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PoetósferaLa BibliotecaLouis Antoine de Saint-Just

Louis Antoine de Saint-Just · Ilustración

Arlequin-Diogène

francés

ARLEQUIN.

PERETTE.

UN AMBASSADEUR.

UN PETIT MAÎTRE.

UN FINANCIER.

UN COMMISSAIRE.

SOLDATS.

Oh ! qu’une prude est un sot animal !

Eh ! comment prendre un plaisir infernal

À déguiser le penchant qui nous flatte

Sous les dehors d’une froideur ingrate,

Et de vertu se colorer le front

Lorsque le cœur est faible dans le fond.

Pauvres nigauds, et simples que nous sommes,

Nous nous laissons conduire par le nez ;

Et cependant, vous qui nous lutinez,

L’empire sot dont vous vous pavanez

Est tout au plus la faiblesse des hommes.

Soyons aussi prudes à notre tour,

Jouons l’honneur, jouons l’indifférence,

D’un cœur léger redoutons l’inconstance

Et de grands airs effarouchons l’amour.

Qu’à notre front le seul mot de tendresse

Fasse monter une rougeur traîtresse,

Jouons la crainte et jouons les vapeurs,

Le sentiment, les larmes, les fureurs :

Eh ! quel plaisir de voir une femelle

Fléchir en pleurs notre fierté rebelle,

De savourer son dépit redoublé

Et l’abandon de son esprit troublé !

Depuis six mois Perette me promène

Par les langueurs d’une flamme incertaine.

Or, je prétends lui faire ressentir

Tous les tourments qu’elle me fait subir,

Tous les dédains de sa vertu postiche

Et de l’honneur qu’à grands frais elle affiche.

De ce travers je puis la corriger,

Et pour venir à bout de l’entreprise

Dans ce tonneau je m’en vais me loger.

Là, d’un cynique arborant la sottise,

Je foule aux pieds l’amour et les plaisirs.

Fou par sagesse et sage par folie,

Je jouirai de sa fierté trahie.

Mais la voici qui pousse des soupirs.

Pauvre Arlequin ! Quelle étoile ennemie

Vient dans sa fleur empoisonner sa vie ?

Par ma rigueur j’ai troublé son esprit

Et sa folie est l’effet du dépit.

Aurais-je cru qu’une flamme naissante

Pût allumer cette fièvre brûlante,

Qu’il devint fou pour mes faibles attraits !

Mais, juste ciel, est-il fou pour jamais ?

Pauvre Arlequin !.. Je suis bien malheureuse

En vérité d’être si vertueuse.

Pauvre Arlequin !.. C’est là que ma rigueur

À relégué tes beaux jours, et ton cœur ;

Et cette tonne où, nouveau Diogène,

Il passe un temps à l’amour enlevé,

Renferme, hélas ! et ma vie et la tienne,

Et le bonheur dont mon cœur est privé.

Sire Arlequin, quelle mouche vous pique

Pour endosser cette maison gothique

Et dépouiller votre joyeuse humeur

Pour le métier de maussade rêveur ?

Pour moi, je crois qu’une telle folie

Est le ragoût de votre espièglerie.

Ah ! que mon cœur n’a-t-il connu plus tốt

Le ridicule et la honte d’un sot.

Ciel, j’ai vécu trente ans pour la bassesse

Et n’ai vécu qu’un jour pour sagesse !

En vérité, vous ne badinez pas

Jusqu’à présent je n’ai fait que faux pas ;

J’ai promené ma course sans voir goutte.

Mais la raison vient éclairer ma route.

Tout ici-bas n’est que déloyauté,

Aveuglement, sottise, fausseté.

Pour être heureux que faut-il sur la Terre ?

De l’or ? Crésus en regorge et se plaint.

L’autorité ? César craint le tonnerre.

Il est puissant, il est tout… César craint.

Aimer.

L’amour enfante tous les crimes.

Vivre à la cour ? Ce lot n’est pas le mien.

Régner ? Le trône est l’autel des victimes.

Pour être heureux, mais que faut-il donc ?

Rien !

Tout est folie, égarement, chimère,

Et je bénis le rayon qui m’éclaire.

Vous pourriez bien le maudire plutôt

Car le présent qu’il vous fait est bien sot.

