile.
Je résolus d’écrire, en rentrant au logis,
Un ouvrage quelconque et d’étonner Paris.
De la soif de rimer ma cervelle obsédée
Pour la première fois eut un semblant d’idée.
Je tirai mon verrou ; j’eus soin de m’entourer
De tous les écrivains qui pouvaient m’inspirer.
Soixante in-octavos inondèrent ma table.
J’accouchai lentement d’un poème effroyable.
La lune et le soleil se battaient dans mes vers ;
Vénus avec le Christ y dansait aux enfers.
Vois combien ma pensée était philosophique :
De tout ce qu’on a fait faire un chef-d’œuvre unique,
Tel fut mon but. Brama, Jupiter, Mahomet,
Platon, Job, Marmontel, Néron et Bossuet,
Tout s’y trouvait. Mon œuvre est l’immensité même ;
Mais le point capital de ce divin poème,
C’est un chœur de lézards chantant au bord de l’eau.
Racine n’est qu’un drôle auprès d’un tel morceau.
On ne m’a pas compris ; mon livre symbolique,
Poudreux, mais vierge encor, n’est plus qu’une relique.
Désolant résultat, triste virginité !
Mais vers d’autres destins je me vis emporté.
Le ciel me conduisit chez un vieux journaliste,
Charlatan ruiné, jadis séminariste,
Qui, dix fois dans sa vie à bon marché vendu,
Sur les honnêtes gens crachait pour un écu.
De ce digne vieillard j’endossai la livrée.
Le fiel suintait déjà de ma plume altérée.
Je me sentis renaître et mordis au métier.
Ah ! Dupont ! qu’il est doux de tout déprécier !
Pour un esprit mort-né, convaincu d’impuissance,
Qu’il est doux d’être un sot et d’en tirer vengeance !
À quelque vrai succès lorsqu’on vient d’assister,
Qu’il est doux de rentrer et de se débotter,
Et de dépecer l’homme et de salir sa gloire,
Et de pouvoir sur lui vider une écritoire,
Et d’avoir quelque part un journal inconnu
Où l’on puisse à plaisir nier ce qu’on a vu !
Le mensonge anonyme est le bonheur suprême.
Écrivains, députés, ministres, rois, Dieu même,
J’ai tout calomnié pour apaiser ma faim.
Malheureux avec moi qui jouait au plus fin !
Courait-il dans Paris une histoire secrète,
Vite je l’imprimais le soir dans ma gazette,
Et rien ne m’échappait. De la rue au salon,
Les graviers, en marchant, me restaient au talon.
De ce temps scandaleux j’ai su tous les scandales
Et les ai racontés. Ni plaintes, ni cabales,
Ne m’eussent fait fléchir, sois-en bien convaincu…
Mais tu rêves, Dupont ; à quoi donc penses-tu ?
DUPONT.
DUPONT.