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Marivaux · Ilustración

Annibal — Acte IV

francés

Quel agréable espoir vient me luire en ce jour !

Le roi de mon amant approuve donc l’amour !

Auteur de mes serments, il les romprait lui-même,

Et je pourrais sans crime épouser ce que j’aime.

Sans crime ! Ah ! c’en est un, que d’avoir souhaité

Que mon père m’ordonne une infidélité.

Abjure tes souhaits, mon cœur ; qu’il te souvienne

Que c’est faire des vœux pour sa honte et la mienne.

Mais que vois-je ? Annibal !

Enfin voici l’instant

Où tout semble annoncer qu’un outrage m’attend.

Un outrage, grands dieux ! À ce seul mot, Madame,

Souffrez qu’un juste orgueil s’empare de mon âme.

Dans un pareil danger, il doit m’être permis,

Sans craindre d’être vain, d’exposer qui je suis.

J’ai besoin, en un mot, qu’ici votre mémoire

D’un malheureux guerrier se rappelle la gloire ;

Et qu’à ce souvenir votre cœur excité,

Redouble encor pour moi sa générosité.

Je ne vous dirai plus de presser votre père

De tenir les serments qu’il a voulu me faire.

Ces serments me flattaient du bonheur d’être à vous ;

Voilà ce que mon cœur y trouvait de plus doux.

Je vois que c’en est fait, et que Rome l’emporte ;

Mais j’ignore où s’étend le coup qu’elle me porte.

Instruisez Annibal ; il n’a que vous ici.

Par qui de ses projets il puisse être éclairci.

Des devoirs où pour moi votre foi vous oblige,

Un aveu qui me sauve est tout ce que j’exige.

Songez que votre cœur est pour moi dans ces lieux

L’incorruptible ami que me laissent les dieux.

On vous offre un époux, sans doute ; mais j’ignore

Tout ce qu’à Prusias Rome demande encore.

Il craint de me parler, et je vois aujourd’hui

Que la foi qui le lie est un fardeau pour lui,

Et je vous l’avouerai, mon courage s’étonne

Des desseins où l’effroi peut-être l’abandonne.

Sans quelque tendre espoir qui retarde ma main,

Sans Rome que je hais, j’assurais mon destin.

Parlez, ne craignez point que ma bouche trahisse

La faveur que ma gloire attend de Laodice.

Quel est donc cet époux que l’on vient vous offrir ?

Puis-je vivre, ou faut-il me hâter de mourir ?

Vivez, Seigneur, vivez ; j’estime trop moi-même

Et la gloire et le cœur de ce héros qui m’aime

Pour ne l’instruire pas, si jamais dans ces lieux

Quelqu’un lui réservait un sort injurieux.

Oui, puisque c’est à moi que ce héros se livre,

Et qu’enfin c’est pour lui que j’ai juré de vivre,

Vous devez être sûr qu’un cœur tel que le mien

Prendra les sentiments qui conviennent au sien ;

Et que, me conformant à votre grand courage,

Si vous deviez, Seigneur, essuyer un outrage,

Et que la seule mort pût vous en garantir,

Mes larmes couleraient pour vous en avertir.

Mais votre honneur ici n’aura pas besoin d’elles :

Les dieux m’épargneront des larmes si cruelles ;

Mon père est vertueux ; et si le sort jaloux

S’opposait aux desseins qu’il a formés pour nous,

Si par de fiers tyrans sa vertu traversée

À faillir envers vous est aujourd’hui forcée,

Gardez-vous cependant de penser que son cœur

Pût d’une trahison méditer la noirceur.

Je vous entends : la main qui me fut accordée,

Pour un nouvel époux Rome l’a demandée,

Voilà quel est le soin que Rome prend de vous.

Mais, dites-moi, de grâce, aimez-vous cet époux ?

Vous faites-vous pour moi la moindre violence ?

Madame, honorez-moi de cette confidence.

Parlez-moi sans détour : content d’être estimé,

Je me connais trop bien pour vouloir être aimé.

C’est à vous cependant que je dois ma tendresse.

Et moi, je la refuse, adorable Princesse,

Et je n’exige point qu’un cœur si vertueux

S’immole en remplissant un devoir rigoureux ;

Que d’un si noble effort le prix soit un supplice.