Vous renoncez aux douceurs de la vie

Aux agréments de la société

Pour cette tonne où siège la folie !

La raison est bien sotte en vérité.

Oui, j’y renonce, et je ne me réserve

Que le plaisir et que la liberté

De bien honnir tous les sots que j’observe

Et d’épancher le fiel que je conserve

Contre le monde et sa malignité.

Je sens qu’ici mon cœur se renouvelle.

J’ai déposé dans mon tonneau céans

Les passions et les erreurs des sens.

Mon cœur est libre, il a rompu ses chaînes,

Et, dégagé des sottises humaines,

Je foule aux pieds les plaisirs, les amours…

Et le dessein en est pris pour toujours.

Hélas !

Haut.

Je suis votre servante.

Ce bonheur-là n’offre rien qui me tente.

Mais votre cœur, dans sa contrition,

N’est plus flatté d’aucune passion ?

D’aucune, non ! L’homme est la girouette

Au gré de l’air qui change et pirouette.

À la même heure il veut et ne veut pas,

Et son esprit est toujours haut ou bas.

J’ai promené ma mobile fortune,

Bourgeois, seigneur, à la ville, à la cour,

Par mer, par terre, au diable, dans la Lune !

Caméléon, on m’a vu tour à tour,

Pour le bureau planter là le service,

Et le laissant, par un nouveau caprice,

Quitter Paris pour courir au Congo,

Et sur les mers traîner mon vertigo.

En vérité, tout est bien peu de chose.

Il me souvient qu’un jour on me fit roi.

Je n’étais pas plus heureux par ma foi.

Dût-on gloser sur la métamorphose,

C’est trop de peine ici-bas me donner.

Je ne veux plus [ni] servir ni régner.

De mal en pis j’ai parcouru le monde,

Et fixer mon âme vagabonde.

Monarque ou rien, tout cela m’est égal,

Et désormais, je suis… original.

Original, oui, morbleu ! c’est-à-dire

Que je veux vivre à mon sens désormais,

Narguer, flatter, parler, me taire, rire,

Aimer, haïr ! Sans craindre les caquets,

Dès aujourd’hui je veux faire l’épreuve

De ma façon de vivre toute neuve

Et persifler Messieurs les importants

Qui, dans ce lieu, vont survenir…

Voici quelqu’un. Son air de suffisance

Annonce ici quelque homme de finance.

Où va Monsieur ?

À l’endroit qu’il me plait,

Je ne vois pas ce que cela te fait.

Cela me fait, maraud, que ta figure

À la vertu me semble faire injure.

Que cet habit tout doré de forfaits

Porte en écrit tous les maux que tu fais,

Et que tu viens dans cet endroit champêtre

Pour méditer quelque crime peut-être.

Voilà, maraud, ce qu’on voulait savoir.

Va maintenant où tu voudras. Bonsoir !

J’admire bien qu’on n’ait pas pris main forte

Pour réprimer un fou de cette sorte.

On en a mis pour de moindres raisons

Plus d’une fois aux Petites Maisons.

Hélas !

Je suis bien plus surpris encore,

Fat, que, malgré l’éclat qui te décore,

Un bon arrêt n’ait vengé la vertu

De tout le sang dont tu parais vêtu.

Cet homme est fou. Quelle étrange manie !

Fat, je suis sage, et voilà ma folie.

Prends en passant cet avis de ma main :

Sois moins corsaire, et passe ton chemin.

Que mes rigueurs coûtent cher à mon âme

Et vengent bien le malheur de sa flamme !

Quelle folie ! Il sera renfermé,

Et par ma faute et pour avoir aimé !

Le ciel jaloux va combler ma misère.

Qui que tu sois, porte tes pas ailleurs

Laisse en repos un sage solitaire

Dont la raison ne croit pas aux malheurs.

L’amour y croit.

L’amour cause ta peine.

Quand il nous blesse, il faut rompre sa chaîne.

N’imite pas ces débiles amants

Dont la raison, asservie à leurs sens,

D’un lâche amour subit l’humble faiblesse

Et s’engourdit au sein de la mollesse.

L’amour n’est rien qu’un frivole besoin

Et d’un grand cœur il doit être bien loin.

Enveloppé dans mon indifférence,

Du sort trompé je brave l’inconstance.

