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PoetósferaLa BibliotecaAndré de Guerne

André de Guerne · Modernismo

Diptyque byzantin

francés

L’AUTOKRATOR

Byzance ! ils sont venus les jours expiatoires

Que le ciel outragé mesure à ton destin ;

Et voici qu’à plein vol, à l’horizon lointain,

L’Ange apocalyptique ouvre ses ailes noires.

La nuit. Fourmillement d’ombres au pied des murs.

Rumeurs, tumulte, assauts. L’épouvantable horde

Bondit en rugissant, tourbillonne et déborde

Son camp, cerné de chars tendus de cuirs impurs.

Fuites vaines que barre un cercle d’incendies;

Femmes aux bras des Huns tordant leurs corps sanglans;

Cadavres pollués de vierges aux seins blancs,

Dans l’horreur et la mort atrocement roidies;

La louche trahison glissant sur les remparts;

Les Patrices vendus et les soldats rebelles;

Pillage, sacrilège; au désert des chapelles

Les grands ciboires d’or dans la poussière épars.

Et comme aux jours de deuil, sortant des sombres porches,

Par les chemins muets que la terreur fraya,

Le simulacre errant de la Panagia

Passe, suprême espoir, dans la lueur des torches.

Autour du cirque vide où rôdent les lions,

Plus farouches encor grondent les populaces

Qui, des faubourgs au centre, ivres et jamais lasses,

Poussent le flux sanglant de leurs rébellions.

Et l’énorme clameur monte; le feu s’élance.

Comme une mer battant un immobile écueil.

Tout un peuple en délire assiège en vain le seuil

De l’asile introublé du très sacré silence.

Clos, morne, à l’horizon de l’Hebdomon obscur.

Le palais, dans la nuit dressant ses murs tragiques.

Garde, intrépide aux seuls combats théologiques,

L’Empereur, très divin, très pieux et très pur.

Dans l’impassible paix de la chambre interdite,

Sous la calme clarté tombant des lampes d’or,

Devant la croix d’émail, l’Auguste Autokrator

Baise le Livre et prie et tour à tour médite.

Gravement, sans remords, il songe aux jours anciens

Où la croyance unique illuminait l’Empire.

Si les temps sont mauvais, si l’avenir est pire,

Dieu, qu’il honore et sert, reconnaîtra les siens.

Car en Dieu, seul puissant, en Christ-Jésus, seul maître,

Sont victoire, repos, gloire, espérance, honneur;

La force irrésistible est aux mains du Seigneur

Et c’est de sa vertu que tout salut doit naître.

Qu’importent les cités, l’Empire et l’univers

Et le destin du monde en proie à la tourmente.

Pourvu que ton Eglise, ô Christ I règne et cimente

La foi de Chalcédoine au fond des cœurs pervers?

Et dans la chambre haute, aux aveugles clôtures,

Près de Byzance en feu, près du massacre humain,

L’Autokrator transcrit sur un blanc parchemin

Un mystique traité contre les deux Natures.

L’AUGUSTA

Miroir fragile, où dort l’ombre verte des palmes,

Un lac pur arrondit sa coupe de saphir.

Et des cygnes neigeux cinglent sur les eaux calmes

Tels que de blancs vaisseaux que pousse un frais zéphyr.

L’abeille, qui s’échappe en bruissant des ruches.

Boit les jeunes parfums des calices ouverts;

Par-dessus les treillis argentés, des autruches

Dressent leur tête chauve et mordent les fruits verts.

Au bord des piédestaux tendant leurs gorges bleues.

Des paons font brusquement s’élargir au soleil

Et vibrer tout le ciel étoile de leurs queues ;

L’ibis lisse sa plume en un frisson vermeil.

Tout s’éveille, rayonne, aime, fleurit, embaume :

Le cœur de l’Augusta s’enivre du matin;

La rose livre au vent son plus subtil arôme :

Le cœur de l’Augusta vole au pays lointain.

Au pays fabuleux dont la beauté l’invite,

Son rêve, avec les nefs, fuit sur le golfe amer;

Et joyeuse, accoudée aux balustres d’ophite,

L’Augusta voit le ciel descendre dans la mer.

Elle contemple au loin Byzance et ses collines,

Les églises en croix et les dômes cuivrés

Et, s’étageant là-bas, du côté des salines,

Les cirques lumineux et les remparts dorés.

Tout, la nature en fête et la Ville et l’Empire,

Trésors que l’œil pensif se lasse à dénombrer,

Tout ce qui charme, luit, s’épanouit, respire.

Naît pour vêtir sa gloire et vit pour l’adorer.

Mais voici qu’au doux bruit des ailes et des ondes,

Aux chants de l’aube éclos parmi la frondaison,

Le sourd frémissement des foules vagabondes

Se mêle dans l’aurore et monte à l’horizon.

Et soudain l’Augusta songe qu’il est des hommes

Dont le commun destin souffle les vains flambeaux,

Et que les murs vantés des Milans et des Romes

Sont des abris d’un jour bâtis sur des tombeaux.

Adieu, clarté naissante, allégresse première.

Limpides voluptés, formes, parfums, couleurs.

Adieu ! L’ombre future obscurcit la lumière ;

La mort, comme un aspic, a jailli dans les fleurs.

L’Augusta dans la nuit qui flotte en sa prunelle

Suit la fuite de l’heure et des sorts inconstans;

Car vers l’instant fatal la clepsydre éternelle.

Sûre, lente, sans fin, pleure les pleurs du Temps.

En un pompeux cortège, aux murmures funèbres

Des moines de l’Euxin, son cadavre embaumé,

Couché sur la litière, ira vers les ténèbres.

Dans sa robe suprême à jamais enfermé.

Et la crypte de jaspe engloutissant sa proie.

Au centre du caveau dont le mur flamboiera.

Elle-même, en un flot de velours et de soie.

Blême, les yeux ouverts, sinistre, apparaîtra.

Droite, dans la splendide horreur des pourpres roides,

Le diadème au front, le cercle d’or aux reins.

Elle éternisera sur ses épaules froides

L’écroulement figé des joyaux souverains,

Et, parmi les émaux et les fleurs lapidaires.

Dans l’immobile orgueil du tragique décor.

Siégera, somptueuse, entre deux lampadaires,

Squelette impérial, sur un haut trône d’or.

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Autor
André de Guerne
Título
Diptyque byzantin
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-diptyque-byzantin--andre-de-guerne-2c5af7
Cita recomendada
André de Guerne, «Diptyque byzantin», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-diptyque-byzantin--andre-de-guerne-2c5af7.html

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