Tout le plaisir et le contentement
Que peult avoir un gentil cœur honneste,
C’est liberté de corps, d’entendement,
Qui rend heureux tout homme, oyseau ou beste.
Malheureux est qui, pour don ou requeste,
Se veult lyer à nulle servitude.
Quant est de moy, j’ay mise mon estude
D’avoir le corps et le cœur libre et franc.
Il n’y ha nul qui par solicitude
Me sceust jamais oster ce digne ranc.
La seconde Fille.
Pour dechasser du cœur et paour et honte,
Et, quand à moy, je ne puis faire compte
De riens qui soit qui le puisse arracher
Hors de mon cœur.
La II. Fille.
La I. Femme mariée.
Un plus grand bien, que nommez jalousie ;
Mais ce n’est riens que d’une fantasie,
Au prys du mal que maugré moy je porte.
Cent fois le jour je souhaite estre morte,
Car mon Mary si tresfort me tourmente,
Et sans raison, qui plus me malcontente :
Il ha grand tort.
La II. Femme.
Car ceste Amour, qui ne fait jamais trefve,
Me fait aymer, qui aymée ne suis.
Il ayme une autre, et souffrir ne le puis.
La I. Fille.
La I. Fille.
La I. Femme.
La II. Fille.
La I. Fille.
La I. Femme.
Mais ce Mary me fait payer l’amende
Où je n’ay fait ny peché ny erreur.
Devant chacun parle à mon Serviteur,
Qui ne me veult qu’obeïr et complaire,
Si sagement que, hors un faulx menteur,
Nul ne me peult accuser de mal faire.
Las, ce fascheux bien souvent me fait taire.
Où le parler me plairoit beaucoup mieux.
Et destourner, pour mieux le satisfaire.
D’un lieu plaisant en grand regret mes yeux :
Car, s’il m’y voit parler, tout furieux,
Devant les gens fait myne si estrange
Que force m’est, suyvant les aymez lieux,
Qu’un bon propos en un fascheux je change,
Cest un ennuy qui mon cœur ronge et menge.
Mais quand je veux ce malheur eviter,
Et que du tout à son vouloir me renge,
Pour le garder de tant se despiter,
Sans faire rien qui le puisse irriter,
Il entre lors en plus grand resverie
De jurer Dieu, de Diables inviter.
De m’accuser de toute menterie.
Et si seroit folie ou moquerie
De le penser appaiser par douceur.
Il n’a repos que de me voir marrie,
Et mon repos augmente sa fureur.
Cent mille noms, pour croistre ma douleur,
Me va nommant, dont le moindre est : meschante.
Helas ! c’est bien sans raison ny couleur :
Car je suis trop de ce vice innocente.
Voilà le chant que nuict et jour me chante.
J’endure tout, et si n’y gaigne rien.
Mais la vertu, et l’honneur, qui m’enchante,
Me font souffrir dire ne sçay combien.
Si seray je tousjours femme de bien,
Ce qu’il ne croit, dont il me tient grand tort.
Mais je ne puys trouver un seul moyen
Pour recevoir, ny donner reconfort
A mon amy, qui m’ayme si tresfort ;
Car je crains trop honneur et conscience.
Durer ne puis sans secours, ou sans mort :
Je perds le sens, raison et patience,
La II. Femme.
Je le pensais toute seule tenir :
Las, je voy bien que trop folement j’erre.
Il ayme ailleurs : voilà ma mort, ma guerre ;
Je ne le puys souffrir, ne comporter.
Je prie à Dieu qu’un esclat de tonnerre
Sa Dame ou moy puisse tost emporter.
Je ne voy rien pour me reconforter.
Par tout le cerche, et de le voir j’ay crainte.
Car je ne puys, le voyant, supporter
Qu’il ayme ailleurs à bon escient sans feinte.
Pour quelque temps je me suis bien contrainte
De l’endurer, celant ma passion,
Pensant qu’au jour il y ha heure mainte,
Et qu’amour fust jointe à mutation.
Rien n’a servy ma bonne intention,
Je l’ay perdu, : il ha une maistresse
Qui de son cœur prend la possession.
Il est bien vray que le corps seul me laisse.
Son corps sans cœur augmente ma tristesse.
Plus j’en suis près, moins j’y prens de plaisir,
Sy j’en suis loing, mon cœur souffre destresse.
Car de le voir sans cesser j’ay desir
Soit près ou loing, je n’ay que desplaisir.
Et le pis est que mon amour augmente
Tant, que ne scay lequel je dois choisir,
Voir ou non voir, car chacun me tourmente.
Toute la nuict sans dormir me lamente,
En regrettant l’amytié incongnue
Que je luy porte, dont sa nouvelle amante
La joye en prend, qu’autrefois ay receue.