Je n’aime rien, je ne hais rien aussi,

Je vis content, et tu peux l’être ainsi.

Prends un tonneau, fuis une ombre incertaine.

Fuir le plaisir, c’est fuir aussi la peine.

Ne te plains pas du destin et du ciel

Tout ici-bas suit un ordre éternel.

Pauvre Arlequin !

Prends un tonneau, te dis-je.

À ce parti la sagesse t’oblige.

Oui, tout est bien, mais tout serait bien mieux

Si tu voulais t’éloigner de ces lieux.

Je suis Perette.

Eh ! Perette, Perette…

Ton sot caquet me fait tourner la tête.

Eh ! que veux-tu ?

Rassurer un amant

Dont ma pudeur a causé le tourment,

Le rappeler à l’amour, à lui-même,

Le rendre heureux, lui jurer que je l’aime

Et réparer par mes pleurs à mon tour

Le malheur dont j’ai payé son amour.

Cher Arlequin, c’est toi que je déplore,

Toi qui m’aimais, et que mon cœur adore.

Moi, vous aimer ! Vous badinez, je crois.

De mon soleil ôtez-vous toutefois.

Cher Arlequin !

Arlequin dans sa tonne

Dort, et ne veut être cher à personne.

Retirez-vous.

Je ne puis vous quitter.

Je ne veux plus, morbleu ! vous écouter.

Retirez-vous.

Vous n’aimez plus Perette.

Je n’aimerai jamais que mon tonneau

Et je vous hais ! Êtes-vous satisfaite ?

Ingrat, tu veux m’envoyer au tombeau.

Ah ! j’en mourrai !

L’aventure est plaisante

Que vous soyez malgré moi mon amante.

Non, mangrebleu, ne vous abusez pas.

Je ne suis point friand de vos appas.

Il fut un temps, avant que la sagesse

Des sens fougueux eût amorti l’ivresse,

Où j’aurais pu profiter par malheur

De la folie où se perd votre cœur.

J’aimais alors, et j’aimais une prude,

Laide beauté, malheureuse Gertrude,

À qui je dois la paix et mon tonneau.

Jeune, sensible, et sans expérience,

Sa pruderie allumait mon cerveau

Et jouissait de mon impatience.

Désespéré de ses fausses rigueurs,

Mon fol amour se nourrissait de pleurs ;

Elle savait toucher avec adresse

Tous les ressorts de ma sotte faiblesse,

Semblait céder parfois à mon dépit,

Payait mon cœur de tout son bel esprit,

Du nom d’honneur se pavanait sans cesse.

Tendre avec art, naïve avec adresse,

Elle fit tant enfin que le malheur

Me rendit sage et rebuta mon cœur.

Indifférent, j’écoule ici la vie,

Claquemuré de ma philosophie.

C’en est assez. Profitez du conseil ;

Et maintenant sortez de mon soleil.

Hélas !

Seigneur, une heureuse fortune

Vous avait fait empereur dans la Lune.

Du choix du sort votre empire flatté

Se promettait un règne mémorable,

Règne d’un sage et de la vérité.

Mais le destin, d’abord si favorable,

Ravit bientôt à vos sujets épris

Le siècle d’or que l’on s’était promis.

Un deuil profond couvrit toute la Lune.

Depuis ce temps la détresse commune

Vous redemande à la pitié des cieux.

Nos députés parcourent les planètes

Et je bénis la sagesse des dieux

Qui m’a conduit vers le bord où vous êtes.

Je viens offrir à Votre Majesté

Le sceptre heureux qu’elle a déjà porté.

N’accablez point un peuple qui vous aime,

Et reprenez ce triste diadème.

J’ai renoncé pour toujours aux grandeurs.

Le plus beau trône est assis dans les pleurs ;

Et c’est bien moins le ciel que la sagesse

Qui m’a tiré du trône… que je laisse.

Ainsi partez, Monsieur l’ambassadeur,

Et votre prince est votre serviteur.

Mon cher ami, je te vois avec peine

Dans ce tonneau faire le Diogène.

Ce rôle-là, c’est le rôle d’un sot,

Et d’Arlequin ce n’est point là le lot.

Fripon, expert en fine espièglerie,

Et maître ès arts dans la forfanterie,

Coquin, reclus, tu prives bien des gens

Du fruit perdu de tes rares talents.

