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PoetósferaLa BibliotecaCharles Dumas

Charles Dumas · Modernismo

À Rebours (Charles Dumas)

francés

J’ai passé dix ans de ma vie,

Le cœur gonflé, prêt à s’ouvrir,

Les paupières de pleurs rougies,

À regarder mon cœur souffrir.

À douze ans, quand le jour qui brille

Est le visage du bonheur,

Lorsque toutes les jeunes filles

Sont encore vos grandes sœurs ;

Lorsque je jouais avec elles,

Lorsque auprès d’elles je rêvais,

Doutant en les voyant si belles

Que rien au monde fût mauvais ;

Quand parmi leur naissante grâce,

Je sentais, comme au jour levant,

S’élargir, se remplir d’espace

Ma poitrine d’adolescent,

Des gens sensés m’ont fait comprendre

Que l’amour n’est pas sérieux

Qu’il est comique d’être tendre,

Qu’on n’est pas né pour être heureux,

Que le temps le meilleur, l’enfance,

S’égayait à bien travailler,

Et qu’avant tout, dans l’existence,

Il fallait être bachelier.

Donc, en cage, mauvaise tête !

Au collège, et dès le matin !

— À la place des violettes

Les chardons du thème latin !

Ma famille est désespérée :

« Monsieur Pic dit qu’il ne fait rien. »

— À la place des chairs nacrées

Une page de Quintilien !

Je saisis de furtifs murmures :

« On n’est vraiment pas indulgent !

Moi, je dis que c’est sa nature

Et qu’il est trop intelligent !… »

Les professeurs le reconnaissent

Quand on vient le leur expliquer :

« Oui, Madame, un peu de paresse…

Ah ! s’il était plus appliqué !… »

Or, je deviens un bon élève ;

Je compte parmi les premiers…

On me déteste, car je rêve ;

Je suis suspect, étant boursier.

Puis on sait de source certaine

Que je dois, quand je serai grand,

Épouser, la même semaine,

Les huit filles du surveillant.

Notre intimité n’est pas neuve ;

L’idylle date d’autrefois

C’est bien connu ! c’est vieux ! La preuve,

C’est que jadis, pendant deux mois,

Aux vacances, dans le parc vide,

Tout le monde le remarquait,

On… flânait beaucoup — c’est limpide ? —

À la sonnette du croquet…

Les plus enclins au scepticisme

En ont été bien convaincus

Depuis qu’un jour, au catéchisme

L’aumônier, monsieur Patrascud

Qui le tenait de Théophile

Concierge des lettres, lequel

Par ses aphorismes, utiles

Aux rapports confidentiels,

Par sa finesse, sa prudence

Méritait à son tour l’honneur

De recevoir les confidences

Du secrétaire du censeur,

Depuis, dis je, que ce saint homme,

Avait, fixe, en me regardant,

Abîmé la femme et la pomme

Qui mènent aux bûchers ardents !

Outre ce châtiment auguste

Quel supplice inventer encor ?

Je puis, nerveux, sinon robuste,

Me défendre contre les « forts » !

Mes camarades réfléchissent

De crasse et de pudeur vêtus,

Les borgnes sont pour la justice,

Les eunuques pour la vertu !

Ils se concertent, ils s’éloignent,

Ils me percent de traits d’esprit

Et sentent se raidir leur poigne

Dès qu’ils sont sûrs d’être à l’abri.

J’ai du chagrin. Je dis : quels ânes !

Et songe pour me consoler

Qu’un mulâtre amoureux de Jeanne

A fait serment de m’étrangler.

À la longue, leur verve s’use,

Mon cœur s’arme d’un triple airain.

Ils braillent toujours : je m’amuse.

Ils se taisent. J’ai du chagrin.

Elles ont, leurs clameurs jalouses,

Vidé le ciel des purs rayons

Qui jaillissent sur les pelouses

Des fillettes et des grillons.

On ne voit plus par les allées

Que leur cher sillage embaumait,

Errer non plus les sœurs aînées :

Elles n’y viennent plus jamais.

Je travaille, je laisse faire,

Je ne suis qu’un berceau bercé

Par on ne sait quelle chimère

Dans l’avenir et le passé.

La Musique et la Poésie

Changent les larmes de mes yeux

En éther où se réfugie

La passion que j’ai de Dieu.