Non, non, je vous dégage, et je me fais justice ;

Et je rends à ce cœur, dont l’amour me fut dû,

Le pénible présent que me fait sa vertu.

Ce cœur est prévenu, je m’aperçois qu’il aime.

Qu’il suive son penchant, qu’il se donne lui-même.

Si je le méritais, et que l’offre du mien

Pût plaire à Laodice et me valoir le sien,

Je n’aurais consacré mon courage et ma vie

Qu’à m’acquérir ce bien que je lui sacrifie.

Il n’est plus temps, Madame, et dans ce triste jour,

Je serais un ingrat d’en croire mon amour.

Je verrai Prusias, résolu de lui dire

Qu’aux désirs du Sénat son effroi peut souscrire,

Et je vais le presser d’éclaircir un soupçon

Que mon âme inquiète a pris avec raison.

Peut-être cependant ma crainte est-elle vaine ;

Peut-être notre hymen est tout ce qui le gêne :

Quoi qu’il en soit enfin, je remets en vos mains

Un sort livré peut-être aux fureurs des Romains.

Quand même je fuirais, la retraite est peu sûre.

Fuir, c’est en pareil cas donner jour à l’injure ;

C’est enhardir le crime ; et pour l’épouvanter,

Le parti le plus sûr c’est de m’y présenter.

Il ne m’importe plus d’être informé, Madame,

Du reste des secrets que j’ai lus dans votre âme ;

Et ce serait ici fatiguer votre cœur

Que de lui demander le nom de son vainqueur.

Non, vous m’avez tout dit en gardant le silence,

Et je n’ai pas besoin de cette confidence.

Je sors : si dans ces lieux on n’en veut qu’à mes jours,

Laissez mes ennemis en terminer le cours.

Ce malheur ne vaut pas que vous veniez me faire

Un trop pénible aveu des faiblesses d’un père.

S’il ne faut que mourir, il vaut mieux que mon bras

Cède à mes ennemis le soin de mon trépas,

Et que, de leur effroi victime glorieuse,

J’en assure, en mourant, la mémoire honteuse,

Et qu’on sache à jamais que Rome et son Sénat

Ont porté cet effroi jusqu’à l’assassinat.

Mais je vous quitte, on vient.

Seigneur, le temps me presse.

Mais, quoique vous ayez pénétré ma faiblesse,

Vous m’estimez assez pour ne présumer pas

Qu’on puisse m’obtenir après votre trépas.

J’ai cru trouver en vous une âme bienfaisante ;

De mon estime ici remplirez-vous l’attente ?

Oui, commandez, Madame. Oserais-je douter

De l’équité des lois que vous m’allez dicter ?

On vous a dit à qui ma main fut destinée ?

Ah ! de ce triste coup ma tendresse étonnée…

Eh bien ! le roi, jaloux de ramener la paix

Dont trop longtemps la guerre a privé ses sujets,

En faveur de son peuple a bien voulu se rendre

Aux désirs que par vous Rome lui fait entendre.

Notre hymen est rompu.

Ah ! je rends grâce aux dieux,

Qui détournent le roi d’un dessein odieux.

Annibal me suivra sans doute ? Mais, Madame,

Le roi ne fait-il rien en faveur de ma flamme ?

Oui, Seigneur, vous serez content à votre tour,

Si vous ne trahissez vous-même votre amour.

Moi, le trahir ! ô ciel !

Écoutez ce qui reste.

Votre emploi dans ces lieux à ma gloire est funeste.

Ce héros qu’aujourd’hui vous demandez au roi,

Songez, Flaminius, songez qu’il eut ma foi ;

Que de sa sûreté cette foi fut le gage ;

Que vous m’insulteriez en lui faisant outrage.

Les droits qu’il eut sur moi sont transportés à vous ;

Mais enfin ce guerrier dut être mon époux.

Il porte un caractère à mes yeux respectable,

Dont je lui vois toujours la marque ineffaçable.

Sauvez donc ce héros : ma main est à ce prix.

Mais, songez-vous, Madame, à l’emploi que j’ai pris ?

Pourquoi proposez-vous un crime à ma tendresse ?

Est-ce de votre haine une fatale adresse ?

Cherchez-vous un refus, et votre cruauté

Veut-elle ici m’en faire une nécessité ?