Çà, ventrebleu, laissons ces badinages.

Je viens t’offrir deux cents écus de gages,

Car j’ai besoin ici de ton esquif

Pour attraper dix mille francs d’un juif,

Pour un faux seing, pour séduire une abbesse,

Pour dérober l’écrin d’une comtesse,

Pour enlever une riche beauté

Des bras jaloux d’un tuteur emporté,

Pour arracher un contrat de mon père

Depuis deux mois laissé chez un notaire,

Et pour te battre à ma place en duel

Contre un quidam dont voici le cartel.

Laisse ta tonne et ta philosophie.

À ce métier l’on gagne mal sa vie.

Mais on la perd au vôtre, mangrebleu !

Tuer, voler, c’est un fort joli jeu,

Et tout du moins tranchant le persiflage,

Si l’on méprise, on ne prend pas le sage.

Ô le meilleur et le plus grand des rois,

Un peuple entier vous parle par ma voix.

Ne rompez point la trame fortunée

Qu’à vos talents promet la destinée,

Et rendez-vous aux désirs inquiets

De vos jaloux et malheureux sujets.

Je ne veux point, et je vous le répète,

Du fardeau dont vous ornez ma tête.

Assurément c’est un mauvais métier

Que le métier de prince et de régner.

Je ne suis pas resté dans votre Lune

Beaucoup de temps, mais la pompe importune

De l’esclavage et de la vanité,

Du crime adroit que le luxe environne

Et des serpents qui rampent sous le trône

De ce métier m’ont assez dégoûté.

Eh ! bien, maraud, laisses-tu ta sagesse ?

Que la pitié, Seigneur, vous intéresse !

Cher Arlequin, tu ne m’aimes donc plus ?

Nos vœux, Seigneur, seront-ils superflus ?

Eh ! bien, fripon qu’à bon droit on renomme,

Deux cents écus ne tentent point ton cœur ?

Perette, et vous, Monsieur l’ambassadeur,

Et vous, Monsieur l’honnête gentilhomme,

Je vous réponds pour la dernière fois :

Que l’univers vous confonde tous trois !

A l’ambassadeur.

Je ne veux point gouverner votre empire.

Au petit maître.

Je ne veux point point pour vous me faire cuire.

A Perette.

Je ne veux point de votre sot amour.

Et tous les trois retirez-vous…

Ô juste ciel !

Ô bélître !

Ô grand homme !

À quoi tient-il que mon pied ne l’assomme !

Monsieur pourrait être moins bilieux

Et dans les rois reconnaître les dieux.

En vérité, je crois que la cervelle

Tourne à la fin à l’engeance mortelle.

Je n’aurais pu jamais me figurer

Que pareils fous se pussent rencontrer.

Celui-ci tient une bonne marotte :

Il veut trouver un roi dans Arlequin,

Comme autrefois le brave Don Quichotte

Prit un château pour un fier paladin.

Bonsoir, Messieurs, Diogène moderne,

Tu ne veux point de mes deux cents écus.

Je t’abandonne et consens qu’on te berne.

Va-t-en régner. Je ne reviendrai plus.

Si le décret d’une austère sagesse

De la grandeur dégoûte Votre Altesse,

Souffrez au moins que j’apporte à vos pieds

Quelques présents qui vous sont envoyés :

Un casque d’or, une robe, une épée,

Une médaille en votre honneur frappée,

Trois diamants de cinquante carats.

Apportez tout… Mais non, je n’en veux pas.

Daignez, Seigneur !.. Ah ! c’est le seul hommage

Que la fortune ait jamais fait au sage.

Vous paraissez un assez bon sujet…

De mon soleil ôtez-vous, s’il vous plaît.

De ces fâcheux la cohorte m’ennuie.

Un beau matin je pars pour l’Arabie.

Pour l’Arabie… oui… Par là je vivrai

Indépendant et du monde sevré.

Quelque rocher ou quelque antre terrible

Accueillera ma sagesse paisible,

Et j’aime mieux quelques ours mal léchés

Que l’animal qui marche sur deux pieds.

Est-ce trop peu d’être devenu sage ?

Vous voulez fuir encor de ce rivage.

Votre chagrin a donc juré ma mort ?..

