Venez, venez, vous tous, purs enfants du Seigneur ;
Accourez à ma voix, ô disciples du cœur !
Comme ces flots d’Hébreux aux accents de Moïse ;
Accourez ! oui, pour vous, c’est la terre promise !…
De vos brillants essaims ; émaillez ces vallons ;
De vos pâles anneaux, ceignez ces mamelons ;
Laissez là vos cités, mancenilliers de l’âme !
Venez tous sur ce mont, où l’horizon de flamme
D’une auréole sainte a couronné mon front.
Écoutez, se mêlant au silence profond,
Les soupirs langoureux de la source égarée ;
Contemplez ces coteaux à la cime dorée,
Ces plaines étalant leurs splendides manteaux,
Ces fleuves de gazons, ces dômes de rameaux,
Ces saules hérissant leurs superbes aigrettes,
Ces tapis de saphirs, ces lacs de pâquerettes,
Ces vallons étoilés de pommiers, de buissons,
Ces champs, ces prés roulant leurs sables de moissons ;
Contemplez ! contemplez sur le front des collines,
Ainsi que des ruisseaux aux ondes argentines,
Ces troupeaux s’écoulant en gracieux festons,
Ces peupliers aux cieux lançant leurs clochetons,
Ces montagnes d’azur vomissant sur la plage
Des cascades, des flots, des torrents de feuillage ;
Puis là, sous ce rideau d’encens et de vapeur,
La normande cité dérobant sa pâleur ;
Cette ville qui semble une vierge, un fantôme,
Pleurant sur le tombeau du conquérant Guillaume ;
Cette reine qui semble, en mirant au soleil
Ses cent clochers à jour, aux reflets de vermeil,
Une flotte élevant ses forêts pavoisées
Sur ce vaste océan de crêtes ardoisées
Venez, élus des bals, aux modernes livrées ;
Oh ! venez donc, aussi je donne des soirées ;
Aussi j’ai des salons ruisselant de brocart,
Séjours de volupté, de satin et de fard.
Sous les chaînes de fleurs du folâtre quadrille,
Venez en foule aussi ; des tissus de Castille,
Des gazons émaillés de pavots et d’épis,
Des pervenches, voilà mes somptueux tapis ;
Les voiles de parfums qu’exhale la ramée,
Voilà de mes lambris l’atmosphère embaumée ;
La lune au front d’opale argentant le ciel pur,
Les étoiles, voilà sous mes arceaux d’azur
Les gradins de flambeaux, le riche candélabre,
Entrelaçant leurs feux et d’or et de cinabre ;
Les oiseaux au soleil préludant leurs adieux,
Oh ! voilà mon orchestre aux champs harmonieux,
Où l’âme par degrés lascivement se noie
En des flots d’abandon, de délire et de joie.
Et vous direz encor dans votre instinct bâtard
Que cette œuvre sublime est l’œuvre du hasard !
Et les airs, indignés de ce contact fétide,
Ne vont pas sur vos fronts laisser planer le vide !
Non. Allez, c’est justice ; allez, mes demi-dieux ;
Allez, chantez la terre en reniant les cieux.
Toujours le noir corbeau doit sous un sombre ombrage
De ses croassements attrister le bocage ;
Toujours le rossignol doit aux échos des bois
Prêter la mélodie et l’encens de sa voix :
Toujours le lourd frelon doit bourdonner sous l’herbe,
Et toujours l’aigle fier, en son élan superbe,
Doit des champs éthérés atteindre le zénith !…
Allez, chantez le corps en reniant l’esprit ;
Allez, ne croyez pas en un plus saint mélange ;
Vous êtes dignes tous de n’être que de fange.