Je brusle, et ards ; je me morfonds, je sue.
En fievre suis : mais mon seul Médecin,
Qui me pourroit du tout guarir, me tue.
Et cy feray de ma pleinte la fin.
La I. Fille.
J’ay, quoi que je voye,
Le cœur plein de joye
Et de vray plaisir.
Si quelqu’un m’empesche,
Soudain m’en depesche
Pour repos choisir,
J’ayme mon repos,
Je fuy les propos
D’amour et sa bande.
Et qui me priroit
D’aymer, il n’auroit
Rien que sa demande.
J’ayme verité,
J’ayme pureté
De cœur et de corps.
Passion, Amour,
N’y fait nul sejour :
Je les metz dehors.
Des jaloux me rie :
Des fascheux marrie,
Tresbien mon temps passe.
D’un Amour transy
Qui requiert mercy
Contrefaitz la grâce.
Je me moque d’eux,
Et nully ne veux
Pour mon serviteur :
Car leur amytié,
Hayne ne pitié
Ne me touche au cœur.
Leur cachez secretz,
Leur piteux regretz
J’escoute tresbien ;
Mais de mon courage
Je suis bien si sage
Qu’ilz n’entendent rien.
J’ay bien grand desir
De faire plaisir
A qui le merite.
Desolation,
Par compassion,
A joye je incite.
L’orgueil je rabaisse ;
Les Amoureux laisse
Sans point les hanter.
S’ilz pleurent ou prient,
Tant plus fort ilz crient,
Me prens à chanter.
Bref, je n’ay soucy
Un seul (Dieu mercy)
Qui le dormir m’oste.
Qui ayme le vice,
Folie ou malice,
Las, que cher leur coste !
Liberté garder
Veux, sans m’hazarder
De jamais aymer,
Aymé qui voudra :
En fin les faudra
Tous desestimer.
La II. Fille.
Fait porter harnois
Et rompre les Lances,
Piquer les Chevaux,
Faire les grands saultz
Et tenir les dances.
Qui n’ayme bien fort.
Il est salle et prt
Et tresmal vestu,
De bien est forclus
Et ne vault pas plus
Qu’un povre festu.
J’ayme et suis aymée,
Prisée, estimée
D’un honneste et sage.
Lequel aymer veux.
J’en ay fait les vœux
Le long de mon aage.
Tousjours en luy pense,
Et n'ay contenance
Ne bien qu’à le voir.
Loing de luy j’escritz,
Et en pleurs et criz
Fais bien mon devoir.
Puis, quand le revoy
Assis près de moy,
Escoutant ses ditz,
J’y prens tel plaisir
Que je n’ay désir
D’estre en Paradis.
Mon cœur n’est plus mien.
Il s’en court au sien.
Mais le changement
Me donne tant d’ayse,
Que mes maux j’appaise
Tout en un moment.
Quoy que l’on me face,
Tourment ou menace.
Le tout en gré prens.
D’Amour mon cœur vole :
C’est la bonne escole
Où tout bien j’apprens.
Je ne pense pas
Faire tour ne pas
Sans penser en luy.
Il est de mes maux,
Peines et travaux,
Refuge et appuy.
Qui tient donc Amour
Pour prison et tour,
Il ha tresgrand tort.
Amour je soustiens
Cause de tous biens
Jusques à la mort.
Car la servitude,
La peine ou l’estude
Qui est en Amours
M’est liberté, joye,
Pourveu que je voye
Mon amy tousjours.
Mes Filles, tous vos differentz
J’ai maintesfois veu sur les rancz ;
Telz debatz nouveaux ne me sont,
Assez y en ha qui en ont,
Et de plus grans ont soustenus,
Lesquelz devant moy sont venuz.
Et moy, qui congnois la racine
De tous ces cas, la medecine
Leur ay tresbien sceu ordonner.
Car à vous j’espere donner
Advertissement profitable.
Vous, qui souffrez mal importable
D’un mary fascheux et jaloux,
Je vous requiers, appaisez vous :
Car le temps l’ayde vous fera,
Et dedens son cœur deffera
L’opinion, dont la beauté
Est cause de sa cruauté ;
Ou bien s’il est veau ou beste,
Qu’il n’ayt raison, cerveau ne teste
Pour recevoir nulle science.
Aussi, si vostre patience
Ne peult plus endurer, d’un veau
Faites un tresplaisant oyseau :
Car si ne le faites voller,
Il ne vous scauroit consoler.
Mais en chantant le temps, qui pleure,
A tout le moins aurez une heure
Qui vous fera les vingt et trois
Supporter en oyant sa voix.
Car le soupesonneux meschant
Merite bien chanter ce chant.