Je vous suivrai ; mon sort est votre sort.

Mon cœur… le vôtre, et je ne saurais vivre

Sans vous aimer, sans mourir ou vous suivre.

Vous n’êtes point de ces prudes beautés

Dont les discours sont toujours frelatés,

Et vous devez abhorrer la sottise

De leur touchante et sainte mignardise.

Oh ! je la hais !

Votre cœur innocent

Laisse parler tout pur le sentiment ?

Oui.

Vous m’aimez comme vous me le dites ?

Oui.

Je vous hais, perle des chattemites.

J’irai si loin que vous ne pourrez pas

Y promener vos faciles appas ;

Et pour tromper votre feu ridicule,

Je passerais les colonnes d’Hercule,

Le Groënland, le Monomotapa,

L’île Minorque et Majorque, et Cuba,

Ô Taïti, le Cap Vert et les Sables

De l’Hircassie ; enfin, j’irais aux diables.

Je vous suivrai.

J’irai chez le Tartare.

Je vous suivrai.

J’irai dans le Ténare.

Je me tuerai !

Je ne me tuerai pas.

Jusqu’aux enfers j’accompagne vos pas.

Mais est-il dit, hélas ! que votre bouche

Ne s’ouvrira qu’avec cet air farouche,

Et qu’un souris ne m’apprendra jamais

Que votre cœur, sensible à mes regrets,

Plaint un moment la douleur qui m’oppresse

Et par pitié partage ma faiblesse.

Ah ! vous pourriez respecter mon honneur,

Et de mon sexe épargner la pudeur.

Mon air farouche est la seule décence,

Et mes combats ceux de mon innocence.

En vérité… Mon Dieu… Quelles vapeurs…

En vérité… Madame… Je me meurs.

Perette va le retenir et veut l’embrasser.

Vous abusez… de mes vapeurs soudaines

Holà !.. Madame… épargnez-vous ces peines

Et si quelqu’un… arrivait… dans ces lieux

De ma vertu… que dirait-on… grands dieux !

D’un air véhément.

Retirez-vous, Madame, je vous prie.

Je crains de vous quelque supercherie.

Retirez-vous ; je crains vos attentats.

Je vais crier… Je ne vous aime pas…

Voici quelqu’un ; un homme noir s’avance ;

Et près de lui mon homme de finance.

Que veulent-ils ?

Il saute hors du tonneau.

Monsieur, voici le fou

Que l’on devrait mettre vous savez où.

Cet enragé, que Dieu veuille confondre !

Plein des vapeurs d’une bile hypocondre

Dans ce tonneau gourmande les passants,

Et ce faquin, entiché de bon sens,

Mérite enfin qu’au donjon de Vincennes

Vous l’envoyez faire le Diogène

Et le Caton.

Monsieur, voici le sot

Qui, sous cet or, m’a bien l’air d’un escroc.

C’est un coquin que la vérité blesse,

Qui craint le jour où luirait sa bassesse.

De sang humain il paraît engraissé ;

Et, par dessus, c’est un lourd insensé.

Vous devriez au donjon de Vincennes

Nous l’envoyer faire le Démosthène

Et l’honnête homme.

Holà ! maître maraud.

Que faites-vous, Monsieur, de ce tonneau ?

Ceci n’est pas d’une tête bien saine.

C’est un tonneau qu’à ma cave je mène.

Mais nieras-tu que tu m’as insulté ?

Ah ! Monseigneur trahit la vérité.

Madame fut témoin de sa folie.

Je suis témoin que vous mentez, Monsieur.

Holà ! voici Monsieur l’ambassadeur.

Puisque le sort refuse à ma patrie

Le règne heureux qu’elle se promettait,

N’ajoutez point, grand prince, à son regret,

De rejeter le don qu’elle vous fait.

Souhaitez bien le bonjour, je vous prie,

Aux habitants de votre silphirie,

Et présentez mes baise-mains à tous.

Hom Hom ! Monsieur, comment vous nommez-vous ?

Jacques-Remi-Luc de la Dindonnière.

Et qu’êtes-vous ?

Je suis un secrétaire,

Seigneur de Var, Saint-Alban, autres lieux,

Et ma femme eut des nobles pour aïeux.

