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PoetósferaLa BibliotecaDorothée de Croÿ

Dorothée de Croÿ · Barroco

Cinnatus et Camma

francés

Amour est un beau servage

Il n’y a rien de si doux

Ny d’estimable entre nous

S’il pousse notre esclavage

En un subiect glorieux

En des vertus desireux.

Que c’est une douce chaisne

A Cinnatus amoureux

De se pouvoir dire heureux

Dans la fortune certaine

Le reste ne luy est rien

Au respect de ce cher bien.

La fortune quy se jouë

Rend le sort commun à tous

Et lorsquelle est en courroux

Elle sçait tourner sa rouë

Pour terrasser nos amours

Et les finir à tousiours.

Comment pourrois-ie assez vous dire les merveilles

Des vertus de Camma qui n’ont point de pareilles,

Pour la sincérité de ses divins appas

On ne sauroit assez les chanter ici bas.

Vous verrez les progrès d’une belle alliance

Faire esclatter partout sa divine constance

Elle brave la mort, terrasse les pervers

Qui ne méritent pas que l’on nomme[illisible] en ces vers

Et fait voir à chacun que son amour sans feinte

Est gravée en l’honneur d’une affection saincte

Pour suivre son mary : et sa pudicité

Le veut accompagner en l’immortalité

Affin de se venger de l’audace cruelle

D’un tyran qui vouloit sans raison jouir d’elle.

Et sans aucun respect assouvir ses desirs

Pour la donner en proye[illisible] à tant de desplaisirs

C’est ce que vous dira cette histoire admirable.

Je vous prie escouter et m’estre favorable

Vous verrez qu’une femme a ressenty le tort

Qui pointe son dessein au dela de la mort.

Jouyssant de l’aspect de cette belle aurore

Cette aymable Camma que sainctement j’adore

Et que j’estime plus que je ne fais[illisible] mes yeux

N’y que tous les trésors que nous versent les cyeux

Doy-je pas exalter cette bonté divine

Pour la remercier ? En ce lieu je m’incline

Et je veux reconnoistre en mon contentement

Que je suis en effect le plus heureux amant.

Qui soit en l’univers pour jouyr en cet age

Desplus savoureux fruicts permis au mariage

Estant tous deux liés par une volonté

Qui unit nos desirs dans la conformité

Que tout ceque je veux, elle le veut de mesme

Pour me favoriser elle dit qu’elle m’ayme

Un bonheur qui ne peut assez s’exagerer

Tout ce quy est en elle est digne[illisible] d’honorer

Dans ce ravissement à plus rien je n’aspire

Puisque la possédant j’ay ceque je desire

Que peut on égaler à ce bien souverain

De se voir caressé d’une si belle main ?

Rencontrer le subiect d’une si saincte amante

Quy est dans son debvoir et fidelle et constante.

N’en dois-je pas louer nostre bon Jupiter

Et tous les autres Dieux que je dois respecter,

Nous les devons benir dans la recognoissance

Au milieu des succès[illisible] de nostre jouyssance.

Vous me favorisez de vostre affection

Je vous ouvre mon sein sans nulle affliction[illisible]

Puisque vous possédez l’intime de mon ame

Faictes moy part aussy d’unepareille flamme.

Douteriez vous demoy, vous dois-je conjurer

De croire mon amour pour vous en asseurer ?

Auriez vous des soupçons de celle quy ne pense

Qu’à vous servir entout sans autre récompense ?

Plustôt l’aube du jour à jamais voilera

Son agréable tein, plus tôt ne brillera

Ce grand flambeau des cieux et sa sœur[illisible] nostre Lune

Ternira sa clarté pleurant mon infortune

Que je vienne à manquer de garder le serment

Que je vous ay juré sy solennellement

Vous estes asseuré que je vous abandonne

Tout ce quy est de moy, mes biens et ma personne

Mon esprit résolu ne fleschira jamais.

Sur cette vérité vous devez vivre en paix.

Vous estes le soleil qu’icy bas je révère.

Lorsque j’ay de l’ennuy par vous il se modère.

Beaux yeux, astres divins, sy doux, sy attirans,

Que nous[illisible] pour vous nommer agréables tyrans,

Je ne vous voudrois pas changer à un Empire

Vous estes l’élément par quy seul je respire.