Votre main est pour moi d’un prix inestimable,

Et vous me la donnez si je deviens coupable !

Ah ! vous ne m’offrez rien.

Vous vous trompez, Seigneur ;

Et j’en ai cru le don plus cher à votre cœur.

Mais à me refuser quel motif vous engage ?

Mon devoir.

Suivez-vous un devoir si sauvage

Qui vous inspire ici des sentiments outrés,

Qu’un tyrannique orgueil ose rendre sacrés ?

Annibal, chargé d’ans, va terminer sa vie.

S’il ne meurt outragé, Rome est-elle trahie ?

Quel devoir !

Vous savez la grandeur des Romains,

Et jusqu’où sont portés leurs augustes destins.

De l’univers entier et la crainte et l’hommage

Sont moins de leur valeur le formidable ouvrage

Qu’un effet glorieux de l’amour du devoir,

Qui sur Flaminius borne votre pouvoir.

Je pourrais tromper Rome ; un rapport peu sincère

En surprendrait sans doute un ordre moins sévère :

Mais je lui ravirais, si j’osais la trahir,

L’avantage important de se faire obéir.

Lui déguiser des rois et l’audace et l’offense,

C’est conjurer sa perte et saper sa puissance.

Rome doit sa durée aux châtiments vengeurs

Des crimes révélés par ses ambassadeurs ;

Et par là nos avis sont la source féconde

De l’effroi que sa foudre entretient dans le monde ;

Et lorsqu’elle poursuit sur un roi révolté

Le mépris imprudent de son autorité,

La valeur seulement achève la victoire

Dont un rapport fidèle a ménagé la gloire.

Nos austères vertus ont mérité des dieux…

Ah ! les consultez-vous, Romains ambitieux ?

Ces dieux, Flaminius, auraient cessé de l’être

S’ils voulaient ce que veut le Sénat, votre maître.

Son orgueil, ses succès sur de malheureux rois,

Voilà les dieux dont Rome emprunte tous ses droits ;

Voilà les dieux cruels à qui ce cœur austère

Immole son amour, un héros et mon père,

Et pour qui l’on répond que l’offre de ma main

N’est pas un bien que puisse accepter un Romain.

Cependant cet hymen que votre cœur rejette,

Méritez-vous, ingrat, que le mien le regrette ?

Vous ne répondez rien ?

C’est avec désespoir

Que je vais m’acquitter de mon triste devoir.

Né Romain, je gémis de ce noble avantage,

Qui force à des vertus d’un si cruel usage.

Voyez l’égarement où m’emportent mes feux ;

Je gémis d’être né pour être vertueux.

Je n’en suis point confus : ce que je sacrifie

Excuse mes regrets, ou plutôt les expie ;

Et ce serait peut-être une férocité

Que d’oser aspirer à plus de fermeté.

Mais enfin, pardonnez à ce cœur qui vous aime

Des refus dont il est si déchiré lui-même.

Ne rougiriez-vous pas de régner sur un cœur

Qui vous aimerait plus que sa foi, son honneur ?

Ah ! Seigneur, oubliez cet honneur chimérique,

Crime que d’un beau nom couvre la politique.

Songez qu’un sentiment et plus juste et plus doux

D’un lien éternel va m’attacher à vous.

Ce n’est pas tout encor : songez que votre amante

Va trouver avec vous cette union charmante,

Et que je souhaitais de vous avoir donné

Cet amour dont le mien vous avait soupçonné.

Vous devez aujourd’hui l’aveu de ma tendresse

Aux périls du héros pour qui je m’intéresse :

Mais, Seigneur, qu’avec vous mon cœur s’est écarté

Des bornes de l’aveu qu’il avait projeté !

N’importe ; plus je cède à l’amour qui m’inspire,

Et plus sur vous peut-être obtiendrai-je d’empire.

Me trompé-je, Seigneur ? Ai-je trop présumé ?

Et vous aurais-je en vain si tendrement aimé ?

Vous soupirez ! Grands dieux ! c’est vous qui dans nos âmes

Voulûtes allumer de mutuelles flammes ;

Contre mon propre amour en vain j’ai combattu ;

Justes dieux ! dans mon cœur vous l’avez défendu.

Qu’il soit donc un bienfait et non pas un supplice.