Nous, Pierre-André Barbaron, commissaire

Au Châtelet de Paris, condamnons,

Pour cas fort grave et pour bonnes raisons,

Jacques-Remi-Paul de la Dindonnière,

Seigneur de Var, Saint-Alban, autres lieux,

Dont l’épouse a des nobles pour aïeux,

À cent écus d’amende envers…

Ah ! Dieux !

Envers Monsieur, pour insulte et litige

Par ledit sieur faite audit sieur, que dis-je,

Faite à l’honneur, et que dis-je, à la loi,

Faite, que dis-je, au commissaire, au roi.

Mor… !

Qu’on l’emmène, au travers de la rue,

Au Châtelet !

A Arlequin.

Monsieur, je vous salue.

Cher Arlequin !

Ah ! ah ! cher Arlequin…

Vous voilà donc moins cruelle à la fin.

Qu’est devenue et la fierté sauvage,

Et ce mépris et ces âpres vertus,

Et cet honneur, et tous ces froids rebuts,

Dont vous faisiez un si fier étalage ?

Vous savez donc ce qu’en vaut l’aune enfin,

Et qu’il est dur de soupirer en vain ?

J’ai triomphé d’une indigne faiblesse,

Et la raison a glacé ma tendresse.

Voilà le fruit de vos sages refus.

Je rougissais ; que vouliez-vous de plus ?

Vous rougissiez, oui ; mais, la belle dame,

Un rire amer insultait à ma flamme.

Vous appeliez cette fausse rougeur

L’effet soudain d’une sombre vapeur.

Vous affectiez à ma vue abusée

Un cœur distrait par quelque autre pensée.

Vous aviez l’air, dans votre émotion,

De regarder ma très sotte personne

Pour lui servir d’ombre et de Musion…

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! C’est assez me contraindre…

Embrassons-nous, et je ne puis plus feindre.

Tu m’as donné du goût pour la raison,

Et je veux mettre à profit la leçon.

Ah ! je renais. Douce philosophie,

Sois désormais le flambeau de ma vie.

J’ai vu le rêve, et voici le réveil.

Retirez-vous, Monsieur, de mon soleil.

Me voilà bien ! Je crois que toute belle

Est un démon sous une peau femelle..

Mais tu m’aimais tout à l’heure.

Ma foi,

Je le disais pour me moquer de toi.

Que la sagesse est une belle chose !

J’admire fort cette métamorphose.

Jusqu’aujourd’hui j’ai promené mon cœur

De songe en songe et d’erreur en erreur

Et je conçois comme vous la sottise

De ce néant dont notre âme est éprise.

De mon soleil ôtez-vous, s’il vous plaît.

J’approuve fort ce conseil, en effet.

Madame, adieu. Sagesse et pruderie

Sont toutes deux une étrange manie.

Je me repens du temps que j’ai perdu

À mériter un cœur qui m’était dû,

Adieu, madame, et gardez pour vous-même

Ce chien de cœur qui ne veut pas qu’on l’aime.

J’étais bien sot, morbleu, de soupirer,

De larmoyer, de me désespérer.

Madame, adieu. Ma foi, j’étais bien bête

De me creuser et la verve et la tête

Pour distiller mes feux extravagants

En madrigaux tendres et languissants

Je ne veux plus rien aimer de ma vie

Que le bon vin et la philosophie.

Adieu, madame, et n’allez pas penser

Que tout ici n’est que pour s’amuser.

Je suis bien sot d’avoir eu le courage

De vous aimer et de faire le sage.

Il s’en va.

Tu n’étais donc pas fou ?

Je ne l’étais

Que de chérir vos perfides attraits.

Tu m’aimes donc, Arlequin ?

Mallapeste !

Oui, je vous aime… Enfin, je vous déteste.

Quoi ! tu n’étais pas fou ?

J’ai combattu

Contre mon cœur.

Ah ! si je l’avais su !

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Autor
Louis Antoine de Saint-Just
Título
Arlequin-Diogène
Lengua
francés
Época
Ilustración
Sala
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Identificador
ws-fr-arlequin-diogene--louis-antoine-de-saint-just-e4eeba
Cita recomendada
Louis Antoine de Saint-Just, «Arlequin-Diogène», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-arlequin-diogene--louis-antoine-de-saint-just-e4eeba.html

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