Garçon, apporte une chopine
De vin de l’an passé,
Mûri sur la colline,
Où nia nourrice m’a bercé.
Voyons, sers-moi, pas de harangue.
Le vin rend mes esprits moins lourds :
C’est un long ruban de velours
Oui se dévide sur ma langue.
Eh ! garçon, sacrebleu,
Tu me fais une triste mine.
Apporte encore une chopine :
Il faut bien boire un peu
Les bonnes larmes du bon Dieu !
Verse plein, verse encore,
Belle hôtesse aux yeux bleus,
.mw-parser-output .ws-mpom-strophe{display:inline-block;page-break-inside:avoid;break-inside:avoid}Le soleil dore
Le vin des gueux.
Adieu, pays des lauriers roses,
Où dans les fleurs écloses,
Chantent les colibris.
Sous le chaume, au toit des tourelles
Nous revenons fidèles
Chercher nos vieux abris.
Nous les hirondelles frileuses
Nous avons traversé les mers
Et des cités tumultueuses
Nous revenons peupler les airs.
Notre aile noire fuit le givre,
Notre duvet craint les autans ;
Avec l’homme nous aimons vivre
Et nous ramenons le printemps.
Des palais aux vastes arcades,
Où les rois se tiennent blottis.
Sous l’acanthe des colonnades
Nous voyons naître nos petits.
Et pendant que la sentinelle
Veille au seuil de la royauté
Nous fendons l’air à grand bruit d’aile
Et nous chantons la liberté.
Nous aimons la vieille mansarde
Où la marjolaine est en fleurs,
Où l’ouvrière nous regarde
Avec des yeux mouillés de pleurs.
Il suffit à notre famille
D’une mouche ou d’un vermisseau.
Elle ! bien tard pousse l’aiguille
Pour nourrir son fils au berceau.
Quand nous rasons les cheminées
Des prisonniers, pauvres martyrs,
Hélas ! nous sommes consternées
De leurs sanglots, de leurs soupirs.
Ainsi que vous, les hirondelles,
Hommes, construisent leurs maisons.
Mais elles s’aiment trop entre elles
Pour se construire des prisons.
Dans nos sentiers humains, que le printemps caresse,
Où l’homme encore enfant poursuit des papillons,
Avez-vous rencontré, belle de sa tristesse,
La jeune Eolida, la vierge enchanteresse,
De qui les pieds légers effleurent nos sillons ?
Comme on voyait jadis la brune Canéphore,
Portant sur ses cheveux sa corbeille de fleurs,
Courber un bras de neige autour de son amphore,
La blanche Eolida, fraîche comme l’aurore,
Dans une urne d’onyx va recueillir nos pleurs.
Plus belle qu’Astarté, pieds nus elle chemine
De l’Équateur brûlant au neigeux Labrador.
Chaque fleur devant elle avec amour s’incline ;
Le soleil qui la voit franchir val et colline,
Fait sur ses noirs cheveux pleuvoir ses rayons d’or.
Elle parcourt les mers sans conque ni trirème
Et glisse sur les flots comme les fils de Dieu.
Pour tous les malheureux son amour est extrême,
Elle a pour tous les maux un dictame suprême
Et fait rayonner l’âme au moment de l’adieu.
Prompte comme l’éclair, elle arrive à toute heure
Dans les lieux attristés par des cris douloureux :
Que ce soit un palais, une pauvre demeure,
Qu’importe, Eolida, de tout être qui pleure,
Met les pleurs dans son urne et les emporte aux cieux.
Sous la tente au désert, dans la grotte enfumée
Et couverte de neige où gît le Kamschadal,
Dans la hutte brahmine et de fleurs embaumée,
Partout Eolida, la vierge bien aimée,
Tend son calice d’or au ruisseau lacrymal.
Sa voix a la douceur d’une flûte divine,
Quand il faut consoler la veuve et l’orphelin,
Elle amène l’espoir au sein de la chaumine,
Et sa forme céleste aisément se devine
Sur les plis ondoyants de sa robe de lin.
À tous les parias que le monde abandonne,
À tous les prisonniers las de s’exaspérer,
Elle dit quelques mots de sa voix qui pardonne,
Et fait tomber sur eux les fleurs de sa couronne,
Dont le parfum console en faisant espérer.
Dans les mornes greniers, où l’hiver impassible
Dessine, en grelottant, sur les vitres, des fleurs,
Où la chair se bleuit à son souffle insensible,
La vierge aux larmes prend, de sa main invisible,
Les perles de glaçons qui, la veille, étaient pleurs.
Puis, suspendant enfin sa course vagabonde,
Dirigeant vers les cieux son vol démesuré,
Elle s’arrête aux pieds du Créateur du monde
Et dit, en répandant son amphore profonde :
L’urne est pleine. Seigneur, ont-ils assez pleuré !…