Je travaille, ma solitude

Est calme comme un bon sommeil,

Et lorsqu’avril pose en étude

Des bandelettes de soleil,

Lorsque, par la fenêtre ouverte,

Vers deux heures, le parc bouillant,

— Frémissement de pousses vertes,

Piaillis fou des moineaux piaillant,

Mouches, insectes, clarté blonde,

Bourdons, cricris, bruits confondus,

Apporte tout l’espoir du monde

Au regret du bonheur perdu ;

Que de la paroisse prochaine,

Béquillent indéfiniment

Par-dessus la cime des chênes

Les cloches d’un enterrement,

— Je ne suis pas beaucoup plus triste

Qu’en sortant de classe, le soir,

Quand je vois les séminaristes

Là-bas, deux à deux, lents et noirs

Au parc obscur du séminaire,

Sur l’autre penchant du vallon,

S’incliner sur leur bréviaire,

Et, marmonnant leurs oraisons,

S’enfoncer sous les arbres sombres

Sans tourner la tête un instant

Pour contempler, du seuil de l’ombre

Un crépuscule de printemps !

S’ils me parlaient de leurs maîtresses,

Je me trouvais, brusque étranger,

Aussi doux à leur allégresse

Qu’impuissant à la partager.

Autour des blanches jeunes filles

Ils papillonnaient sans effroi,

Et malgré que de mes charmilles

Si lointaines derrière moi

Le souvenir fût bien pâli,

Une attache mal dénouée

Me tenait comme une bouée

Enchaînée à travers l’oubli.

Cependant, depuis des années,

Je nommais mes petites sœurs,

Cécile, Thérèse, Renée,

Comme on nomme de belles fleurs.

Leurs noms étaient la même chose

Que de dire : « Au parc, il y a

Des géraniums et des roses,

Des œillets et des dahlias. »

Non, l’amour, ce n’était pas elles.

Mais trop blotti sur vos genoux,

Annette, Suzanne, Marcelle,

Les autres, ce n’était pas vous !

Et pour toujours, ayant goûté,

— Foi naïve, treille éphémère —

La vendange aux grappes amères

Des précoces maturités,

Sachant qu’il faut qu’on se recueille,

Puisque le sort va dispersant

Les plus chétives de nos feuilles,

Nos bonheurs les plus innocents,

Je quittais les danses, les fêtes,

Attentif à me torturer,

À refuser comme incomplète

L’extase qui ne peut durer,

Adressant un pauvre regard

Chargé de détresse et d’envie

Aux enfants dont la joie hardie

Me criait qu’il était trop tard,

Et qui, lorsque je n’osais pas

Admirer une femme en face,

S’élançaient et, parlant tout bas,

S’arrangeaient pour qu’on les embrasse…

Auréole de la croisée,

Gloire de roses dans la nuit

Montantes comme des fusées

Et. pendantes comme des fruits,

Énorme constellation

Pareille à celles des images

Où s’enlèvent sur des nuages

Les vierges des assomptions,

Je venais m’accouder parmi

Ces parfums et cette lumière,

Je venais, dormant à demi,

M’enivrer de roses lunaires.

Une haute lune invisible

Voilait d’argent les massifs bleus ;

Le jardin, la maison paisible,

Tout reposait. J’étais heureux…

Renâclement… cliquetis clair…

Des bêtes froissant leur fourrage…

J’entendais ma vie et la mer

Comme en un même coquillage.

J’étais heureux, heureux sans fièvre,

Sans pensée et sans mouvement,

Et des pleurs tièdes sur mes lèvres

Coulaient silencieusement.

Mais ces pleurs, j’en touchais la cause,

J’en possédais le lourd secret :

Elles m’appartenaient ces roses

Dont les senteurs me déchiraient.

Allais-je choisir la plus belle,

Me gorger de miel, en mâcher

La corolle surnaturelle

Pour m’en soûler et la cracher ?

Allais-je choisir la plus vieille

Qui vers moi plus penchée encor

Eût offert aux saintes abeilles

Un baiser de pétales d’or ?

Allais-je, brute forcenée,

Écraser, briser, dévaster

Et pétrir la pulpe fanée

Avec des doigts ensanglantés,

Et siffler : Elles me dégoûtent !

Toutes les mêmes ! je vous hais !

Tant pis pour vous si je vous plais !

Chacune vous paierez pour toutes !

Ô roses, je fermai les yeux,

Et mains jointes et lèvres closes,

Défaillant à votre ombre, ô roses,

Pleurant toujours, j’étais heureux,

Puisqu’à mon front, crispé souvent,

Votre haleine semblait sourire,

Que j’usais en vous conservant

De mon pouvoir de vous détruire,

Puisque j’étais une harmonie

Mêlant comme le vent d’automne

Les essences d’une couronne

D’illusions épanouies,

Et surtout que flamme pour flamme,

Aurore, enfer, amour, rancœur,

Peu m’importe en brûlant mon âme

Si c’est de joie ou de douleur !

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Autor
Charles Dumas
Título
À Rebours (Charles Dumas)
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-a-rebours-charles-dumas--charles-dumas-8d4e2d
Cita recomendada
Charles Dumas, «À Rebours (Charles Dumas)», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-a-rebours-charles-dumas--charles-dumas-8d4e2d.html

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