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Jean Aicard · Vanguardias / s. XX

Anthologie des poètes du Midi : morceaux choisis — Jean Aicard

francés

Mon regret sans souffrance évoquera ton ombre,

O père de mon père ; ô vieil homme indulgent,

Que je revois, rasé de frais, cheveux d’argent,

Assis dans le foyer, sous le haut manteau sombre.

A soixante-dix ans, vieux pilote surpris,

Tu vis que ton bateau naviguait vers sa perte,

Et droit, et souriant, et de vieillesse verte,

Tu sombras, ruiné jusqu’au dernier débris.

Hier bourgeois visité dans ta maison de ville,

Sans asile aujourd’hui, tu cherchas dans les bois,

Dans les grands bois de pin, dont tu compris la voix,

Un désert, où cacher ta pauvreté tranquille.

Seul ? non, une faiblesse était là, ton soutien,

Ta fille au pâle front, qui maintenait ta force...

Le chêne liège vieux, bois dur et tendre écorce,

Porte un cœur étoile, père, comme le tien !

Tu trouvas en ruine un logis à couleuvres,

Et charpentier, maçon, terrassier et couvreur,

Sans maître et sans manœuvre, et pourtant sans erreur,

Tu refis la maison, vieil enfant de tes œuvres !

Le « campas » fait jardin, bien planté, bien enclos,

Ce travail le paya pour le temps de ta vie,

Et de par ta misère à l’abri de l’envie,

Tu travaillas vingt ans, — jusqu’au dernier repos.

Tu n’as plus rien connu des villes, sur ta roche ;

Robinson, tu voyais la mer, — de ta maison.

Mais des vaisseaux dorés, errant sur l’horizon,

Tu saluais l’adieu sans souhaiter l’approche.

Les saisons circulaient, les jours qui font les mois,

Les grands froids, les grands chauds ; toi, selon la journée,

Assis au grand soleil ou dans la cheminée,

Tu lisais du français et tu parlais patois.

Conteur, tout en tressant des paniers et des claies,

Tu faisais aux enfants de longs, de gais récits,

Et moi-même, en vacance, à tes côtés assis,

J’oubliais, pour ta voix, l’école dans les haies.

Ton fils dont je suis fils, était mort loin de toi.

Dans ce vaste Paris que n’aiment pas les mères…

Tu souriais pourtant à mes jeunes chimères,

Homme de peu, d’étude et de beaucoup de foi.

Tu toléras, ami d’une douceur parfaite,

Mon caprice d’enfant d’abord, l’autre plus tard,

Et je te vois sourire à mes vers, beau vieillard,

Dont le fils était mort, un peu d’être poète !

Oui, lorsqu’au lieu d’amour la Muse en moi parla,

Un sourire attristé vint éclairer ta bouche ;

Et tu disais, avec le ton simple et qui touche,

« Il n’y a rien à dire !… Où prend-il tout cela ? »

… Grand’père, tout cela, quelle qu’en soit la gloire,

Je l’ai pris à toi-même, à ta simplicité,

Au vieux air que tu m’as, le soir, cent fois chanté,

Au ton dont tu disais ta plus naïve histoire.

Je l’ai pris dans tes bras, dans ton cœur, dans ta main,

Dans l’oubli des cités où sont les choses laides,

Dans la vieille maison, seule au fond des pinèdes,

Et dont je ne veux pas oublier le chemin.

Tu fis mon œuvre simple, et ma voix attendrie,

Et je rapporte à toi ce qui vient de toi seul…

… C’est à vous que je parle, ossements de l’Aïeul,

Poussière de la mort, terre de la patrie !

Je suis le noble insecte insouciant qui chante,

Au solstice d’été, dès l’aurore éclatante,

Dans les pins odorants, mon chant toujours pareil

Comme le cours égal des ans et du soleil.

De l’été rayonnant et chaud je suis le Verbe,

Et quand, las d’entasser la gerbe sur la gerbe,

Les moissonneurs, couchés sous l’ombrage attiédi,

Dorment en haletant des ardeurs de midi,

Alors, plus que jamais, je dis, joyeuse et libre,

La strophe à double écho dont tout mon être vibre,

Et tandis que plus rien ne bouge aux alentours,

Je palpite et je fais résonner mes tambours :

La lumière triomphe, et, dans la plaine entière,

On n’entend que mon cri, gaîté de la lumière.

Comme le papillon, je puise au cœur des fleurs

L’eau pure qu’y laissa tomber la nuit en pleurs.

Je suis par le soleil tout puissant animée.

Socrate m’écoutait ; Virgile m’a nommée.

Je suis l’insecte aimé du poète et des dieux ;

L’ardent soleil se mire aux globes de mes yeux ;

Mon ventre roux, poudreux comme un beau fruit, ressemble

À quelque fin clavier d’argent et d’or, qui tremble ;

Mes quatre ailes aux nerfs délicats laissent voir,

Transparentes, le clair duvet de mon dos noir,

Et, comme l’astre au front inspiré du poète,

Trois rubis enchâssés reluisent sur ma tête.

Adieu. J’ai dit adieu. Le meilleur de moi-même,

Avec un long soupir, hors de moi s’est enfui :

Tu m’as pris tout mon cœur, voyageuse que j’aime.

Et je suis resté là, plein de vide et d’ennui.

Je suis je ne sais où, car mon âme voyage ;

Elle est je ne sais où : sais-je par où tu vas ?

On m’a dit : « Vous restez tout seul, ayez courage ! »

Mais je suis plus que seul : je ne me reste pas.

Ah ! comment tout entier ne t’ai-je pas suivie ?

Quel devoir me retient ! Qu’ai-je à faire et pourquoi ?

N’as-tu pas emporté la raison de ma vie,

Et n’est-ce pas mourir que d’être absent de soi ?

Adieu. Je te l’ai dit ce mot profond, si triste,

Et des pleurs tout à coup m’en reviennent aux yeux.

Car à tous les départs je sais qu’un spectre assiste,

Que la mort est partout où se font des adieux !

Adieu. Toutes les fois qu’il frappe notre oreille,

Ce mot cruel, qu’on dit tout bas et sanglotant,

On craint que le malheur qui dormait ne s’éveille !

On sait qu’il vaudrait mieux se taire en se quittant.

Adieu. Ce mot nous dit : « Téméraires, tout passe ! »

Nous n’avions entre nous que notre volonté ;

Puisque nous y mettons le temps avec l’espace,

Dieu qui s’indigne y peut mettre l’éternité !

C’est une mort d’un temps, l’absence, et c’est un crime !

Sachons bien que c’est mal, et que nous tentons Dieu,

Quand l’âme, s’absentant de l’être qu’elle anime,

Avec un être aimé s’en va dans un adieu.

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Autor
Jean Aicard
Título
Anthologie des poètes du Midi : morceaux choisis — Jean Aicard
Lengua
francés
Época
Vanguardias / s. XX
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-anthologie-des-poetes-du-midi-morceaux-choisis-j--jean-aicard-adeb53
Cita recomendada
Jean Aicard, «Anthologie des poètes du Midi : morceaux choisis — Jean Aicard», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-anthologie-des-poetes-du-midi-morceaux-choisis-j--jean-aicard-adeb53.html

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