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PoetósferaLa BibliotecaLouis-Xavier de Ricard

Louis-Xavier de Ricard · Modernismo

1866 — Une vierge

francés

.mw-parser-output .ws-mpom-strophe{display:inline-block;page-break-inside:avoid;break-inside:avoid}I

Oui, certes, la matière était splendide et pure

Dans laquelle les doigts de la grande Nature

Ont avec tant d’amour ciselé sa beauté ;

Et rien n’est glorieux comme cette fierté

Tranquille, dont l’ampleur souple et majestueuse

Revêt nonchalamment sa grâce fastueuse.

J’aime son front de marbre impassible, et son œil

Où rayonne le froid soleil de son orgueil,

Noyant de rayons blancs sa forme immaculée ;

J’aime sa lèvre ferme, où l’ironie ailée

Voltige incessamment et fait courir des plis ;

J’aime son col flexible, et ses flancs assouplis

Dont les naïvetés superbes et cyniques

Provoquent hardiment les voluptés physiques.

J’aime à voir haleter sa guimpe, se gonflant

Sur la double rondeur de son sein insolent

Qui semble défier la lèvre qu’il attire,

Et de qui les contours nubiles, qu’on admire,

Brusquement quelquefois se dessinent aux yeux,

Puis courent s’engloutir dans de grands plis soyeux.

Oui ! sa beauté charnelle est un sacré cantique

Dont j’admire en rêvant l’harmonie emphatique,

Car il sied qu’en dépit de ce siècle hébété

La femme ose être belle avec solennité,

Et que la Forme, autour de sa gloire divine,

Ameute en souriant la tourbe philistine.

Donc, vraiment, je t’admire, ô vierge ! et j’aime à voir

Que ta beauté sereine a compris son devoir,

Car la beauté n’échoit aux femmes de ta race

Que pour glorifier sa splendeur et sa grâce.

L’orgueil est la vertu des heureux et des forts :

On a toujours le temps d’être humble auprès des morts,

Et c’est faire une injure aux dons de la matière

Que ne point les porter d’une façon altière !

II

Ainsi — naïveté que j’ose confesser ! —

Au milieu de ce siècle un homme a pu penser

Qu’une vierge de marbre et sculptée à l’antique

Acceptait dignement sa mission plastique.

J’eus cette illusion — bien folle en vérité —

Qu’en un corps virginal incarnant sa fierté,

Et jetant ses défis à nos pudeurs moroses,

L’art daignait traverser le désert de nos proses.

Or, cette femme, au corps fier comme ces Vénus

Qui laissaient chastement chanter leurs contours nus,

Ne voile sa beauté d’une robe hypocrite

Que pour mieux attiser les désirs qu’elle irrite.

Elle aime à voir les yeux, suivant lascivement

Les replis serpentins de son ondulement,

Exprimer l’effroyable angoisse de Tantale ;

Et c’est pour défier les désirs, qu’elle étale

Avec tant d’insolence et tant de majesté

Le cynisme impudent de sa virginité.

Et son orgueil vous dit : — « Le désir qui m’appelle

Ne convaincra jamais ma volonté rebelle ;

Le feu de vos regards n’échauffe pas mon sang.

La volupté remplit mon sein vaste et puissant,

Mais vos pâles amours ne savent pas quel verbe

Fera jaillir les flots de ce fleuve superbe.

La fleur de ma beauté, nul ne peut la cueillir,

Et je me ris de voir les ailes du désir

Ainsi qu’un papillon timide qui voltige

Décrire de grands ronds à l’entour de sa tige !

Mais son calice froid, si vous vous y posez,

Engourdira vos sens et tûra vos baisers.

Je veux bien qu’on m’admire et permets qu’on m’adore,

Mais, de vous, je n’en sais aucun qui puisse encore

Concevoir cet orgueil de flétrir sous sa main

Les trésors souhaités, gardés par mon dédain.

Que vos yeux attirés, écartant ma parure.

De ma virginité soulèvent la ceinture,

J’y consens, mais sachez que les yeux des amours

N’en pourront pas du moins savourer les contours.

Car, s’y je m’y livrais, leurs suaves caresses

Éveilleraient mes sens à de telles ivresses,

Que j’oublîrais peut-être, avec la volupté,

Le soin de mon orgueil et de ma dignité ;

Et le choix d’un amant suffirait à convaincre

Que, vaincue une fois, on peut toujours me vaincre.

Je veux que vos désirs restent dans l’idéal.

Car ma virginité me sert de piédestal,

Et, comme une déesse au milieu de son temple,

Je domine d’en haut, l’amour qui me contemple

Et d’un baiser tremblant souille mes pieds altiers.

Mais, si je descendais, vos regards familiers

Habitûraient bientôt leur caresse profane

À confondre la vierge avec la courtisane.

Or, je ne le veux point ; j’appartiens à celui

Dont l’immense splendeur rayonne sur autrui,

Et qui sait, dédaigneux d’un honneur illusoire,

Imposer hardiment sa fortune ou sa gloire.

Ah ! si j’eusse vécu du temps où les chemins

Voyaient, la lance au poing, passer les Paladins

Formidables, portant en croupe à leurs montures

L’esprit mystérieux des grandes aventures,

Et, fiers soldats du droit et de la liberté,

À larges coups de lame ébauchant l’équité,

Certe, alors, mon époux eût été le prudhomme

Le plus riche en courage et le moins économe,

Et celui dont le front magnanime eût porté

La gloire, avec le plus de grâce et de fierté.

Mais lorsque la puissance est toute la richesse,

Les efforts des vertus démontrent leur faiblesse

Et le droit souhaité de commander au sort

Échoit au plus offrant et non pas au plus fort.

Je prétends à ce droit ; mais, pour que je l’acquière,

Il faut m’envelopper dans cette allure altière

Dont la froideur savante, excitant le désir,

Me soumette l’époux que je voudrai choisir.

Qu’importe à ma beauté, que l’amour autour d’elle

Ravage cette foule à qui je suis rebelle,

Si ma virginité peut enfin y trouver

Celui que ma raison m’ordonne de rêver.

Sur l’autel de l’amour sacré qui la demande,

Je n’immolerai point ma jeunesse en offrande,

Car je veux m’épargner l’embarras des regrets ;

Mais que j’aie un époux et nous verrons après ! »

III

Ainsi donc, ce désir invaincu qui soulève,

Pendant la nuit, le sein de la vierge qui rêve

Et tremble, émoussera toute sa volupté

Contre les appareils de votre vanité !

— En descendant du bal, regardez dans la rue.

Tremblante aux becs de gaz une lumière crue

Qui miroite, comme un rayon dans un lac noir,

Sur l’humidité sombre et vague du trottoir

Paillette, au fond de l’ombre, une robe de soie

Furtive. — Regardez : — cette fille de joie

En quête d’un amant comme vous d’un époux,

Cette prostituée est plus chaste que vous.

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Autor
Louis-Xavier de Ricard
Título
1866 — Une vierge
Lengua
francés
Época
Modernismo
Sala
La Biblioteca
Identificador
ws-fr-1866-une-vierge--louis-xavier-de-ricard-6fdf4e
Cita recomendada
Louis-Xavier de Ricard, «1866 — Une vierge», Poetósfera, poetosfera.com/p/ws-fr-1866-une-vierge--louis-xavier-de-ricard-6fdf4e.html

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