Oui, Seigneur, qu’avec soin votre âme y réfléchisse.

Vous ne prévoyez pas, si vous me refusez,

Jusqu’où vont les tourments où vous vous exposez.

Vous ne sentez encor que la perte éternelle

Du bonheur où l’amour aujourd’hui nous appelle ;

Mais l’état douloureux où vous laissez mon cœur,

Vous n’en connaissez pas le souvenir vengeur.

Quelle épreuve !

Ah ! Seigneur, ma tendresse l’emporte !

Dieux ! que ne peut-elle être aujourd’hui la plus forte !

Mais Rome…

Ingrat ! cessez d’excuser vos refus :

Mon cœur vous garde un prix digne de vos vertus.

Elle fuit ; je soupire, et mon âme abattue

A presque perdu Rome et son devoir de vue.

Vil Romain, homme né pour les soins amoureux,

Rome est donc le jouet de tes transports honteux !

Prince, vous seriez-vous flatté de l’espérance

De pouvoir par l’amour vaincre ma résistance ?

Quand vous la combattez par des efforts si vains,

Savez-vous bien quel sang anime les Romains ?

Savez-vous que ce sang instruit ceux qu’il anime,

Non à fuir, c’est trop peu, mais à haïr le crime ;

Qu’à l’honneur de ce sang je n’ai point satisfait,

S’il s’est joint un soupir au refus que j’ai fait ?

Ce sont là nos devoirs : avec nous, dans la suite,

Sur ces instructions réglez votre conduite.

À quoi donc à présent êtes-vous résolu ?

J’ai donné tout le temps que vous avez voulu

Pour juger du parti que vous aviez à prendre…

Mais quoi ! sans Annibal ne pouvez-vous m’entendre ?

J’interromps vos secrets ; mais ne vous troublez pas :

Je sors, et n’ai qu’un mot à dire à Prusias.

Restez, de grâce ; il m’est d’une importance extrême

Que ce qu’il répondra vous l’entendiez vous-même.

À Prusias.

Laodice est à moi, si vous êtes jaloux

De tenir le serment que j’ai reçu de vous.

Mais enfin ce serment pèse à votre courage,

Et je vois qu’il est temps que je vous en dégage.

Jamais je n’exigeai de vous cette faveur,

Et si vous aviez su connaître votre cœur,

Sans doute vous n’auriez osé me la promettre

Et ne rougiriez pas de vous la voir remettre.

Mais il vous reste encore un autre engagement,

Qui doit m’importer plus que ce premier serment.

Vous jurâtes alors d’avoir soin de ma gloire,

Et quelque juste orgueil m’aida même à vous croire,

Puisque après tout, Seigneur, pour tenir votre foi,

Je vis que vous n’aviez qu’à vous servir de moi.

Comment penser, d’ailleurs, que vous seriez parjure !

Vous, qu’Annibal pouvait payer avec usure ;

Vous qui, si le sort même eût trahi votre appui,

Vous assuriez l’honneur de tomber avec lui ?

Vous me fuyez pourtant ; le Sénat vous menace,

Et de vos procédés la raison m’embarrasse.

Seigneur, je suis chez vous : y suis-je en sûreté ?

Ou bien y dois-je craindre une infidélité ?

Ici ? n’y craignez rien, Seigneur.

Je me retire.

C’en est assez ; voilà ce que j’avais à dire.

Ce que dans ce moment vous avez répondu,

M’apprend trop qu’il est temps…

J’ai dit ce que j’ai dû…

Arrêtez. Le Sénat n’aura point à se plaindre.

Eh ! comment Annibal n’a-t-il plus rien à craindre ?

Que pensez-vous ?

Seigneur, je ne m’explique pas ;

Mais vous serez bientôt content de Prusias.

Vous devrez l’être, au moins.

Quel est donc ce mystère

Dont à m’instruire ici sa prudence diffère ?

Quoi qu’il en soit, ô Rome ! approuve que mon cœur

Souhaite que ce prince échappe à son malheur.

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Autor
Marivaux
Título
Annibal — Acte IV
Lengua
francés
Época
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Identificador
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Cita recomendada
Marivaux, «Annibal — Acte IV», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-annibal-acte-iv--marivaux-85b3f1.html

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