Je n’ay point rencontré en cent lustres de tems

Deux amans plus parfaits ny quy soient plus contens.

On n’en sçauroit trouver quy s’ayment davantage

Ils sont très accomplys, l’un et l’autre fort sages.

En ce siècle pervers, en ce monde bisard,

Où le bien nous arrive ainsy que par hazard,

Nous devons estimer un si divin rencontre

Dans tous les bons succès le mal bande[illisible] à l’encontre,

Tel se dit satisfait quy n’en pense pas moins

Mais la nécessité aprend tout au besoing ;

Il faut dissimuler, on doit par force feindre

Car il n’est pas séant quelques fois de se plaindre.

Nos courtisans mocqueurs detourneroient le dos

Riroient de voir quelqu’un seicher jusques aux os.

Scavent gausser de tout, trouvent surtout à rire

D’eux mesmes s’ils pouvoient ils en voudroient mesdire

Sur ces amans icy on ne scauroit parler.

Il n’y a pas subjet de tant soit peu railler

Vous les voyez tous deux dedans la modestie

L’amour avec respect maintient les sympathies

De ces esprits unis quy sont dessus mes meurs

Quy est le principal pour jouyr des douceurs

De l’estat où ils sont, et passer cette vie

Sans desdains, sans soupçons d’aucune jalousie.

Tant de rapports hayneux qu’y rompent l’union

Parfaicte d’amitié et de discrétion

Sont bannis de chez eux, et quelque bon génie

Fait que ce que l’un veut, l’autre ne le dénie

Cette belle union de n’avoir qu’un vouloir

Nous doit faire estimer l’amour et son pouvoir

Quelle félicité dans la correspondance

Quy, unissant les cœurs par une confiance

N’en faict qu’une seule ame, esperant que je dis[illisible]

Que c’est treuver en terre un second Paradis

Dieu veuille prosperer cette amitié fidelle

Pour après cette vie jouyr de l’immortelle.

Celuy quy est sujet soubs l’amoureuse loy

Doit servir en effet son tourment comme moy.

Promenant l’autre jour je treuvay une belle

Soubs quy tout l’univers je dois mettre en tutelle,

Ses cheveux esclattans annelés et dorés

Et ses beaux yeux brillans dignes d’estre adorez

Peuvent assujetir l’homme le plus barbare

Esblouys de ces traicts d’une beauté si rare

Pour moy j’en suis espris je le veux confesser

Car on ne doit jamais ses vaincqueurs mespriser.

Je ny veux pas cacher les peines que j’endure

Je ne sçaurois nier l’honneur de ma blessure

Quoy que l’on puisse dire, je l’ayme infiniement

Encor que l’on mesdit de mon aveuglement,

Et que quelques raisons font croire que je dois craindre

De n’y pouvoir jamais en si beau lieu atteindre

Je combats contre moy, et ma témérité

Me dit assez souvent que je n’ay mérité

Vn subject si parfaict sans luy rendre service

Et ce triste penser m’est un cruel supplice.

Ne suis-je pas perdu au milieu de mes feux

Je n’ay encor osé luy déclarer mes vœux.

Toutes fois bien aymer ce n’est pas une injure,

Je luy dois faire voir la peine que j’endure.

N’ay je pas bien mal fait de sy longtemps tarder ?

J’ay peu de hardiesse, Je me veux amender,

La cause de mon mal mérite de le dire.

Et d’excuser encor ma plainte et mon martyre.

Cette face angelicque a sceu ravir mes sens

Quy pourroit résister à ses traits innocens ?

Quy pourroit regarder cette parfaicte image

Sans luy donner son cœur et son amour en gage ?

Ce sont les préjugés de ses perfections

Quy peuvent m’apporter des consolations.

Encor[illisible] que pour cette heure il n’y ayt apparence

De guérir mon ardeur ny mon impatience

Si ne puis-je advouer dans mes ressentimens

Que je ne dois treuver aucuns soulagements.

On me dit c’est en vain, de tenter la fortune,

Cette femme n’est pas une femme commune.