Ne pensez pas pour vous tuer,
Et à bien faire esvertuer,
A raison jamais le renger ;
Mais il le fault du tout changer.
S’il est changé, et vous aussi,
Vous sortirez hors de soucy.
Vous n’aurez consolation
Qu’en ceste transmutation.
La I. Femme.
La Vieille.
Et son œil à plaisir bouché
Sans pouvoir nulle beauté voir ?
Laissez luy faire son devoir,
Puis que rien ne vous diminue.
Ne craingnez point la continue,
Le temps la tournera en quarte.
N’ayez peur que tant il s’escarte
Qu’au logis groz d’enfant revienne.
Faites comme luy, qui tient tienne :
Car la loyauté vous tourmente.
S’il est Amant, soyez Amante.
Quand il n’aymera rien que vous,
N’aymez aussi que vostre espoux :
Car il vous doit servir d’exemple.
Vostre Amour est un peu trop ample,
Et n’est pas egale à la sienne.
C’est fait en Juifve ou Payenne
D’estre ainsi de son Mary serve.
Rien ne guerira vostre verve,
Que de l’aymer tout en la sorte
Qu’il vous ayme, ou vous estes morte :
Où peu, peu ou prou ; où point, point.
Et si vous ne gaignez ce poinct,
Vous ne ferez que tracasser
Cœur et corps, et membres casser.
Le temps, par qui esperez mieux,
Le vous rendra si laid, si vieux,
Que mal vous en contenterez,
Et bien souvent souhaiterez
Estre jalouze, et qu’il fut fort.
Mais plustost trouverez la mort
Que de retourner en jeunesse.
Toutesfois s’Amour ou vieillesse
Mettoit à vostre douleur fin,
Trompé y sera le plus fin.
La II. Femme.
Je voy que vous ne sçavez mye
La grand puissance qu’a le temps.
Hau, que j’en ay veu de contens
Qui n'eussent sceu souhaiter mieux !
Mais tout soudain du hault des Cieux
Les ay veu descendre bien bas.
Je prise et loue voz estats.
La vertu, qui vous rend parfaite,
Vous ha ainsi joyeuse faite.
Toutesfois, ne l’autorisez
Tant, que les autres desprisez.
Amour est un fin et faux Ange
Qui trescruellement se venge
De ceux qui de luy n’ont fait compte :
Car un orguilleux craint la honte.
Plus il vous voit honneste et belle,
Envers luy cruelle et rebelle,
Plus il desire droit frapper
En vostre cœur et l'attrapper ;
Ce que jusques icy n’ha fait,
N’ayant trouvé nul si parfait
Qui meritast vostre amytié.
Si une fois vostre moytié
Amour met devant voz beaux yeux,
Onques personne n’ayma mieux
Que vous ferez, j’en suis certaine.
Ce sera la bonté haultaine,
Qui par le temps y pourvoyra.
Jusques là l’on ne vous verra
Aymer : car vous estes trop fine,
Je le voy bien à vostre myne,
Car de rien ne faites semblant.
Amour, qui va les cœurs emblant.
Et le temps, qui doucement passe
Sans que vostre vertu s’efface,
Vous feront changer de propos,
Trembler le cœur, battre les poux,
Et sentir le doux et l’amer
Que l’on peult souffrir pour aymer.
La Fille.
Si le temps aura le pouvoir
De changer ma grand’ amytié.
La Vieille.
Souvent le bien que j’ay perdu.
Mon malheur avez entendu,
Qui de mon cœur n’est arraché.
Vous n’en aurez meilleur marché :
Car le temps, qui vous fait present
D’aise et plaisir à present,
Ainsi qu’il ha d’Amour le feu
Dens vostre cœur mis peu à peu,
Ainsi peu à peu l’estaindra :
Dont telle douleur soustiendra
Vostre esperit et vostre corps,
Que l’Ame en saillira dehors,
S’elle n’est de Dieu arrestée.
Helas ! je vous voy apprestée
De souffrir autant de tourment
D’amour que de contentement,
La II. Fille.
Et alors contrainte serez
Dire : la Vieille le m’a dit,
La II. Fille.
Refuser un bien qui est près
Pour en attendre un autre après.
La Vieille.
Et me gardera de durer
Jusqu’au temps qu’elle vous promet
Repos, dont en peine me met
Plus grande que ne sentis onques.
La Vieille.
La II. Femme.
Qui veult que j’ayme ou que j’attende
Que vieillesse ou foiblesse amende
Mon mary ! Mais j’ay esperance
Que, par ma grand’ perseverance,
En brief retournera à moy.
Et lors seray sans nul esmoy.
La I. Fille.
La Vieille.
La vieille.
Le Vieillard.