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PoetósferaLa BibliotecaLouise-Victorine Ackermann

Louise-Victorine Ackermann · Modernismo

Ackermann Louise

francés

Jeté par le hasard sur un vieux globe infime,

A l’abandon, perdu comme en un océan,

Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme,

Epave du néant.

Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rive

Un naufrage éternel semblait me menacer,

Qu’une voix a crié du fond de l’Être : « Arrive !

Je t’attends pour penser. »

L’Inconscience encor sur la nature entière

Etendait tristement son voile épais et lourd.

J’apparus ; aussitôt à travers la matière

L’Esprit se faisait jour.

Secouant ma torpeur et tout étonné d’être,

J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi.

Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître ;

Je m’affirme et dis : « Moi ! »

Bien que la chair impure encor m’assujettisse,

Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau ;

J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice ;

Mon cœur fut leur berceau.

Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes.

A mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain.

Dussé-je m’abuser, au mirage des choses

Je prête un sens divin.

Je défie à mon gré la mort et la souffrance.

Nature impitoyable, en vain tu me démens,

Je n’en crois que mes vœux, et fais de l’espérance

Même avec mes tourments.

Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,

S’il suffit d’aspirer un instant, me voilai

Fi de cet ici-bas ! Tout m’y cerne et m’y borne ;

Il me faut l’au-delà !

Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère.

Quand le réel me presse, impérieux, brutal.

Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère

Qui s’appelle Idéal ?

Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,

De l’éther étoilé contempler la splendeur.

Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes,

J’ai le mien dans mon cœur !

I

Nous entendons sa voix et le bruit de son aile

Jusque dans nos transports.

Nous le répétons donc, ce mot qui fait d’envie

Pâlir au firmament les astres radieux,

Ce mot qui joint les cœurs et devient, dès la vie,

Leur lien pour les cieux.

Dans le ravissement d’une éternelle étreinte

Ils passent entraînés, ces couples amoureux,

Et ne s’arrêtent pas pour jeter avec crainte

Un regard autour d’eux.

Ils demeurent sereins quand tout s’écroule et tombe ;

Leur espoir est leur joie et leur appui divin ;

Ils ne trébuchent point lorsque contre une tombe

Leur pied heurte en chemin.

Toi-même, quand tes bois abritent leur délire,

Quand tu couvres de fleurs et d’ombre leurs sentiers,

Nature, toi leur mère, aurais-tu ce sourire

S’ils mouraient tout entiers ?

Sous le voile léger de la beauté mortelle

Trouver l’âme qu’on cherche et qui pour nous éclot,

Le temps de l’entrevoir, de s’écrier : « C’est Elle ! »

Et la perdre aussitôt,

Et la perdre à jamais ! Cette seule pensée

Change en spectre à nos yeux l’image de l’Amour.

Quoi ! ces vœux infinis, cette ardeur insensée

Pour un être d’un jour ?

Et toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,

Grand Dieu qui dois d’en haut tout entendre et tout voir,

Que tant d’adieux navrants et tant de funérailles

Ne puissent t’émouvoir,

Qu’à cette tombe obscure où tu nous fis descendre

Tu dises : « Garde-les, leurs cris sont superflus.

Amèrement en vain l’on pleure sur leur cendre ;

Tu ne les rendras plus ! »

Mais non ! Dieu, qu’on dit bon, tu permets qu’on espère ;

Unir pour séparer, ce n’est point ton dessein.

Tout ce qui s’est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,

Va s’aimer dans ton sein.

III

Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre

Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,

Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre

L’Infini dans vos bras :

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure

Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,

Ces transports, c’est déjà l’Humanité future

Qui s’agite en vos seins.

Elle se dissoudra, cette argile légère

Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;

Les vents vont disperser cette noble poussière

Qui fut jadis un cœur.

Mais d’autres cœurs naitront qui renoueront la trame

De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,

Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,

Dans les âges lointains.

Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,

Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour.

Chacun rapidement prend la torche immortelle,

Et la rend a son tour.

Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,

Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,

De la tenir toujours : à votre main mourante

Elle échappe déjà.

Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;

Il aura sillonné votre vie un moment ;

En tombant vous pourrez emporter dans l’abîme

Votre éblouissement.

Et quand il régnerait au fond du ciel paisible

Un être sans pitié qui contemplât souffrir,

Si son œil éternel considère, impassible,

Le naître et le mourir,

Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,

Qu’un mouvement d’amour soit encor votre adieu !

Oui ! faites voir combien l’homme est grand lorsqu’il aime,

Et pardonnez à Dieu.

Au courant de l’amour lorsque je m’abandonne,

Dans le torrent divin quand je plonge enivré,

Et presse éperdument sur mon sein qui frissonne

Un être idolâtré,

Je sais que je n’étreins qu’une forme fragile,

Qu’elle peut à l’instant se glacer sous ma main,

Que ce cœur tout a moi, fait de flamme et d’argile,

Sera cendre demain ;

Qu’il n’en sortira rien, rien, pas une étincelle

Qui s’élance et remonte à son foyer lointain :

Un peu de terre en hâte, une pierre qu’on scelle,

Et tout est bien éteint.

Et l’on viendrait serein, à cette heure dernière,

Quand des restes humains le souffle a déserté,

Devant ces froids débris, devant cette poussière,

Parler d’éternité !

L’éternité ! Quelle est cette étrange menace ?

A l’amant qui gémit, sous son deuil écrasé,

Pourquoi jeter ce mot qui terrifie et glace

Un cœur déjà brisé ?

Quoi ! le ciel, en dépit de la fosse profonde,

S’ouvrirait à l’objet de mon amour jaloux ?

C’est assez d’un tombeau, je ne veux pas d’un monde

Se dressant entre nous.

On me répond en vain pour calmer mes alarmes :

n L’être dont sans pitié la mort te sépara,

Ce ciel que tu maudis, dans le trouble et les larmes,

Ce ciel te le rendra. »

Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d’une auréole,

Rempli d’autres pensers, brûlant d’une autre ardeur,

N’ayant plus rien en soi de cette chère idole

Qui vivait sur mon cœur !

Ah ! j’aime mieux cent fois que tout meure avec elle,

Ne pas la retrouver, ne jamais la revoir ;

La douleur qui me navre est, certes, moins cruelle

Que votre affreux espoir.

Tant que je sens encor, sous ma moindre caresse,

Un sein vivant frémir et battre à coups pressés,

Qu’au-dessus du néant un même flot d’ivresse

Nous soulève enlacés,

Sans regret inutile et sans plaintes amères,

Par la réalité je me laisse ravir.

Non ! mon cœur ne s’est pas jeté sur des chimères :

Il sait où s’assouvir.

Qu’ai-je affaire vraiment de votre là-haut morne,

Moi qui ne suis qu’élan, que tendresse et transports ?

Mon ciel est ici-bas, grand ouvert et sans borne ;

Je m’y lance, âme et corps.

Durer n’est rien. Nature, ô créatrice, ô mère !

Quand sous ton œil divin un couple s’est uni,

Qu’importe fi leur amour qu’il se sache éphémère,

S’il se sent infini ?

C’est une volupté, mais terrible et sublime,

De jeter dans le vide un regard éperdu,

Et l’on s’étreint plus fort lorsque sur un abîme

On se voit suspendu.

Quand la Mort serait là, quand l’attache invisible

Soudain se délierait qui nous retient encor,

Et quand je sentirais, dans une angoisse horrible,

M’échapper mon trésor,

Je ne faiblirais pas. Fort de ma douleur même,

Tout entier à l’adieu qui va nous séparer,

J’aurais assez d’amour en cet instant suprême

Pour ne rien espérer.

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Por su autor
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Autor
Louise-Victorine Ackermann
Título
Ackermann Louise
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-ackermann-louise--louise-victorine-ackermann-8c9cec
Cita recomendada
Louise-Victorine Ackermann, «Ackermann Louise», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-ackermann-louise--louise-victorine-ackermann-8c9cec.html

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