C’est un esprit bien fait quy sçait tout escouter

Et se gausser de ceux quy en veuillent compter.

Voilà où que j’en suis, quel conseil dois-je prendre ?

Je suis dans un chaos où je ne fais comprendre

Que je me meurs d’amour comme d’afflictions

Pour n’avoir tesmoigné mes justes passions.

Juste pour la beauté digne d’estre servie

Comme c’est mon debvoir et que j’en ay l’envie.

Ce secret que je cache et que je dois ouvrir

Diminura mon mal le voulant découvrir.

Ma résolution est de vivre en l’estime

De chérir dignement le subject quy m’anime.

On ne doit apporter milles raisons humaines

Contre amour et ses traicts, ce seroit chose vaine.

C’est luy qui tient captif sous ses sévères loix

Comme nous le voyons, les Princes et les Roys,

Vaincus dessoubs ses dards, se rangent de sa bande[illisible],

S’estiment glorieux de voir qu’il leur commande.

Sinorix le sçait bien, il ne sçauroit nier

Le pouvoir de celui quy le sçait dominer.

Lié de cet enfant, la fureur le transporte

Ne se peut modérer quoy que chacun l’exhorte.

Pensif et désolé il pleure, il se maudit

Et ne veut s’amender pour chose que l’on dit.

Il se sent penétré des puissantes sagettes

Dont ce folastre archer faict partout ses conquestes.

Car il scait entous lieux tousiours se prévaloir,

Ses charmantes douceurs se font partout valoir.

Un remede asseuré, c’est celuy de[illisible] l’absence

Pour éviter les coups de sa belle apparence.

C’est une fauce mine, un visage emprunté,

Dessoubs un beau semblant il nous tient arresté

Il ayme les combats, il se plaist aux injures

Se resiouyt[illisible] de voir endurer ses tortures.

Pour nous y obliger il faict tout son effort,

Nos larmes, nos souspirs le contentent si fort

Qu’il n’espargne ses dards dequy peu se guérissent.

Ses plus grandes faveurs sont des fleurs qui flétrissent.

Tout est à l’abandon si on se donne à luy ;

C’est un mauvais flatteur. Ce n’est pas d’aujourd’huy

Que l’on se plainct des fers et de ses fortes chesnes

Et comme il tient nos cœurs tant qu’il peut en ses gesnes,

Ceux quy sont retirez s’eschappent du danger

De ce mauvais démon quy nous veut outrager.

Il se faut revenger et luy faire la nique,

Chacun cognoit assez son humeur tyrannique.

Les pauvres amoureux ne me lairront mentir,

Leur dessein est souvent un triste repentir.

Moy quy suis à l’abry de toutes ces sottises

Je vous dis en riant que ce sont des bestises.

Pourquoy tant de peines ? pourquoy tant s’amuser[illisible] ?

Il vaut mieux comme moy dormir et reposer.

Le songe que j’ai faict revient et me tourmente.

L’imagination quy est trop véhémente

Faict que l’on est transy, j’en ay l’esprit troublé.

Mesme toute la nuict j’ai sué et tremblé.

Il me sembloit de voir un loup d’estrange sorte

Rompre la palissade et enfoncer ma porte.

Pour me ravir mon bien, ma femme mon cher cœur.

Seulement d’y penser je reste sans vigeur.

Cette appréhension vient de mélancholie

Et la trop grande amour est une maladie.

Quelquefois l’on présage assez tost l’advenir.

Quy pouroit deviner comme l’on doit finir ?

Je faisois un recueil des actions[illisible] passées

Oû les divinités pourroient estre offencées,

Pour me déposséder du bien de mes amours,

Et me laisser languir le reste demes jours.

Dedans cette terreur en sursaut je m’esveille.

Je vous puis asseurer qu’une ame qui sommeille

Est grandement capable au milieu du repos

D’enfanter des desseins qu’y soient fort à propos.

Toutefois on ne doit donner creance au songes,

Dieu veuille que les miens ne soient que des mensonges !

Et conserve pour moy ce précieux trésor,

Cette perle sans prix plus chere que n’est l’or.

On doit recommander tout à la providence

De celui quy conduit selon sa prescience

Les choses d’icy bas, mesme nous contenter

Si quelqu’astre maling nous veut inquiéter

C’est affin d’implorer la divine assistance

La vertu est tousjours avec la résistance.

Les armes à la main au milieu des combats,

Pour nous encourager à ne désister pas,

Allons rendre nos vœux, faisons nos sacrifices,

Voyous ceque diront les fatales auspices.

Je vois qu’il n’y a rien au monde que malheurs

Nostre maistre est perdu de sinistres[illisible] douleurs,

Il se plainct sans savoir la cause quy l’afflige.

Le malheur de ce tems[illisible] à cela nous oblige.

Il est inquiété je ne sais pas comment

Possédant le subjet qu’il ayme uniquement,

Dont il est amoureux il endure, il en souffre,

Jugez par ces effets que l’amour est un gouffre

De touttes[illisible] passions, ce seigneur que voicy

Ayant tous ses souhaits, l’expérimente ainsy

En la possession de celle qu’il honore

Il sent comme la peur le tue et le dévore.

Il est hors de soy-mesme, il craint, il est jaloux,

Dans ces extrémités c’est pour devenir foux.

Quel moyen de guérir de cette phrénésie ?

C’est un mal qui se forge en notre fantasie

Lorsque l’on est atteint on ne vit plus à soy,

Toutes les qualités et richesses d’un Roy

Ne satisferoient pas à cette humeur estrange

Il faudroit pour prescher avoir l’esprit d’un ange !

Si on laisse esgarer l’imagination,

On se trouve perdu dans l’appréhension.

Voila ceque nous cause une femme si belle.

On ne doit s’estonner s’il endure pour elle.

Aymer et endurer vont chacun à leur tour,

Ainsy que nous voyons la nuict suivre le jour.

Allons prier pour luy[illisible] que tout bien luy arrive

Car il est trop heureux pourveu qu’il ne se prive

Du repis[illisible] jouyssant de sa chere moictié,

Je vois qu’il est en peine j’en ai de la pitié.

Si j’estois comme luy je ferois de la sorte

La cholere ou le soin hors de nous nous transporte

On court[illisible] tant de hazard en ce monde envieux.

Vous avez bien raison, on n’y est guere heureux.

L’amour, la jalousie est digne de redoubte[illisible]

L’une et l’autre nous font voir bien des maux sans doubte.

J’aymerois mieux moi choisir d’estre amoureux

Que nous[illisible] d’estre jaloux, c’est un mal furieux

On est inquiété, on a tant de traverses,

Dedans le souvenir des fortunes diverses.

Je ne m’y confonds[illisible] point, mais on dit que tousiours

Jalousie et amour ont besoin de secours.

En est-il la logé[illisible] ? sa femme est sy modeste

C’est une illusion quy n’est pas peu modeste

Elle arrive pourtant à ceux quy aiment tant.

Si on s’approche d’elle il en est inscontant[illisible].

Je m’en suis apperceu et si bonne[illisible] créance.

Je vous le puis bien dire en toute confiance,

Il n’a point de repos, il est tousiours chagrin

Farouche comme ceux quy attendent leur fin.

Il void que l’on la presse, il void que l’on regarde

Les beautés que l’on sçait de difficile garde.

Au lieu de s’esjouir dans [illisible]

De celle quy possède en effet tous les dons.

Que peuvent posséder les parfaictes du monde,

Car il n’y en a point quy ne soit sa seconde,

Il en est en allarme, ou la suit de si près,

Qu’il semble qu’un chacun s’élance dans ses rets.

Néantmoins ses vertus et sa divine grace

Pour tous les courtisans cousent un cœur de glace.

La sympathie ou les fatalitez

Trompent[illisible] nos cœurs de ses feintes caresses.

Bien peu souvent l’amour nous est prospere,

C'est un moqueur[illisible] quy veut tout mespriser

Et rarement nous veut favoriser ;

Ses advouez le disent fort sort sévere.

Ad majorem dei virginisque

Gloriam.

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Autor
Dorothée de Croÿ
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Cinnatus et Camma
Lengua
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Época
Barroco
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Cita recomendada
Dorothée de Croÿ, «Cinnatus et Camma», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-cinnatus-et-camma--dorothee-de-croy-315909.html

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